2.7/ Thomas Stoltzer (1480-1526) 208

Né en Silésie (à Schweidnitz), Thomas Stoltzer laisse derrière lui « environ cent cinquante œuvres […] réparties sur 90 sources différentes, dont 30 dans des volumes imprimés et 60 sur des manuscrits209 ». Certes la Hongrie est éloignée de Wittenberg, mais on retrouve certaines de ses œuvres dans les éditions de Georg Rhau, comme les Tricinia de 1542 (In Domino confido 210 et Der Gottlose dräuet dem Gerechten 211), les Bicinia gallica, latina, germanica de 1545 (Domine primum et Domine Secundum 212, Quoniam ipse 213 , Oculi Domini super iustos 214, et sans doute Ich stund an einem morgen 215), et bien entendu les Newe Deutsche Geistliche Gesenge de 1544 (In Gottes namen fahren wir 216).

‘ « […] Ce sont surtout ses quatre compositions sur les grands psaumes 12, 13, 37 et 86 qui représentent le sommet de son art. Ces pièces, écrites à la fin de sa vie, d’une facture très particulière, firent une forte impression sur ses contemporains en tant que motets sur des textes de Luther (en langue allemande), liés à la Réforme qui prenait de l’ampleur depuis des années déjà – ce sont les œuvres d’un catholique qui […] se sentait attiré par la Réforme. On sait aujourd’hui avec une assez grande certitude que ce sont précisément ces quatre psaumes en forme de motet qui assirent la réputation de Stoltzer, et qu’ils firent autorité sur ses contemporains 217 . » ’

Finalement, la sympathie de T. Stoltzer pour le luthéranisme naissant ressemble à celle de Ludwig Senfl. Comme pour ce dernier, nous retrouvons donc certaines de ses œuvres dans les recueils typiquement protestants.

Intéressons-nous tout d’abord à In Gottes namen fahren wir, qui côtoie donc les œuvres de J. Walther, B. Resinarius, M. Agricola, A. von Bruck et L. Hellinck. Il s’agit d’un Volkslied dont le timbre est antérieur au XIIe siècle. Ce timbre est rapporté la première fois dans le Tristan de Gottfried de Strasbourg (mort vers 1210)218. Paul Hofhaimer (1459-1537), compagnon d’Heinrich Isaac à la cour de Maximilien 1er, nous laisse une version à quatre voix de cette mélodie219. Ce chant populaire inspira Martin Luther, qui rédigea son Dis sind die heyligen zehn gebott – le décalogue en langue allemande – sur une ligne mélodique approchante, si bien que le timbre n’est pas sans ambivalence, désignant tantôt la confiance en Dieu (In Gottes namen fahren wir, Au nom de Dieu nous voyageons), tantôt les commandements (Dis sind die heylgen zehn Gebott, Voici les dix commandements saints).

La composition de Thomas Stoltzer à quatre voix est en contrepoint fleuri, dans la plus pure tradition d’Heinrich Isaac. Le cantus firmus, sujet à imitations pour les trois voix supérieures, est confié à la voix d’alto. À la manière de Johann Walther qui illustrait le mouvement vers Dieu (« Dem, der verstirbt in Gott », qui nous amène vers Dieu) avec des voix de plus en plus aiguës (Exemple 2-2.2.1, mes. 10-13), T. Stoltzer achève In Gottes namen fahren wir par un Christe eleis, Kyrie eleison dont le motif ascendant en notes conjointes passe par les voix de plus en plus aiguës (mes. 28-35). T. Stoltzer s’illustre également dans ce type d’écriture avec sa version à quatre voix de Christ ist erstanden 220, très proche du morceau précédent.

