Il est un moissonneur, qui s’appelle la Mort

‘ Chant populaire
(XVIe siècle)

Il est un moissonneur, qui s’appelle la Mort,
Et qui tient son pouvoir de Dieu notre Seigneur ;
Il affûte aujourd’hui sa lame,
Elle coupe déjà bien mieux,
Bientôt la faux va s’abattre,
Nous ne pouvons que laisser faire.
Prends garde à toi, jolie fleur !

Ce qui est vert et vif encore
Demain sera tout moissonné
Les nobles narcisses,
La primevère d’Angleterre,
Les belles jacinthes,
Les liserons turcs :
Prends garde à toi, jolie fleur !

Ce qui tombe sous la faucille
Se compte en centaines de mille,
Rouges roses et lilas blancs,
Il va tout faucher à néant,
Et vous couronnes impériales
On ne vous épargnera pas.
Prends garde à toi, jolie fleur !

La céleste véronique,
Les tulipes jaunes et blanches,
Campanules d’argent
Et centaurées d’or,
Tout sera couché par terre,
Qu’en adviendra-t-il alors ?
Prends garde à toi, jolie fleur !

Lavande et romarain jolis,
Fleurettes de toutes couleurs,
Grand lys orgueilleux,
Basilics bouclés,
Douces violettes,
On viendra bientôt vous ravir :
Prends garde à toi, jolie fleur !

Chiche, la Mort ! je n’ai pas peur !
Vas-y donc, vite, fauche d’un coup !
Quand la faux va m’apaiser,
Je serai transporté
Au jardin du paradis,
C’est ce que je veux attendre.
Réjouis-toi, jolie fleur !
’

La seconde moitié du XVIe siècle est largement marquée par les luttes religieuses. Catholiques et protestants nourrissent une haine croissante et réciproque, incapables de soulager une crispation bientôt sans retour : la guerre de Trente Ans. Pour l’heure, l’incompréhension et le rejet de l’autre semblent les seuls mots d’ordre. La confusion est d’autant plus forte que le protestantisme – loin de profiter d’une homogénéité solidaire – se perd dans sa propre mosaïque de confessions ; ainsi, dans la brûlante marmite du XVIe siècle, chacun veut brasser le chaos avec sa propre cuillère.

Déjà Philippe Melanchthon (1497-1560), pourtant ami de Martin Luther, félicitait Calvin d’avoir condamné l’hérétique Michel Servet en 1553294. Mais l’amitié n’est que très relative… « Dès 1543-1545, l’influence de Calvin commença à se faire sentir aux Pays-Bas. S’en prenant tout à la fois aux Nicodémites – Protestants timorés – et aux Anabaptistes, le réformateur de Genève donna à ses disciples du nord de l’Europe une ligne de conduite stricte295 ». Les provinces allemandes sont le cadre de nombreuses conversions, les unes annulant les autres :

‘« […] le champion de la Réforme radicale fut l’Électeur palatin Frédéric III, justement surnommé le Pieux. Il monta sur le trône en 1559. Son Etat avait abandonné le Catholicisme depuis 1546. Mais, au moment de son avènement, Frédéric III se trouva, dans ses territoires, devant une situation religieuse confuse. Luthériens orthodoxes, amis de Mélanchthon (Philippistes) et partisans du Calvinisme s’y disputaient âprement. L’Électeur se détourna bientôt du Luthéranisme, malgré sa femme. Il supprima dans ses domaines les fêtes de la Vierge et des saints, les images, les autels, les fonts baptismaux, les orgues et les chants d’Église […]. Lorsque Frédéric III mourut en 1576, son fils aîné, Louis, demeure luthérien comme sa mère, voulut restaurer le Luthéranisme dans ses états. Plus de 500 pasteurs qui refusèrent de renoncer au catéchisme de Heidelberg, furent expulsés. Mais Louis mourut en 1583 et son frère, Jean-Casimir, imposa de nouveau le Calvinisme à la population. Toutefois le Haut-Palatinat résista farouchement et resta luthérien296. »’

Il suffit encore de songer aux propos de Zwingli à l’égard de Luther297 pour estimer la mésentente entre les protestants.

