3.3/ Lorenz Lemlin (1495-1540)

Aux côtés d’œuvres contrapuntiques plus complexes238, le Kapellmeister de Heidelberg nous laisse des pièces relativement sobres. Avec le Volkslied à quatre voix Der Mai will sich mit Gunsten beweisen (voir Exemple 2-3.3.1, Annexes p. 55)239, Lorenz Lemlin s’inscrit dans la tradition du chant populaire à tendance homorythmique. Quelques vocalises apportent ça et là du mouvement ; celles-ci apparaissent avec raffinement et subtilité : suite à l’inflexion parallèle du soprano et de la basse (mes. 2-3), l’alto décrit une courbe descendante (mes. 4), le soprano une ligne brisée (mes. 5), puis le ténor reprend la courbe de l’alto, une octave plus bas (mes. 6). Le mouvement simultané puis alterné passe ainsi de voix en voix, au milieu de noires bien régulières.

Presque à la manière d’un choral, quelques silences interrompent le discours (mes. 16 et 19). Surtout, l’effet de souplesse est entretenu par le grand nombre de cadences à basse tronquée (mes. 6, 8-9 et 11), et par l’arrivée d’une cadence parfaite, de type 1e (présence de la septième de dominante par passage, comme chez Jobst von Brant).

L’homorythmie, les cadences à basse tronquée, le silence intermédiaire détachant la dernière phrase répétée (mes. 16 à fin), tous ces éléments confèrent à ce Volkslied un caractère doux et reposant. L. Lemlin évite même le lieu commun des vocalises sur une phrase qui se prêtait pourtant à l’exercice : « ich hört Frau Nacht’gall singen »(littéralement, « j’entends Dame Rossignol chanter »).

En revanche, Der Gutzgauch (le coucou) est le prétexte à l’usage d’onomatopées bien connues : Clément Janequin (1485-1558), de dix ans l’aîné de L. Lemlin, nous avait déjà charmé avec un « cocu » sur une tierce mineure descendante (Cf. Le Chant des Oyseaulx, édité par Attaignant en 1528). Dans ce Volkslied à la facture plus simple (voir Exemple 2-3.3.2, Annexes p. 57)240, on superpose deux chœurs : un premier à quatre voix (SATB), et un second composé de deux soprani solistes (Einzelstimmen). Alors que le chœur à quatre voix se livre à un contrepoint relativement simple (il se contente de balancer entre la tonique sib majeur et la dominante fa majeur, avec une évocation de ré mineur mes. 6 – qu’on aurait aimé plus longue), composé pour l’essentiel de noires et de blanches (quelques croches et doubles-croches animent le discours, mais restent discrètes). Les deux soprani solistes se renvoient mutuellement un « Guckguck »(coucou) opiniâtre, mais toujours décalé. Nous retrouvons ainsi la tierce mineure descendante sur un rythme simple (noire + noire) ou allongé (blanche + noire), sur des temps forts de la mesure (mes. 1) ou faibles (mes. 5-7), ou même à cheval entre les mesures (mes. 9-10), sans compter les endroits où les repos s’entremêlent (mes. 3-4, 10, et 13-14). Le grand chœur n’échappe pas aux onomatopées, puisque le soprano entonne un « Guckguck »régulier, mes. 4-5. Même la basse répercute la tierce, mes. 6 et 7. Quant à l’alto, sa mélodie initiale repose entièrement sur le même intervalle (mes. 1-3).

Avec ces deux œuvres de Lorenz Lemlin, nous voyons que les maîtres de Heidelberg privilégient une écriture simple, moins polyrythmique, et plus facilement tournée vers une homorythmie assouplie. La subtilité de l’écriture vient essentiellement de la variété des cadences rencontrées, des lignes mélodiques plus ou moins enchevêtrées (quelques vocalises passant d’une voix à l’autre). Cette tendance – qui ne reste qu’une tendance, puisque nous rencontrons aussi des œuvres plus complexes (Cf. Jobst von Brant) – se retrouve chez Matthias Greiter.

Notes
238.

Nous retrouvons un Vivo ego de Lorenz Lemlin dans les Tricinia de G. Rhau (BA3139, p. 5-6)

239.

Partition : BA615, p. 28. Nous doutons que la tonalité originale soit bien la majeur, au regard des armures jusque là rencontrées. Sol majeur nous semblerait plus probable (avec une nomenclature soprano – ténor 1 – ténor 2 – basse). Mais à défaut d’avoir les versions originales sous les yeux, nous conservons par défaut la tonalité des éditions Bärenreiter.

240.

Partition : BA615, p. 74-75.