2.4/ Martin Agricola (1486-1556)

Très actif dans le cercle des compositeurs luthériens, Martin Agricola fut cantor à Magdeburg (ville dans laquelle il décéda) et publia un traité de musique instrumentale, Musica instrumentalis deudsch (Wittenberg, 1529, réédité en 1545).

‘ « Agricola était, comme Johann Walter, un luthérien intransigeant, qui prévoyait une réédition de la Musica instrumentalis sous forme de pamphlet violent contre l’Interim et le catholicisme en général. Il fut, selon son propre témoignage, tellement impressionné par l’allemand de la Bible de Luther qu’il décida de se servir de cette langue dans son enseignement et dans ses œuvres. La Musica instrumentalis, écrite en Knittelverse (vers à quatre pieds aux rimes suivies) pleins de verve, se place d’ailleurs, dès l’abord, sous le patronage spirituel de Martin Luther 193 . » ’

Également publié dans les Newe Deutsche Geistliche Gesenge, son traitement de Mit Fried und Freud ich fahr dahin (voir Exemple 2-2.4, Annexes p. 40)194 peut être rapproché de l’exemple précédent. Ce traitement du choral luthérien195 se situe dans la tradition polyphonique du contrepoint fleuri, avec départs en imitations (et transposition du cantus firmus), équilibre des voix, mouvements en croches conjointes toujours inférieurs ou égaux à la quinte, cadence à basse tronquée (mes. 26-27), nombreuses syncopes et rythmes complémentaires (une voix en suspension tandis que les autres s’agitent). Seul le ténor 2 reste calme, avec en valeurs longues sa mélodie de choral entrecoupée de silences. Le cantus firmus – au-delà du départ en imitation initial – sert également de prétexte à échanges mélodiques : ainsi, les mots « in Gottes Wille » sont d’abord énoncés par le soprano (mes. 13-17) avant d’être entonnés par le ténor 2, puis la basse reprend le motif mélodique, avec des valeurs deux fois plus brèves (mes. 17-19). De même, « sanft und stille »(paisible et doux) sont portés par une descente conjointe qui passe respectivement par le soprano, le ténor 1, la basse puis le ténor 2.

Au demeurant, on pourra retenir que même dans une composition aux dimensions assez modestes, le compositeur cherche toujours à ménager une mise en œuvre de l’imprévisible. Ainsi, même si nous retrouvons par trois fois une formule d’ailleurs peu linéaire, les autres entrées cassent toute régularité.

‘Mit Fried und Freud ich fahr dahin : T1 – B – S – T2
in Gottes Wille : T1 – S – T2 – B (1ère)
Gestrost ist mir mein Herz und Sinn : T1 – S – T2 – B (2ème)
sanft uns stille : S – T1 – B – T2
Wie mir Gott verheiβen hat : T1 – S – B – T2
der Tod ist mein Schlaf worden : T1 – S – T2 – B (3ème)’

L’écriture semble toutefois plus déliée que chez B. Resinarius, comme en témoignent certains phrasés (le « in Gottes Wille » du ténor 1, mes. 13-17, ou l’ample « worden »de la basse, mes. 46-50). Nous avons même quelques traces de figuralisme : montées en croches conjointes sur « Freud »(joie), absentes du choral original mais systématiques dans les premières mesures de cette polyphonie. Bien entendu, toute notre attention est dirigée vers la dernière phrase, « der Tod ist mein Schlaf worden »(la mort sera mon sommeil) – thème de la « mort bienheureuse » déjà évoqué pour Johann Walther – où l’on assiste à de nombreuses chutes mélodiques (soprano mes. 37-39, ténor 1 mes. 38-44, ténor 2 mes. 41-43, basse sur « Schlaf »mes. 46, et « worden » mes. 48), ainsi qu’à de larges tenues posées comme des plaques de marbre (ténor 1 mes. 42-44, et surtout soprano et ténor 2 mes. 45-50). M. Agricola nous surprend une dernière fois avec le sib du ténor 1 (mes. 49), manière d’adoucir la cadence plagale (le sib est d’autant plus inattendu que les mesures 45-48 regorgeaient de si bécarres : trois pour la basse, et un pour le ténor 1, juste avant la soudaine coloration).

Cette pièce est donc proche d’O wie selig ist der Tod de Johann Walther, par l’esprit et par l’écriture.

Notes
193.

GUICHARROUSSE (Hubert), Les musiques de Luther, op. cit., p. 130-131.

194.

Partition : BA910, p. 24-25.

195.

Le texte allemand de M. Luther repose sur le cantique de Siméon (Luc : 2 29-31) et le Trait Nunc Dimittis (inspiré du même passage des Écritures) du répertoire grégorien (voir Paroissial Romain, p. 1250-1251). La mélodie est également l’œuvre de M. Luther (sans rapport avec l’orignal latin). Ce choral fut introduit en 1542.