Mais les conflits entre catholiques et protestants sont de loin les plus violents ; en 1554, Ignace de Loyola donne le ton :

‘ « […] Le roi ne devrait pas tolérer dans son Conseil aucun hérétique et pas même avoir l’air de tenir en haute estime un genre d’hommes dont les avis, publics ou secrets, n’ont en définitive d’autre but que de favoriser et développer l’impiété hérétique dont ils sont imbus. En outre il serait souverainement utile de ne point permettre qu’un homme infecté d’hérésie demeure investi d’une autorité, surtout suprême, en une province ou en [sic] lieu, non plus que d’une charge publique quelconque ou d’une dignité. Enfin, on voudrait bien voir attestée et connue de tous la mesure suivante : dès que quelqu’un aura été convaincu d’impiété hérétique ou en sera fortement suspect, il n’aura droit à aucun honneur ni aucune richesse ; on devrait au contraire les lui arracher. Si l’on faisait quelques exemples en en condamnant quelques-uns à la mort ou à l’exil avec confiscation de leurs biens, ce qui montrerait qu’on prend au sérieux les affaires religieuses, ce remède serait d’autant plus efficace 298 . » ’

Voilà qui dut en inquiéter plus d’un.

En France, les mesures sont tout aussi radicales. « L’Édit de Compiègne de juillet 1557 […]réserva aux tribunaux laïques le jugement de Protestants, dès qu’il y aurait scandale public. Les hérétiques seraient tous condamnés à mort. […]L’Édit d’Écouen (2 juin 1559) ordonna d’abattre sans jugement tout Réformé révolté ou en fuite299 ». Jean Delumeau rappelle ensuite brièvement les atrocités respectives :

‘ « Le massacre de Vassy provoqua une ˝ première Saint-Barthélemy ˝. À Sens, à l’appel d’un Jacobin, les Catholiques frappèrent, égorgèrent et jetèrent à la rivière un grand nombre de Protestants. À Tours, 200 Huguenots furent massacrés ou noyés. La contagion du meurtre se répandit dans le Maine et en Anjou. Les Protestants ne furent pas en reste, s’en prenant même aux sépulcres.

˝ Le jour de leur entrée à Bourges, les arquebusiers de Montgomery criblèrent de coups le portail de Saint-Etienne où se développe la scène du
Jugementdernier (27 mai). Dans toutes les villes dont ils s’emparèrent, ces iconoclastes couraient aux églises. Les crucifix furent brisés, les statues jetées à bas, les autels dépouillés. Les ornements sacrés s’étalèrent, en des mascarades sacrilèges, sur le dos des soldats… Les châsses, les ciboires, les calices furent fondus, mis en lingots et monnayés, les cloches transformées en canon˝. (Mariéjol, Histoirede France (Lavisse), VI, I, p. 64)

« En Dauphiné et dans le Forez, le sinistre baron des Adrets faisait exécuter les garnisons catholiques qui se rendaient, ordonnant d’égorger, d’arquebuser ou de précipiter du haut des tours les malheureux prisonniers. En septembre 1567, au moment où éclata la seconde guerre de religion, les Réformés de Nîmes entassèrent dans la cour de l’évêché des notables catholiques, des religieux et des prêtres. Quatre-vingt personnes furent égorgées. Mais la même année, Catherine de Médicis faisait écrire par Charles IX à M. de Gordes :
˝ Là où vous en sentirez aulcuns qui branlent seulement pour venir secourir et ayder à ceulx-ci de la nouvelle religion, vous les empescherez de bouger par tous les moyens possibles, et, si vous connoissés qu’ilz soyent opiniastres à vouloir venir et partir, vous les taillerés et ferés mectre en pieces sans en esparner ung seul ; car tant plus de morts moings d’ennemys˝. (Mariéjol,
Histoire de France (Lavisse), VI, I, p. 96)

