7/ Sémantique paulinienne

La cantate Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden repose donc sur la Seconde Épître à Timothée (4 6-8). Il semblerait que Bruhns (ou le pasteur) ait été particulièrement interpellé par le message qu’elle contient. L’annonce initiale (« Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden », le temps de mon départ approche) introduit le temps du bilan – disposition que nous retrouvons en de multiples endroits. La suite offre trois images fortes : le bon combat (« ich habe ein guten Kampf gekämpft »), la course (« ich habe den Lauf vollendet »), et la couronne de justice (« die Krone der Gerechtigkeit »). Or, ces trois images se déclinent à travers les cantates. Ainsi, le thème du « guerrier de Dieu » se trouve dans :

… celui de la course se trouve dans :

… et celui de la récompense (la couronne), dans :

Or, cette sémantique est particulièrement paulinienne. Au-delà de la Seconde Épître à Timothée, l’apôtre Paul revient régulièrement sur ces termes :

- « Revêtez l’armure de Dieu, pour pouvoir résister aux manœuvres de diable. […] Tenez-vous donc debout, avec la Vérité pour ceinture, la Justice pour cuirasse, et pour chaussures le Zèle à propager l’Évangile de la paix ; ayez toujours en main le bouclier de la Foi, grâce auquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Mauvais ; enfin recevez le casque du Salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la Parole de Dieu » (Épître aux Éphésiens, 6 11 et 6 14-17)

- « Tel est l’avertissement que je t’adresse, Timothée, mon enfant, en accord avec les prophéties jadis prononcées sur toi, afin que, pénétré de celles-ci, tu combattes le bon combat » (Première Épître à Timothée, 1 18)

- « Combats le bon combat de la foi » (Première Épître à Timothée, 6 12)

- « Prends ta part de souffrances, en bon soldat du Christ Jésus » (Seconde Épître à Timothée, 2 3)

- « Vous préparez ainsi un sujet de fierté pour le Jour du Christ, car ma course et ma peine n’auront pas été vaines » (Épître aux Philippiens, 2 16)

- « [...] mais je poursuis ma course [...]» (ibid., 3 12)

- « Et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus » (ibid., 3 14)

- « De même l’athlète ne reçoit la couronne que s’il a lutté selon les règles » (Seconde Épître à Timothée, 2 5)291

De tels passages orientent l’interprétation : puisque la cantate a pour fonction d’encadrer le sermon du pasteur, il n’est pas du tout impossible de supposer que la cantate Muss nicht der Mensch (et son « glaive de l’Esprit ») ait immédiatement suivi un sermon autour de l’Épître aux Éphésiens : la cantate devient ainsi une paraphrase du texte de l’apôtre, et certainement un prolongement naturel du sermon. La cantate Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden pouvait tout aussi bien suivre un sermon autour de l’épître mise en musique, qu’un passage voisin (le second chapitre de la Seconde Épître à Timothée, par exemple). Hemmt eure Tränenflut devait certainement suivre une lecture traitant de la résurrection (la phrase « Der Stein war allzu gross » - La pierre était donc grande, pourquoi « donc » sinon pour reprendre une information exposée antérieurement ?). O werter heil’ger Geist et sa vision mystique de la foi (Christ-lumière qui enflamme la poitrine et délivre des péchés) pouvait faire suite à un commentaire sur la Pentecôte ou sur le baptême (« Damit ich den Vater und Christum erkenne » - Pour que je puisse reconnaître le Père et le Christ). Ich liege und schlafe accompagnerait à merveille un commentaire sur la crucifixion. Elle pouvait également suivre un prêche sur le Psaume 4 dont elle emprunte le neuvième verset.

