2/ Les Éditions Musicales

2.1/ Au XVIe siècle

Certaines villes comme Strasbourg, Frankfort ou Cologne apparaissent déjà comme des centres actifs de l’édition musicale. Mais des foyers plus intenses encore se regroupent autour de deux zones principales, l’une au sud de l’Allemagne avec le triangle Nuremberg, Augsbourg et Munich, et l’autre au nord avec la seule Wittenberg.

La ville de Nuremberg semble être la plus ancienne cité à se préoccuper de la diffusion musicale. Dès 1452, Conrad Paumann (1410-1473) – organiste aveugle à Saint Sebald depuis 1446 – fait paraître une méthode de contrepoint instrumental, le Fondamentum organisandi Magistri Conradi Paumanni ceci de Nurembarga anno 1452 (« traité de musique instrumentale par la maître aveugle nurembergeois Conrad Paumann »).

Ce traité sera suivi en 1460 du Lochamer Liederbuch, recueil contenant des airs à la mode transcrits pour une voix et instruments par des élèves de C. Paumann22, recueil dit-on dédié à la fille d’un praticien de Nuremberg. Le Lied populaire à une voix sera à nouveau à l’honneur avec le Schledelsches Liederbuch (entre 1460 et 1467), le Rostoker Liederbuch (entre 1470 et 1480), et le Glogauer Liederbuch (vers 1480)23, contenant autant de mélodies galantes que plus légères.

La Nuremberg du XVIe siècle poursuit alors une tradition déjà fortement enracinée. En 1534, le bourgeois Formschneyder publie les 121 Lieder (œuvres polyphoniques, entre autres de Johann Ott et Ludwig Senfl24) puis en 1544 les 115 Lieder (où l’on retrouve des œuvres de L. Senfl et d’Heinrich Isaac25). L’année 1536 voit la publication des Heinrich Fincks Lieder 26 , puis en 1538 l’éditeur Petrejus fait paraître non moins de quinze livres contenant des messes.

Entre 1539 et 1556, le médecin Georg Forster finance la publication de cinq volumes de chansons. Il s’agit là du fameux Ein Auszug guter alter und newer Teutscher Liedlein. Si la publication des deux premiers tomes est assez rapide (1539 et 1540), la suite s’échelonne jusqu’en 1556, date de parution du dernier volume. Véritable anthologie de la chanson polyphonique allemande, cette édition monumentale regroupe une grande variété d’auteurs tels qu’Adam de Fulda, Paul Hofhaimer (1459-1537), Jobst von Brant (1517-1570)27, Thomas Stoltzer (1450-1526)28, Adrian Willaert (1480-1562)29 ou Stephan Zirler (1500-1570)30.

On peut encore évoquer le Thesaurus Musicus, cinq volumes publiés en 1564 par Montanus et Neuber contenant des pièces de musique sacrée, dont certaines Roland de Lassus (1532-1594).

Plus au sud, la ville d’Augsbourg jouit également d’une forte activité musicale.

En 1498, l’éditeur Froschauer (l’un des premiers à utiliser le caractère mobile en Allemagne) édite le Lilium musicae planae. En 1512, le Öglins Liederbuch sort des presses, et regroupe entre autres des œuvres d’Heinrich Isaac31. Il faut encore citer les publications de Kriegsstein (actif à Augsbourg à partir des années 1528) qui permirent la diffusion des répertoires allemands, flamands et français au moins dans tout le sud de l’Allemagne vers les années 1540.

À la fin du XVIe siècle, cette même ville d’Augsbourg va permettre au jeune Hans Leo Hassler (1564-1612) de publier ses Cantiones sacrae de festis praecipuis totius anni (1591), puis ses Newe teütsche Gesang (1596).

Quant aux publications munichoises, si elles restent moins abondantes que leurs homologues nurembergeoises, elles n’en pâlissent pas d’une moindre qualité. Vers 1540, l’éditeur Adam Berg publie les Patrocinium musices, dix-huit volumes in-folio en grands caractères, destinés aux grands chœurs d’églises. Dans ces volumes se retrouvent de célèbres auteurs comme Ludwig Senfl ou Roland de Lassus (1532-1594). Du même Lassus, la ville de Munich publie en 1583 les Newe teutsche Lieder et les Newe Teutsche geistlich und weltlich Lieder.

Ainsi, on remarque que les trois villes catholiques de l’Allemagne du Sud, Nuremberg, Augsbourg et Munich, sont particulièrement dynamiques durant les XVe et XVIe siècles.

