4/ Les cantates de Nicolaus Bruhns

L’œuvre écrite de Nicolaus Bruhns se résume à peu choses : quatre praeludia et un choral fantaisie pour orgue (sur le timbre luthérien Nun komm, der Heiden Heiland), aucune pièce instrumentale pour le violon (alors que Bruhns était également un violoniste réputé), et douze cantates.

‘« […] Une grande majorité des cantates a été collectée par Heinrich Bokemeier [sic] (1679-1751) qui fut Kantor à Husum entre 1712 et 1717 […]. Ce manuscrit se trouve dans la bibliothèque du célèbre professeur d’écriture musicale Siegfried DEHN de Berlin. Il est actuellement la propriété de la « Deutsche Staatsbibliothek » à Berlin […]63. »’

Le musicien Heinrich Bokemeyer suit les enseignements de Georg Österreich à Brunswick, avant d’en devenir le cantor en 1704. Nous retrouvons Bokemeyer à Husum entre 1712 et 1717, dans les mêmes fonctions. Plus de dix ans après le décès de son aîné, dans la ville même où celui-ci composa certainement la plupart de ses œuvres, Bokemeyer semble suffisamment impressionné pour les avoir recopiées de sa propre main. En 1717 Bokemeyer quitte Husum pour une ville un peu plus au sud, Wolfenbüttel, où il devient le cantor de l’école princière, fonction qu’il conserve jusqu’à sa mort en 1751. Ami de Johann Gottfried Walter et de Johann Mattheson, il n’est pas impossible qu’il ait également rencontré Johann Sebastian Bach lors de son voyage à Lübeck64.

Aujourd’hui, la bibliothèque de Berlin conserve donc le manuscrit Bokemeyer, seule source originale de l’œuvre vocale de Bruhns (dont les quelques éditions ultérieures dépendent nécessairement). La liste des œuvres de Bruhns fournie par la bibliothèque mentionne seize références :

Sont également disponibles à la Staatsbibliothek de Berlin les références :

Enfin, une dernière cantate est conservée à la Bibliothèque Universitaire de Lund (Suède) :

On peut donc raisonnablement parler de douze cantates. Dès lors, les musicologues se sont essayés à leur classification. Voici deux tentatives :

[accès à la note 66 : GECK (Martin), Nicolaus Bruhns, Leben und Werk, op. cit., p. 46.]

[accès à la note 67 : LEMAÎTRE, Edmond (dir.), Guide de la Musique Sacrée et chorale profane, op. cit., p. 215.]

Comme nous l’avons dit précédemment, ces classifications essayent de concilier plusieurs entrées (forme, formation, matériaux thématiques de référence). Martin Geck distingue les Concerts des Cantates pour des motifs essentiellement textuels : les concerts prennent appui sur des psaumes, des épîtres ou des chorals, tandis que les cantates associent plus librement des textes libres (même si nous retrouvons un psaume dans Ich liege und schlafe). L’ensemble parait toutefois assez intéressant, dans le sens où Martin Geck cherche à présenter les œuvres dans un ordre croissant de complexité. Mais il manque de clarté pour certaines pièces (pourquoi mettre Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden dans la catégorie « concert pour ensemble » - alors qu’il y a dans cette cantate des parties solistes et qu’elle pourrait également figurer dans le groupe « cantate madrigale » ?).

Martial Leroux évite la complication des sous-catégories. Les deux premiers blocs sont donc très cohérents : les concerts spirituels d’un côté, œuvres d’un seul tenant, et les cantates à numéros de l’autre, œuvres fragmentées en plusieurs petites sections indépendantes. Du coup, la troisième catégorie fait appel non plus exclusivement à la forme, mais au matériau thématique sous-jacent : la cantate de choral. Même si une seule cantate se retrouve dans cette catégorie, le triptyque général semble moins embrouillé que le détail précédent.

Pour notre part, nous privilégierons une classification à une seule entrée, la formation vocale :

Cantates pour voix soliste
¤ Jauchzet dem Herren (Ps. 100) : pour Ténor, violons 1-2, basson, continuo
¤ De profundis (Ps. 129) : pour Basse, violons 1-2, continuo
¤ Der Herr hat seinem Stuhl (Ps. 103) : pour Basse, violons 1-2, violes 1-2, basson, continuo
¤ Mein Herz ist bereit (Ps. 57) : pour Basse, violon, continuo

Cantates pour quelques voix
¤ Paratum cor meum (Ps. 57), pour Ténors 1-2 et Basse, violon, violes de gambe 1-2, continuo
¤ Wohl dem, der den Herren fürchtet (Ps. 128) : pour Soprani 1-2 et Basse, violons 1-2, violes 1-2, basson, continuo
¤ Erstanden ist der heilige Christ (kirchenlied du XV) : pour Ténors 1-2, violons 1-2, continuo


Cantates pour chœur à quatre voix mixtes
¤ Muss nicht der Mensch auf dieser Erden (libre) : pour SATB, trompettes 1-2, violons 1-2, violes di Braccio 1-2, basson, continuo
¤ Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden (2e Épître à Timothée) : pour SATB, violons 1-2, violes 1-2, basson, continuo
¤ Hemmt eure Tränenflut (madrigal) : pour SATB, violons 1-2, violes 1-2, basson, continuo
¤ O werter heiliger Geist (madrigal) : pour SATB, trompettes 1-2, violons 1-2, violes 1-2, basson, continuo
¤ Ich liege und schlafe (Ps. 4) : pour SATB, violons 1-2, violes 1-2, basson, continuo

Cette manière de présenter les œuvres, en dehors de toute référence formelle ou textuelle, permet d’étudier le corpus en tenant compte de la complexité graduelle de l’écriture.

