1/ Ludwig Senfl (1488-1543)

Comment un musicien aussi talentueux peut-il être aussi méconnu du grand public ? Sorti du cercle des amateurs de la Renaissance, Ludwig Senfl (voir Planche n°6) ne connaît guère de popularité, ce qui est bien étonnant au regard de sa production : sept messes, deux-cent quarante motets, deux-cent soixante-deux Lieder, et huit œuvres instrumentales.

Né à Bâle vers 1488, il devient membre de la Hofkapelle de Maximilien Ier dès 1496. À la cour d’Augsbourg, il bénéficie de l’enseignement d’Heinrich Isaac et pratique le chant, la lecture et l’écriture de la musique. En 1508, Senfl est nommé clericus à la cathédrale de Bâle, et reçoit les ordres mineurs. Entre 1507 et 1509, il accompagne son professeur à Constance, et le suit même jusqu’à Florence en 1515. C’est dire si les deux compositeurs partagent le même engouement pour la musique. À la suite du décès de son maître en 1517, Senfl devient le Kapellmeister de Maximilien Ier. Les fastes de la cour semblent lui porter préjudice, puisque la légende raconte qu’il perdit un orteil lors d’une partie de chasse, et qu’il fut immobilisé pendant un an (1518). Quoiqu’il en soit, les puissances princières se disputent le personnage (il préfigure en quelque sorte les tribulations de Schütz) : on le retrouve en 1520 à Augsbourg, au service de Charles Quint, ainsi qu’à Munich auprès du duc Guillaume de Bavière où il est nommé musicus intonator et musicus primarius – c’est-à-dire compositeur personnel du prince. C’est à cette date qu’il publie son Liber selectarum cantionum. Il est également probable que Ludwig Senfl ait accompagné Charles Quint à Worms, et qu’il ait rencontré Martin Luther lors de la célèbre diète105. Bien que catholique, Ludwig Senfl entretient des liens avec Martin Luther (il existe une correspondance épistolaire entre les deux hommes). Le Réformateur va jusqu’à lui commander en 1530 deux mises en musique : l’une pour le psaume 117, l’autre pour le psaume 4.

En 1523, il devient Kapellmeister du duc catholique Wilhelm IV de Bavière, et publie son En opus musicum festorum dierum (recueil de motets), tout en préparant l’édition du Choralis Constantinus, cette colossale mise en polyphonie de toute l’année liturgique commencée par Heinrich Isaac (commande de la cathédrale d e Constance).

Nous savons encore que Ludwig Senfl a quitté son statut de clerc en 1529 ou 1530 pour se marier à Munich. Une fille naîtra en 1537.

Ainsi, les principales publications du vivant de Senfl sont le Liber Selectarum Cantionum (1520), les 121 Lieder (publiés à Nuremberg en 1534), et les Selectissimae Cantiones (publiés à Augsbourg en 1540). On retrouve quelques-unes de ses pièces dans le Newe Deudsche Geistliche Gesenge de Georg Rhau (Wittenberg, 1544), et les 115 Lieder (Nuremberg, 1544). Le fameux Choralis Constantinus ne verra le jour qu’après la mort du compositeur, entre 1550 et 1555. Autrement dit, Ludwig Senfl jouit d’une popularité sans égale, et rayonne dans toute l’Allemagne.

L’intérêt qu’offre ce compositeur est donc multiple. D’une part, il est à la fois élève et continuateur d’Heinrich Isaac, ami (et presque collaborateur) de Martin Luther, et produit une œuvre monumentale, mais d’autre part il mène le contrepoint fleuri à son apogée. Il systématise l’héritage de son maître, récupère les techniques d’écriture pour les réinvestir avec une énergie et une spontanéité surprenantes. Cet enthousiasme n’est pas simulé, tant les contemporains de Senfl paraissent toujours moins audacieux, moins impliqués, moins complets et moins complexes. L’histoire de la musique possède quelquefois ces étonnantes figures qui parviennent à synthétiser toutes les pratiques antérieures, sans jamais renoncer à la fantaisie, l’innovation et la sensibilité. Ludwig Senfl fait partie de ces exceptionnelles lumières.

Le corpus de ses œuvres étant tellement vaste, nous nous bornerons à souligner les éléments typiques de son langage tout en essayant d’en révéler l’ingéniosité.

Notes
105.

Martin Luther parvient à Worms le 16 janvier 1521 grâce à au sauf-conduit de Charles Quint, alors réservé à l’égard du moine de Wittenberg (cette réserve ne durera qu’un temps). Le lendemain, en présence de Charles Quint, il est demandé à Luther de se rétracter. Le 18 janvier, la même demande est formulée, mais Luther demande à être convaincu par les Écritures. Les négociations s’enlisent, puisque chacun reste fermement attaché à ses convictions. Les 24 et 25 janvier, politiciens et théologiens tentent de persuader Luther, mais en vain : la justification par la foi – et non par les actes – étant le message central de la pensée paulinienne (Cf. Épître aux Romains, de loin la plus souvent citée, mais de nombreuses épîtres développent aussi la thèse : voir l’Épître aux Galates en 2 20, 3 23-29, l’Épître aux Éphésiens en 2 8-9, entre autres), renier ses propres écrits revenait à renier les Épîtres pauliniennes, chose impensable pour Luther. Le 26 janvier, Luther quitte Worms et se fait enlever. C’est le moment où il est accueilli et protégé au château de la Wartburg grâce à l’appui de Frédéric le Sage. Il y traduira le Nouveau Testament en langue vernaculaire. Le 30 janvier, un édit est rédigé mettant Martin Luther (et ses compagnons) au ban de l’Empire. Les écrits de Luther sont détruits, et les sympathisants pourchassés.