Quoiqu’il en soit, les termes choisis renvoient très clairement aux épîtres pauliennes, et font de Bruhns un musicien au service de la foi luthérienne, Martin Luther étant de loin le théologien se référant le plus au « moindre de tous les saints » (Épître aux Éphésiens, 3 8). D’ailleurs, ce dernier le revendique dans sa Préface au Nouveau Testament, expliquant que les épîtres (comme l’évangile de Jean) sont davantage orientées vers la parole de Dieu (la foi) que vers les actes ou les miracles (les œuvres) :

‘ « À partir de tout ce que je viens de dire, tu peux à présent porter un jugement adéquat sur tous les livres et discerner lesquels sont les meilleurs. Car en fait, l’Évangile de Jean et les épîtres de saint Paul, particulièrement celle aux Romains, et la Première épître de saint Pierre sont le véritable noyau et la moëlle parmi tous les autres livres. Ce sont eux qui devraient à juste titre être les premiers et il faudrait conseiller à chaque chrétien de les lire en premier lieu et le plus souvent, de se les rendre aussi familiers que le pain quotidien par la lecture quotidienne. Car, dans ces livres, tu ne trouves pas décrits beaucoup d’œuvres et de miracles du Christ. Mais tu y trouves exposé magistralement comment la foi en Christ triomphe du péché, de la mort et de l’enfer et donne la vie, la justice et le salut, ce qui est l’essence véritable de l’Évangile, comme tu l’as entendu.
« En effet, si jamais je devais manquer de l’une de ces deux choses, des œuvres ou de la prédication du Christ, je préférerais être privé de ses œuvres plutôt que de sa prédication. En effet, les œuvres ne me seraient d’aucun secours ; mais ses paroles, elles, donnent la vie, comme il le dit lui-même. Étant donné que Jean écrit très peu de choses des œuvres du Christ, mais beaucoup de sa prédication, tandis que les trois autres évangélistes relatent beaucoup de ses œuvres et peu de ses paroles, l’Évangile de Jean est l’évangile principal, unique, délicieux, véritable, et il faut le préférer de très loin aux trois autres et l’élever plus haut qu’eux. De la même manière, les épîtres de saint Paul et de Pierre surpassent de loin les trois Évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc.
« En résumé, l’Évangile de saint Jean et sa Première Épître, les Épîtres de saint Paul, particulièrement celle aux Romains, aux Galates, aux Éphésiens et la Première épître de saint Pierre, voilà les livres qui te montrent le Christ et qui t’enseignent tout ce qu’il t’est nécessaire et salutaire de savoir, même si tu ne voyais ni n’entendais jamais aucun autre livre ni aucune autre doctrine. C’est
pourquoi, l’Épître de saint Jacques, comparée à eux, est une vraie épître de paille, car elle n’a aucun caractère évangélique en elle 292 . Mais j’en dirai plus à ce sujet dans d’autres préfaces 293 . » ’

Luther nous livre presque un programme à mettre en musique. Reprenons dès lors les cantates de Bruhns ; quand elles ne sont pas la mise en musique d’un psaume ou le traitement d’un choral (Erstanden ist der heilige Christ), elles reposent sur des textes libres inspirés des épîtres de Paul : Muss nicht der Mensch s’inspire de la Première Épître aux Corinthiens (9 24-27) pour son évocation des couronnes, de la Seconde Épître à Timothée (4 7-8) pour le thème de la course accomplie et également pour la couronne, et de l’Épître aux Éphésiens (6 10-17) pour l’image du « guerrier de Dieu » et plus explicitement du « glaive de l’esprit ». Le thème de la paix éternelle contenu dans Hemmt eure Tränenflut renvoie à l’Épître aux Romains (8 3). L’union mystique de O werter heil’ger Geist est présente dans l’Épître aux Éphésiens (4 25 et 5 30). Quant à Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden, il s’agit simplement d’un extrait d’épître (la Seconde Épître à Timothée, 4 6-8). Les cantates deviennent alors de substantielles paraphrases de la Parole apostolique.

Et puisque la parole est placée au-dessus de tout, puisque la foi l’emporte sur les œuvres, puisque le commentaire et l’interprétation de l’Écriture sont tout aussi importants que sa connaissance, la musique devient une véritable profession de foi. Les cantates de Nicolaus Bruhns sont pétries du discours paulinien et de sa relecture luthérienne. En cela, l’héritage du XVIe siècle se perpétue jusqu’en cette fin du XVIIe. Plus que jamais, la pensée baroque entretient de fines relations avec la culture de la Renaissance.