Beaucoup plus au nord, c’est l’activité de l’éditeur Georg Rhau qui domine toutes les autres. Depuis Wittenberg, ville-symbole de la Réforme où s’implante l’ancien cantor en 152332, le répertoire luthérien connaît une diffusion déterminante, grâce à de nombreux volumes sans cesse sortis des presses. Dans l’esprit luthérien alors en vigueur, pléthore d’ouvrages renferment des œuvres où se côtoient des plumes protestantes et même catholiques (dans une moindre mesure, il est vrai). Tous les citer sortirait ici du cadre de notre étude, mais il faut du moins évoquer les plus importants : Le Geystliches Gesank Buchleyn (1524, puis réédité quatre fois jusqu’en 1551), recueil de trente deux chants en langue allemande de Johann Walther (1496-1570) dont vingt-quatre sont issus de l’Enchiridion de Martin Luther (de la même année 1524), auxquels s’ajoutent cinq cantiques en latin à quatre voix, la Symphonia iucunda (1538) préfacée par Luther, l’énorme Opus Decem Missarum (1541) qui regroupe non moins de dix messes à quatre voix33, les fameuses Tricinia (1542), suivies des Bicinia gallica, latina, germanica (1545), séparés par les importants Newe Deutsche Geistliche Gesenge für die gemeinen Schulen (1544).

Ce dernier recueil contient cent vingt-trois pièces polyphoniques, et rassemble des compositeurs essentiellement luthériens : Martin Agricola (1486-1556)34, Arnold von Bruck (1490-1554)35, Lupus Hellinck (1496-1541)36, Balthasar Resinarius (1480-1546)37, le catholique Ludwig Senfl (1486-1543)38, ou encore Thomas Stoltzer (1450-1526)39. Tous ces auteurs se retrouvent du reste dans les Bicinia et les Tricinia.

On remarque que ces ouvrages ont une destination commune : l’école. La volonté d’éduquer par la musique, de forger la foi par le chant, d’élaborer une culture musicale aussi profonde que durable, sans tomber dans le piège de la simplification (on parle bien ici de polyphonies, tantôt homorythmiques, tantôt inscrite dans la tradition polyrythmique du contrepoint franco-flamand), voilà une préoccupation essentielle.

Notes
22.

Cf. Discographie : DIV9, Der Wald hat sich entlaubet (plage 23), et Ich spring an diesen Ringe (plage 24).

23.

Ibid., plages 3, 5, 6, 7, 11, 12, 13, 15.

24.

Six compositions du talentueux Ludwig Senfl (1486-1543) – dont nous reparlerons au chapitre II – issues des 121 Lieder sont disponibles aux Éditions Bärenreiter, voir : BA910 p. 7, 41, 51, 65, 74 et 102.

25.

BA910, p. 76 et 117 pour les œuvres de L. Senfl, et p. 72 et 112 pour les œuvres d’Heinrich Isaac (1445-1517).

26.

Ibid., p. 39, 94 pour deux œuvres d’Heinrich Finck (1446-1527), et p. 115 pour une œuvre d’Arnold von Bruck (1490-1554)

27.

Ibid., p. 86.

28.

Ibid., p. 79, 82.

29.

Ibid., p. 84.

30.

Ibid., p. 46.

31.

Ibid., p. 26, 92.

32.

Le parallèle entre Martin Luther et Georg Rhau est assez amusant : Luther est de quinze ans l’aîné de Rhau, mais l’année où il donne – malgré lui – le coup d’envoi de la Réforme, Rhau publie son premier ouvrage, l’Enchiridion utriusque musicae practiciae (1517), recueil destiné à l’enseignement vocal et instrumental. Rhau s’installe donc à Wittenberg en 1523, année où Luther publie son premier livre de chants, le Achtliederbuch, précédant l’Enchiridion de 1524. Luther décède en 1546, Rhau en 1548…

33.

La liste de ces messes est instructive : Missa Adieu mes amours (Adam Reneri), Missa Nisi Dominus (Ludwig Senfl), Missa Es solt ein Megdlin holen wein (Sampson), Missa Une Musque de Biscaye (Heinrich Isaac), Missa Octavi Toni (Adam Reneri), Missa Baisez moy (Petrus Roselli), Missa Carminum (Heinrich Isaac), Missa brevis : Vuiken ghy syt grone (Ioannes Stahel), Missa Dominicalis (Adam Reneri), et la Missa de Feria (Pipelare). On retiendra l’abondance de messes parodies, ainsi que la présence de vieux maîtres du contrepoint, tels que Senfl ou Isaac (auteurs qui ne sont pas spécialement protestants, voire sont catholiques déclarés, comme Senfl).

34.

Par exemple Mit Fried und Freud ich fahr dahin (BA910, p. 24).

35.

Par exemple Aus Tiefer not (BA3451, p. 76), ou Christ ist erstanden (EML 360, p. 1).

36.

Par exemple Ein Lämmlein geht und trägt die Schuld (BA3451, p. 48).

37.

Par exemple Verleih uns Frieden gnädiglich (BA615, p. 123).

38.

Par exemple Christ der ist erstanden (BA910, p. 20).

39.

Par exemple In Gottes namen fahren wir (BA910, p. 5).