On voit bien à quel point T. Stoltzer s’inscrit dans la tradition du contrepoint savant avec So wünsch ich ihr ein Gute Nacht, publié dans le Reuterliedlein de Egenolff (Frankfort sur le Main, 1535)221. Ce court Volkslied de trente-deux mesures repose sur une structure de forme Bar avec un Stollen plus modeste en taille que l’Abgesang, commence de manière homorythmique en diminuant progressivement les valeurs (rondes – blanches – noires – croches), où toutes les voix sont traitées à égale importance (aucune n’écrase l’autre), avec des mouvements en croches conjointes inférieures ou égaux à la quinte, sans oublier les habituelles cadences à basse tronquée (mes. 5-6, et 21-22). L’originalité de cette composition tient surtout dans le changement de métrique, puisque la mesure 27 passe subitement du binaire au ternaire pour les six dernières mesures. Nous retrouvons ces ingrédients dans les Volkslieder à quatre voix Ihrsgleichen lebt auf Erden nicht 222 et Erst wird erfreut mein traurigs Herz 223, tous les deux publiés dans le Auszug guter alter und newer Teutscher Liedlein, Teil 1-5 (Nuremberg, 1539-1556). Sans entrer dans le détail – nous ne ferions que répéter ce que nous avons amplement analysé précédemment – disons que ces deux pièces présentent chacune une particularité : dans la première, nous observons un étrange croisement de voix puisque l’alto chante presque tout le temps sous le ténor (il faut attendre la mesure 25 pour que le ténor passe au-dessous de l’alto, et encore momentanément), et nous retrouvons une terminaison ternaire à la fin de l’Abgesang (mes. 35-40) ; dans la seconde, une courte section homorythmique contraste avec le reste de la composition (mes. 24-28). Il semblerait donc que Stoltzer joue avec les modes d’écriture.

Plus impressionnant en proportion est sans aucun doute le traitement du psaume 37, Der Gottlose dräuet dem Gerechten, publié dans les Tricinia de G. Rhau224. Vaste composition à trois voix en deux parties (73 + 84 mesures), le travail y est essentiellement imitatif. Nous rencontrons quelques zones sensiblement homorythmiques (première partie, mes. 54-55, mes. 64-73 avec une homorythmie assouplie, seconde partie, mes. 109-110).

Ainsi, Thomas Stoltzer est sans conteste dans la lignée d’Heinrich Isaac, Heinrich Finck et Ludwig Senfl225. Nous retrouvons dans ses œuvres tous les ingrédients habituels du contrepoint fleuri tel qu’il est pratiqué dans les cours et chapelles allemandes. L’intérêt de ce compositeur réside dans le fait que ses Volkslieder ou traitements de psaumes ont largement été intégrés au répertoire luthérien, côtoyant les œuvres de Johann Walther, Balthasar Resinarius, Matin Agricola, Arnold von Bruck et Lupus Hellinck.

Notes
208.

Les dates de Thomas Stoltzer sont sujettes à quelques variations : les éditions Bärenreiter (BA910, p. 123) parlent d’« après 1450-1526 », tandis que le CD référence TS1 parle d’« environ 1480/85-1526 ». Nous adoptons cette dernière estimation, car elle semble confirmée par les éditions London Pro Musica (Cf. EML360).

209.

Veronika Greuel, livret du Cd TS1, p. 19.

210.

Partition : BA3139, p. 11.

211.

Ibid., p. 171.

212.

Partition : BA3136, p. 43-45.

213.

Ibid., p. 56.

214.

Ibid., p. 96.

215.

Ibid., p. 126.

216.

Partition : BA910, p. 5.

217.

Greuel, Veronika, livret du Cd TS1, p. 20.

218.

Cf. SCHNEIDER (Charles), Luther, poète et musicien, et les Enchiridien de 1524, op. cit., p. 91-92.

219.

Enregistrement : DIV9(14).

220.

Partition : EML360, p. 4-5.

221.

Partition : BA910, p. 43.

222.

Ibid., p. 79.

223.

Ibid., p. 82.

224.

Partition : BA3139, p. 171.

225.

Pour s’en rendre compte, on profitera également du Cd Thomas Stoltzer, Missa duplex per totum annum, 3 Psalm Motets, référence TS1.