Notes
291.

L’image de la couronne se retrouve dans l’Épître de Jacques : « Heureux homme, celui qui supporte l’épreuve ! Sa valeur une fois reconnue, il recevra la couronne de vie que le Seigneur a promise à ceux qui l’aiment » (1 12). Cette formule est très proche de l’extrait choisi par Bruhns (Seconde Épître à Timothée, 4 8). L’apôtre Pierre y va aussi de sa couronne : « Et quand paraîtra le Chef des pasteurs, vous recevrez la couronne de gloire qui ne se flétrit pas » (Première Épître de Pierre, 5 4). Bien entendu, toutes ces couronnes – qu’elles soient « de vie », « de gloire » ou « d’éternité » – sont le rachat symbolique de la couronne d’épines.

292.

Le mépris de Luther pour cette épître est évident. Écrite par Jacques, « frère du Seigneur » (Épître aux Galates, 1 19), qui organise les premières communautés de Jérusalem après la mort de Jésus. L’Épître aux Galates et les Actes des Apôtres (15 1-35) nous rapportent le conflit entre Paul et Jacques autour de la question du judaïsme (faut-il respecter la Loi Mosaïque pour être chrétien ?). Si Jacques, dans une optique conservatrice, demande de respecter les premiers interdits alimentaires (la loi noachique) et défend la circoncision, Paul rejette avec une véhémence graduée toute appartenance au judaïsme. Il établit ainsi le concept de « circoncision de l’âme » (Épître aux Colossiens, 2 11), supérieure à sa cousine primitive. De cette manière, l’apôtre se tourne vers les populations non juives. On le voit bien, dès le Ier siècle, une violente diatribe oppose les partisans de la Loi (les œuvres) et de la foi seule (d’où les épîtres pauliniennes qui insistent souvent sur ce thème). La lecture de l’Épître de Jacques est alors limpide : le discours ne s’adresse qu’aux seuls juifs (« Jacques, serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus Christ, aux douze tribus de la Dispersion, salut ! », 1 1), et prend le contre-pied du message paulinien en insistant sur les actes (« Mettez la Parole en pratique. Ne soyez pas seulement des auditeurs qui s’abusent eux-mêmes ! Qui écoute la Parole sans la mettre en pratique ressemble à un homme qui observe sa physionomie dans un miroir », 1 22-23, ou plus explicite dans l’attaque : « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu’un dise : ˝ J’ai la foi ˝, s’il n’a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? », 2 14, ou encore : « Veux-tu savoir, homme insensé, que la foi sans les œuvres est stérile ? », 2 20). Nous avons même un prodigieux parallèle dans la récupération et l’interprétation d’un même récit biblique : alors que Paul voit dans l’obéissance d’Abraham l’image même du salut par la foi (« Ainsi Abraham crut-il en Dieu, et ce lui fut compté comme justice. Comprenez-le donc : ceux qui se réclament de la foi, ce sont eux les fils d’Abraham », Épître aux Éphésiens, 3 6-7), Jacques voit exactement le contraire et sanctifie les œuvres (« Abraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les œuvres quand il offrit Isaac, son fils, sur l’autel ? Tu le vois : la foi coopérait à ses œuvres et par les œuvres sa foi fut rendue parfaite. Ainsi fut accomplie cette parole de l’Ecriture : Abraham crut à Dieu, cela lui fut compté comme justice et il fut appelé ami de Dieu. Vous le voyez : c’est par les œuvres que l’homme est justifié et non par la foi seule. », Épître de Jacques, 2 21-24). Luther devait certainement bondir à la lecture de tels passages. On comprend alors pourquoi il parle d’une « épître de paille »…

293.

Préface au Nouveau Testament, in : LUTHER (Martin), Œuvres, op. cit., p. 1051-1052.