Dans le détail, nous remarquons que le support instrumental est très homogène dans la dernière catégorie : les grands chœurs sont toujours accompagnés par deux dessus (violons 1-2), deux parties intermédiaires (violes 1-2), un basson, et un continuo. À cette formation élémentaire peuvent s’ajouter les trompettes. Inversement, nous comprenons que les cantates Der Herr hat seinem Stuhl et Wohl dem, der den Herren fürchtet fonctionnent sur le même modèle, bien qu’elles aient recours à des voix solistes.

Mais l’histoire des cantates de Bruhns ne s’arrête pas là. Une impression complète a vu le jour en 1939, aux éditions Henry Litolff’s Verlag. Avec une présentation moderne, un abandon des clefs d’ut, des ajouts de phrasés et modes de jeu (coups d’archet), de nouvelles indications de nuances et de tempi, le musicien Fritz Stein s’est même appliqué à joindre une réalisation du continuo. Ces partitions prêtes à l’emploi (conducteur et parties séparées) ont donc permis à tout un chacun de connaître l’œuvre vocale de Bruhns.

L’histoire ne pouvait pas s’arrêter là : en 1943, les éditions Henry Litolff’s Verlag sont victimes d’un incendie qui ravage les entrepots ; de nombreuses partitions sont ainsi perdues, et la maison Henry Litolff’s Verlag fait faillite. Fort heureusement, les éditions Peters rachètent le fond de l’ancienne maison d’édition. Voilà donc nos précieuses cantates de Bruhns dans d’autres mains. Mais à cause de l’incendie, une partie des cantates n’est plus disponible. Les éditions Peters, dont le catalogue propose – toujours – l’inventaire des cantates de Bruhns sous les cotes CL5826 à CL5837, ne sont donc plus en mesure de fournir les références CL5829 (De profundis clamavi), CL5830 (Mein Herz ist bereit), et CL5834 (Muss nicht der Mensch auf dieser Erden). Le moyen le plus efficace pour retrouver les partitions est donc de passer par les bibliothèques de Berlin et Lund.

Pour notre étude, nous nous servons donc : 1/ de l’intégralité des références de la Staatsbibliothek de Berlin ; 2/ des partitions disponibles aux éditions Peters (d’une meilleure lisibilité pour l’analyse) ; 3/ des transcriptions en notation moderne faites par nos soins des partitions indisponibles aux éditions Peters, à savoir les cantates De profundis clamavi, Muss nicht der Mensch auf dieser Erden (d’après le manuscrit Bokemeyer, en respectant au maximum la présentation originale), et Mein Herz ist bereit (d’après le travail de Johan Tufvesson68 - mais que nous avons préféré réécrire en raison des quelques erreurs qui émaillaient la partition : chiffrages impossibles, quelques distances par rapport aux enregistrements connus). Les trois cantates sont reproduites en Annexes (section « Cantates de N. Bruhns non éditées », p. 265)

Nous reviendrons ultérieurement sur les spécificités de chaque cantate.

Notes
63.

Jérôme Lejeune, livret des Deutsche Barock Kantaten, volume 4, consacré aux cantates de Bruhns.

64.

Dans son roman historique La Rencontre de Lübeck (Paris, Desclée de Brouwer, 2003), Gilles Cantagrel organise une rencontre entre les deux hommes (p. 19 sq.). On imagine Bokemeyer tendant à Bach le précieux volume contenant les cantates de Bruhns, et le regard de Bach – bien entendu – illuminé par la troublante découverte. Mais aucune source ne permet d’attester cette délicieuse hypothèse. L’influence de Bruhns sur Bach est cependant signalée par des documents officiels, bien qu’il soit toujours question d’orgue (et non de cantates). Ainsi, Carl Philipp Emanuel Bach et Johann Friedrich Agricola rédigent une nécrologie – sans doute en 1750 – éditée en 1754 : « […] Pour l’art de l’orgue, il choisit pour modèles les œuvres de Bruhns, Reinken, Buxtehude et de certains bons organistes français » (Gilles Cantagrel, Bach et son temps, op. cit., p. 470). De même, en 1775, Carl Philipp Emanuel Bach écrit : « […] Outre Froberger, Kerl et Pachelbel, il a aimé et étudié les ouvrages de Frescobaldi, de Fischer, maître de chapelle de Bade, de Strunck, de quelques bons vieux Français, de Buxtehude, Reinken, Bruhns et de Böhm, organiste à Lüneburg ». (Ibid., p. 488). Le passage est plus ambigu, car beaucoup de ces musiciens ont laissé d’importantes œuvres vocales (Pachelbel, Buxtehude), tandis que d’autres sont essentiellement connus pour leurs productions instrumentales (Froberger, Frescobaldi, et même Böhm – d’ailleurs étiqueté « organiste »). La parenté avec la citation précédente inciterait donc à limiter à l’orgue l’influence de Bruhns.

65.

Volume 3, p. 375.

66.

DE PLACE, Adélaïde, « Georg Böehm », in : LEMAÎTRE, Edmond (dir.), Guide de la Musique Sacrée et chorale profane, l’âge baroque 1600-1750, op. cit., p. 189.

67.

Ibid., p. 188.