1/ L’homme doit craindre Dieu, car sa nature corrompue ne peut que l’inciter à désespérer de lui-même

Bien entendu, la première phrase de la cantate Wohl dem, der den Herren fürchtet (Heureux celui qui craint le Seigneur) affirme déjà cette idée. Elle sera à nouveau exposée dans le quatrième verset : « Siehe, also wird gesegnet der Mann, der den Herren fürchtet »(Vois, ainsi sera béni l’homme qui craint le Seigneur). Cette crainte est ainsi motivée par la reconnaissance de la petitesse humaine. Plusieurs cantates insistent sur la faiblesse de l’homme. Parmi elles :

  • De Profundis, verset 3 : « Si iniquitates observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit ? » (Si tu observes nos iniquités, Seigneur, Seigneur, qui pourra subsister ?),
  • Muss nicht der Mensch : cette cantate dresse un sévère bilan de l’existence humaine, remplie de faiblesse et de tourments, depuis la naissance jusqu’à la mort. Les six premières strophes disent ainsi : « L’homme ne doit-il pas sur cette terre être perpétuellement en conflit ? Oui, quand nous venons de naître, nous rencontrons la crainte et la douleur. Et il y a déjà de toutes parts des motifs pour se battre et pour se disputer. Arrivés à l’âge d’homme, nous sommes pris par l’anxiété, et nous devons apprendre le pouvoir du désir. Alors il y a déjà de toutes parts des motifs pour se battre et pour se disputer. Arrivés au terme de notre vie, ô malheur, se dressent le monde, Satan, le péché et la mort, qui nous sont gênants. Ils sont de toutes parts motifs pour nous battre et nous disputer269 ». La neuvième strophe insiste encore sur l’idée de faiblesse : « Ach, aber ach ! Wir sind ja viel zu schwach, des Geistes Schwert zu führen » (Ah, mais ah ! Nous sommes bien trop faibles, pour tenir l’épée de l’esprit).

Cette faiblesse, bien entendu, est la conséquence du péché originel. Comme évoqué plus haut270, celui-ci a précipité l’humanité toute entière non seulement dans la faute perpétuelle, mais aussi dans la mortalité (voir Épître aux Romains 5 12, et Épître aux Éphésiens 2 1). Avec un sens symbolique assez évident, Bruhns (ou l’auteur des cantates à textes libres) ajoute Satan. Ainsi, dans de nombreux passages, nous rencontrons la triade Satan – péché – mort. Loin d’être une simple liste de malheurs, cette énumération synthétise tout un système de croyances (la tentation de Satan sollicite la faiblesse humaine qui précipite d’elle-même l’humanité toute entière dans la damnation et la mortalité). La triade est sans cesse rappelée dans :

  • Muss nicht der Mensch, verset 5 : « Laüft unser Lebenslauf zu Ende, o weh, da findet sich Welt, Satan, Sünd und Tod behende, die sind uns hinderlich » (Arrivés au terme de notre vie, ô malheur, se dressent le monde, Satan, le péché et la mort, qui nous sont gênants),
  • Muss nicht der Mensch, verset 9 : « du starker Held, der du bezwungen hast Tod, Sünde, Höll und Welt » (toi le puissant Héros, qui a dompté la mort, le péché, l’enfer et le monde),
  • Hemmt eure Tränenflut, verset 2 : « Der grosse Siegesfürst mit sich gebunden, und träget schon die Sünde, Teufel, Tod » (Le grand prince victorieux avec lui attache, et emporte déjà le péché, le diable, la mort),
  • O werter heil’ger Geist, verset 5 : « […] so darf mich erschrecken, die Sünde, Teufel, Tod » ([…] afin que ne puissent m’effrayer le péché, le diable, la mort).

Le péché à lui seul représente le comble du supplice :

  • Hemmt eure Tränenflut, verset 3 : « Die Zentnerlast den schweren Sünden, die drückt und liesse mich gar nirgends Ruhe finden » (L’imposant fardeau des lourds péchés m’oppressait et nulle part ne me permettait de trouver le repos),
  • O werter heil’ger Geist, verset 1 : « Die sündliche Schwachheit, die muβ sich verlieren » (Les faiblesses du péché devront disparaître).

L’existence elle-même devient bien terne :

  • Ich liege und schlafe, verset 2 : « In dieser Welt war mich bestellt, nur Angst und Not, zuletzt der Tod » (En ce monde m’étaient réservées, l’angoisse et la peur, et enfin la mort).

Ainsi, les cantates de Bruhns développent une proposition capitale de la foi chrétienne : l’homme doit désespérer de lui-même et craindre la toute puissance de Dieu, tant l’observation de ses faiblesses le renvoie perpétuellement à sa faute première.