« C’est le programme qu’elle réalisa lors de la Saint-Barthélemy (24 août 1572) – massacre dont elle partage, avec les Guise, la responsabilité. Les Réformés, venus nombreux à Paris pour le mariage d’Henri de Navarre avec la fille de Catherine, Marguerite, furent massacrés en masse. Le futur Henri IV lui-même, menacé de mort, dut abjurer. Du 25 août au 3 octobre, la tuerie se généralisa dans le royaume. 30 000 Protestants au moins furent ainsi victimes des massacres, tant à Paris qu’en province. Le philosophe Ramus à Paris, le musicien Goudimel à Lyon furent parmi les morts
300 . » ’

Quant aux Pays-Bas, la situation est abominable : terres du nord de confession protestante sous autorité catholique (faisant partie du Saint Empire Romain Germanique ; Charles Quint301 puis Philippe II d’Espagne gouvernent la région), le clivage devient rapidement sanglant.

‘« Des hérésies de tout genre – parmi lesquelles le luthéranisme, le calvinisme, la secte des anabaptistes – s’étaient propagées dans tout le territoire, et l’empereur catholique ne pouvait guère les supporter plus longtemps. Charles Quint promulgua divers édits, connus (et haïs) sous le nom de Plakkaten (manifestes), qui contenaient des indications précises, organisant la persécution des hérétiques. Un édit de 1550 vint ordonner la peine de mort pour les hérétiques, « séditieuse personen ende perturbateurs van onsen staet ende der gemeyne ruste »(personnes séditieuses et perturbateurs de notre État et de notre paix) : les hommes étaient passés par le fil de l’épée, les femmes enterrées vives en cas d’abjuration, sinon condamnées au bûcher 302 ». ’

Philippe II prend la succession des Pays-Bas, le 25 octobre 1555, et ne reste que quatre années. Grâce au gouvernement de sa sœur, Marguerite de Parme, les Pays-Bas connaissent une relative accalmie. Mais le climat se dégrade rapidement, quand Philippe II rédige des missives « les 17 et 20 octobre 1565, et dans lesquelles était entre autres précisée la nécessité d’exécuter ˝ secrètement ˝ les partisans des nouvelles doctrines303 ». En 1566, un mouvement iconoclaste s’empare de la région, et les foules protestantes ravagent les églises et les cathédrales catholiques (Anvers, Tournai, jusqu’à atteindre la Zélande et la Hollande). Bruxelles est au bord de l’insurrection. Marguerite de Parme assouplit le régime et tolère « l’exercice du culte, concessions sur lesquelles elle revint dès que le calme fut établi304 ».

Mais la trêve est de courte durée. Guillaume de Nassau, prince d’Orange lié depuis peu aux calvinistes d’Anvers, refuse de prêter serment d’allégeance à Philippe II d’Espagne, et se retire en Allemagne. « Quelques jours plus tard, Marguerite fit une entrée fracassante dans Anvers […], accompagnée de mille cavaliers wallons, de tous les chevaliers de la Toison d’Or, de tous les gouverneurs des villes et des conseillers, de toute sa cour et d’un grand nombre de notables, avec toute la pompe d’un vainqueur. En premier lieu elle visita la cathédrale, dans laquelle étaient encore visibles de toutes parts les signes de l’iconoclastie, et là, priant, elle versa des larmes amères […]. Avec les poutres de l’église détruite, on fit des potences pour ceux qui avaient profané les églises catholiques. Tous les autres gibets étaient plein de cadavres ; toutes les prisons, de détenus ; toutes les routes de campagne, de fuyards. En cette année terrible, il n’y eut ville, pour petite qu’elle fût, où il n’y eût de cinquante à trois cents victimes, sans compter les gens qui tombaient aux mains des fanatiques en pleine campagne et qui étaient aussitôt impitoyablement pendus sans aucun interrogatoire305 ». En 1567, c’est tout un régime de terreur qui s’installe : « on institua une cour martiale de lugubre mémoire, dite le Bloedraad (conseil de sang), qui rendit des sentences cruelles et fanatiques ; c’est ainsi que, le 5 mai 1571, la cour fit savoir à certains hérétiques condamnés à mort que, dans le cas où ils n’acceptaient pas de mourir en catholiques, on leur brûlerait la langue avant leur exécution306 ».

