2/ Autour de Martin Luther (1483-1546)

Il serait dangereux de penser qu’il existe alors deux pratiques musicales bien distinctes : d’une part la musique catholique (avec Ludwig Senfl comme étendard universel), et d’autre part la musique protestante avec les compositeurs luthériens. Plusieurs éléments s’opposent à cette conception.

Tout d’abord, comme nous l’avons vu, L. Senfl et M. Luther s’estimaient au point de correspondre. Le Réformateur voyait dans le compositeur catholique un musicien talentueux. Il serait donc bien étonnant que Luther élabore une musique radicalement opposée à ce modèle avéré.

Plus en profondeur, Ludwig Senfl nous a laissé une version de Christ ist erstanden 123, ample composition à six voix. Or, le timbre de cette pièce est une germanisation médiévale de la séquence Victimae paschali (XIe siècle) que l’on trouve dès 1535 dans le Gesangbuch de J. Klug. Si les luthériens lui préfèrent le célèbre Christ lag in todesbanden, Christ ist erstandenn’en est pas moins une mélodie appréciée124. Il semblerait que Senfl ne rejette pas une expression partagée par les luthériens.

Enfin, il est manifeste que l’entourage de Martin Luther compose à la manière de Ludwig Senfl, c’est-à-dire dans le prolongement d’Heinrich Isaac et Heinrich Finck. Poser des frontières radicales serait insensé. Ce qui peut s’observer chez l’un se retrouve chez les autres – et nous l’avons déjà amplement signalé (les cadences à basse tronquée, les croisements de voix, sans parler de la forme Bar et ses multiples traitements).

Pourtant, le contexte historique nous contraint à traiter séparément les musiciens de la Réforme et les autres musiciens. La séparation musicale, à défaut d’être véritablement technique, est au moins culturelle. Commençons par rappeler brièvement l’engagement de Martin Luther en faveur de la musique.

Notes
123.

Partition : BA910, p. 20-23.

124.

Partitions : EML 360. Nous y trouvons une version à quatre voix d’Arnold von Bruck (1490-1554), une version anonyme à trois voix (estimée en 1445 et 1465), une version à quatre voix de Thomas Stoltzer (1480-1544), une version à quatre voix de Leohnard Lechner (1553-1606) publiée en 1577, et enfin une version anonyme à trois voix tirée du Glogauer Liederbuch (1480). Passé le XVIe siècle, on rencontre encore d’autres traitements de ce choral, notamment chez H. Schütz (SWV 470) ou Johann Pachelbel.