Martin Luther ne dit pas autre chose. Ainsi, De la Liberté du Chrétien – adressée au « prudent et sage seigneur Hieronymus Mühlpfordt, prévôt de Zwickau » – insiste sur la petitesse de l’homme :

‘ « […] toute ta vie et toutes tes œuvres ne sont rien devant [Dieu], et […] tu dois être perdu pour l’éternité avec tout ce qui est en toi. Si tu crois bien cela, comme tu le dois, tu dois désespérer de toi-même 271 . » ’

Or, selon Luther, cette petitesse est observable dans l’établissement même des commandements (Exode, 20 3-17), imposés par Dieu en raison de l’incapacité humaine :

‘ « Ainsi, le commandement : ˝ Tu ne convoiteras point ˝, prouve que nous sommes tous pécheurs et que nul n’est capable, quoi qu’il fasse, d’être sans convoitise. Par là, l’homme apprend à se décourager de lui-même et à chercher de l’aide ailleurs pour être sans convoitise et accomplir ainsi par l’intermédiaire d’un autre ce commandement dont lui-même n’est pas capable ; et de la même façon, tous les autres commandements nous sont inaccessibles 272 . » ’

Pour le Réformateur, le bilan est donc effrayant. L’homme pèche malgré lui, victime de sa nature, incapable de faire autrement. Instinctivement, l’homme est ainsi porté à adorer plusieurs dieux, à prononcer le nom de Dieu en vain, à ne pas observer le jour du repos, à ne pas honorer son père et sa mère, à tuer, à commettre l’adultère, à voler, à prononcer de faux témoignages, à convoiter la maison de son prochain, et à convoiter ses biens (femme, serviteur, servante, bétail, ou toute autre chose)273. Les dix commandements sont le triste miroir de la condition humaine, et ne cherchent qu’à interpeller les consciences.

Pire encore : « nul n’est capable, quoi qu’il fasse, d’être sans convoitise ». Il s’agit bien ici de stigmatiser la fragilité et l’impuissance humaines. Le « quoi qu’il fasse » est explicite : le salut de l’humanité ne viendra pas de l’humanité elle-même ; il lui est extérieur.

Ainsi, « l’homme apprend à se décourager» et à « désespérer de lui-même » :

‘ « Une fois que l’homme, par les commandements, a appris et ressenti son impuissance, au point de se demander avec angoisse comment satisfaire à tel ou tel commandement (puisqu’il faut bien accomplir ce commandement, sous peine d’être damné), le voici tout à fait humilié, anéanti à ses propres yeux, et il ne trouve rien en lui qui puisse le justifier 274 . » ’

Voilà bien le complexe originel du chrétien.

Enfin, la triade Satan – péché – mort que l’on rencontre si souvent dans les cantates à textes libres (Muss nicht der Mensch, O werter heil’ger Geist, Hemmt eure Tränenflut) se retrouve avec insistance dans les écrits de Martin Luther, notamment dans la Préface au Nouveau Testament (1522) accompagnant naturellement la traduction en langue vernaculaire :

‘ « Ainsi, cet Évangile de Dieu et ce Nouveau testament sont un bon récit et un cri joyeux qui a retenti dans le monde entier par les apôtres : il parle d’un véritable David qui a combattu le péché, la mort et le diable et les a vaincus. Il a ainsi délivré, sans mérite de leur part, ceux qui étaient prisonniers du péché, tourmentés par la mort, écrasés par le diable. Il les a justifiés, il leur a donné la vie et le salut et les a ainsi établis dans la paix et ramenés vers Dieu 275 […] » ’

Occasion pour Luther de répéter que l’homme est incapable d’agir pour son salut (« sans mérite de leur part »). Cette préface compte alors neuf nouvelles allusions au triangle des fatalités. Le Réformateur n’est pas avare en formules terrifiantes :

‘ « En fait, le pauvre homme, empêtré dans les péchés et la mort, et promis à l’enfer 276 […] »
« […] Le Christ est la semence de cette femme, lui qui a écrasé la tête du diable, c’est-à-dire le péché, la mort, l’enfer et toute sa puissance. Car sans cette semence, aucun homme ne peut échapper au péché, à la mort et à l’enfer
277 . » ’

Cela ne fait aucun doute. Le lien est solide : Teufel (diable), Sünden (péchés), Tod (mort) sont indissociables. Les cantates de Bruhns partagent la sémantique luthérienne.

Notes
269.

« Muss nicht der Mensch auf dieser Erden in stetem Streite sein ? Ja, wenn wir nur geboren werden, da find’ sich Furcht und Pein. Da gibt es schon auf allen Steiten zu kämpfen und zu streiten. Sind wir gelangt zu unseren Jahren, da geht die Unruh an, da müssen wir alsdann erfahren, was die Begierde kann. Dann gibt es schon auf allen Steiten zu kämpfen und zu streiten. Laüft unser Lebenslauf zu Ende, o Weh, da findet sich Welt, Satan, Sünd und Tod behende, die sind uns hinderlich. Die machen uns aufallen Steiten zu kämpfen und zu streiten. »

270.

Cf. supra, Chapitre II, 2.2.

271.

Ibid., p. 33

272.

Ibid., p. 35.

273.

Nous reprenons ici la liste des dix commandements selon Luther dans sa Brève Explication des Dix Commandements (Wittenberg, 1520). Dans les confessions orthodoxes et calvinistes, le premier commandement se scinde en deux propositions (Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi & Tu ne te feras aucune image sculptée), tandis que les deux derniers (Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain & Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, etc.) ne font qu’un.

274.

LUTHER (Martin), De la Liberté du Chrétien, op. cit., p. 36-37.

275.

Préface au Nouveau Testament, in : LUTHER (Martin), Œuvres, op. cit., p. 1048.

276.

Ibid.

277.

Ibid., p. 1049.