Au milieu de toutes ces atrocités, les quatre textes qui constituent l’Édit de Nantes (13 avril-2 mai 1598) apparaissent comme un bienfait nécessaire. Garantissant la liberté de l’exercice public du culte réformé, la liberté accordée aux pères de famille pour choisir la religion de leurs enfants, le droit pour ces enfants de suivre une scolarité dans toutes les écoles, collèges et universités, l’autorisation de ne plus contribuer à la construction des églises ni à l’entretien du culte romain, et enfin la possibilité de ne plus participer aux fêtes catholiques, ces textes sont l’aboutissement d’interminables luttes – malheureusement incessantes.

C’est également dans ce contexte qu’est organisé le Concile de Trente (1545-1563), spectaculaire soubresaut du pouvoir romain qui tente à la fois de contrer l’offensive protestante et de régler les dysfonctionnements internes. Les directives sont diverses, et touchent autant le monde ecclésiastique que le monde artistique. Il n’est donc pas étonnant que les musiciens se tournent davantage vers le répertoire profane – le madrigal étant la nouvelle terre des innovations techniques –, ou vers des chapelles privées un peu plus indépendantes des directives romaines. Les compositeurs allemands devront quant à eux assimiler de multiples influences : l’héritage luthérien, le style tridentin naissant, les recherches expressives du madrigal, et les réjouissances sonores de Saint-Marc de Venise. Enfin, les expérimentations florentines autour de la monodie accompagnée ne seront pas sans bouleverser les habitudes. Assurément, cette fin de XVIe siècle et les premières années du XVIIe siècle contiennent tous les germes du Baroque. Voilà pourquoi notre attention se tourne en premier lieu vers l’Italie ; même si nous devrons limiter nos pérégrinations transalpines, il est bien nécessaire d’accomplir – nous aussi – notre « voyage en Italie ». Car Trente, Rome, Venise et Florence sont bien difficiles à écarter de l’horizon germanique.

Notes
294.

Michel Servet avait publié en 1553 une Christianismi restitutio où il préconisait un retour à la doctrine chrétienne des premières communautés. Depuis 1531, ses écrits reniaient le péché originel et le dogme de la Trinité, tout en insistant sur les œuvres et le baptême des adultes. Il s’attira naturellement les foudres de tous les partis, catholiques comme protestants. Évadé de sa prison de Vienne, il fut démasqué et jugé à Genève. Même si Calvin eut souhaité une condamnation moins radicale, Michel Servet fut livré aux flammes le 27 octobre 1553. Pour plus de détails, voir DELUMEAU (Jean), Naissance et affirmation de la Réforme, op. cit., p. 117-119.

295.

Ibid., p. 154-155.

296.

Ibid., p. 156-157.

297.

Cf. supra, Chapitre II, 2.1.

298.

Ibid., p. 166-167.

299.

Ibid., p. 176.

300.

Ibid., p. 178-179.

301.

Charles Quint qui se trouvait déjà confronté à la ligue de Smalkalde, réunion des princes allemands luthériens formée le 27 février 1531.

302.

WIED (Alexander), Bruegel, traduction par Marthe Gauthier, Paris, Fernand Nathan, 1980, p. 10.

303.

Ibid., p. 12.

304.

Ibid.

305.

Ibid., p. 13.

306.

Ibid., p. 14.