1/ La Quadruple influence Italienne

1.1/ Le Concile de Trente (1545-1563)

Depuis quelques années déjà, Rome cherche à maintenir son autorité tout en ayant le souci de son image. Dès 1506, la basilique constantinienne de Saint Pierre (324-349) est pratiquement détruite par les ouvriers de Donato Bramante (concerné par le martyre depuis son Tempietto de San Pietro in Montorio, 1502) qui souhaite édifier une église plus conséquente ; les fameux travaux sont en partie financés par les non moins fameuses indulgences. Quand Luther arrive à Rome en décembre 1510 pour « remettre au pape un texte émanant de sept couvents de son ordre307 » - les augustins observants -, il voit certes « de nombreuses tombes de martyres, la vénération de reliques et la célébration de messes dans les diverses églises de la ville […], le manque de recueillement des prêtres romains lors de l’eucharistie et […] le luxe des cardinaux308 », mais il voit aussi la basilique en pleine reconstruction. À la mort de Bramante (1514), le chantier est confié à Raphaël. Celui-ci abandonne le plan en croix grecque de son prédécesseur, et compte allonger la nef pour obtenir une croix latine. Les travaux reprennent de plus belle.

Alors qu’en Allemagne le petit moine de Wittenberg conteste l’autorité papale, condamne les excès, et sollicite l’individu dans son intimité avec Dieu, les artistes romains déclinent les vertus de la majesté et de l’opulence, renforçant avec talent toute l’autorité ecclésiastique. Éprise de gigantisme, amoureuse de l’émotion visuelle, l’institution a soif de reconquête. Après les dernières touches de Raphaël sur les fresques papales (dès 1509 : La dispute du Saint-Sacrement, l’École d’Athènes, le Parnasse, puis de 1512 à 1514 : Héliodore chassé du Temple) et sa reprise du chantier de Saint Pierre, c’est Michel-Ange qui devient l’artiste de référence : voûte de la Chapelle Sixtine (1508-1512), puis le monumental Jugement Dernier (1536-1541), véritable trait d’union artistique et théologique entre les vies de Moïse et de Jésus. Michel-Ange reprend à son tour le chantier de Saint Pierre, en 1546, l’année où décède Martin Luther (le 18 février à Eisleben, sa ville natale). Curiosité de l’Histoire, à l’heure où la Réforme perd son principal ministre, Rome organise sa Contre-Réforme.

En effet, le pape Paul III prononce officiellement l’ouverture d’un concile en novembre 1544 (par la bulle Laetere Jerusalem), qui débutera seulement un an plus tard, le13 décembre 1545 – c’est-à-dire presque deux mois avant le décès de Luther. Le poids d’un concile est considérable. Du reste, Martin Luther en avait solennellement demandé l’ouverture en 1518 et 1520. « Pour l’eccliésiologie conciliariste, seul le concile général représente l’Église universelle. Il est donc supérieur au pape et peut juger, voire infirmer ses décisions309 ». On comprend pourquoi Luther désirait ardemment une telle réunion. On comprend aussi pourquoi Léon X l’a toujours refusée, ainsi que son successeur Clément VII. De son côté, Charles Quint « se rêve toujours le chef d’une Europe chrétienne unie contre le Turc. De plus, s’il veut sincèrement une réforme de l’Église, [il] reste attaché à l’ancienne foi et ne souhaite en aucun cas favoriser ce qui lui apparaît comme une nouvelle hérésie […]. Ce retour à l’unité chrétienne ne doit pas se faire au profit de l’adversaire310 ». Par crainte que le concile ne se retourne contre eux, les papes successifs attendent que le climat s’apaise.

Chacun espère contrôler au maximum le déroulement du concile. « L’assemblée […] a été victime de l’absence d’une collaboration indispensable entre l’empereur et le pape. La méfiance réciproque a dominé, chacun voulant affirmer son pouvoir sur le concile, plus pour empêcher l’autre de l’utiliser que par un réel souci de bon déroulement des travaux conciliaires311 ». Si tout le monde (l’empereur et sa cour, le pape et la curie) veut réorganiser l’Église, tout le monde ne s’accorde pas nécessairement sur les moyens  requis : « l’empereur souhaite que le concile ait comme seul programme la réforme des abus ecclésiastiques, laissant les questions dogmatiques en suspens312 ». Bien entendu, l’empereur ayant à gérer des territoires catholiques et protestants ne peut qu’espérer un retour à l’ordre – seul capable de calmer les esprits – et certainement pas un débat théologique qui soulèverait davantage les tensions entre les différentes confessions. Régler « simplement » les abus de l’Église serait donc un compromis intéressant. Le choix même de la ville n’est pas innocent. Trente plutôt que Rome, les raisons sont diplomatiques : « Charles Quint […] convainc avec difficulté Paul III d’accepter le lieu de Trente. Cette petite ville alpine était terre d’Empire, ce qui devait satisfaire les protestants, mais également principauté ecclésiastique aux portes de l’Italie, ce qui devait rassurer la papauté. Ce choix fait cependant craindre une certaine tutelle impériale sur le concile, soupçon du roi de France que partage plus discrètement le pape313 ». Il faut dire que les guerres intestines entre François Ier et Charles Quint ne cessent d’apporter leur lot de victimes. Car les deux hommes se détestent depuis longtemps : dès 1521, Charles Quint et François Ier s’opposent ; en avril 1522, François Ier perd le Milanais ; en janvier 1528, François Ier déclare la guerre à Charles Quint ; le mariage de François Ier avec Éléonore d’Autriche (sœur de Charles Quint) en 1530 n’altèrera pas son sentiment ; alors que les princes protestants de l’Allemagne forment la Ligue de Smalkalde (27 février 1531) contre Charles Quint, François 1er soutient la ligue ; en 1536, le souverain français s’allie aux Turcs pour la prise d’Ibiza – bien entendu propriété de l’Empire ; même la Trêve de Nice (18 juin 1538) et la rencontre des deux monarques à Aigues-Mortes (14 et 15 juillet de la même année) ne résoudront rien ; le 12 juillet 1542, François Ier déclare à nouveau la guerre à Charles Quint. Il faut attendre le Traité de Paix du 18 septembre 1544 pour enfin observer une accalmie entre les deux hommes. Nous comprenons aisément pourquoi le souverain français n’approuve guère la tenue d’un concile sous domination impériale.

Mais les données politiques changent progressivement, et l’intérêt des uns se conjugue avec celui des autres  : « François Ier affronte l’Angleterre d’Henri VIII tandis que Charles Quint se prépare à la guerre contre la ligue de Smalkalde. Ni le roi ni l’empereur n’ont donc besoin de ménager les protestants en s’opposant à un concile papiste. Paul III sait profiter de ce moment favorable pour ouvrir une assemblée que plus personne n’attendait314 ».

Après bien des difficultés, le concile de Trente peut avoir lieu. De nombreux papes se succèdent pendant toute la longue durée de ce concile. Parmi eux Paul III (qui ouvre donc le concile le 13 décembre 1545), Jules III (de 1550 à 1555), Marcel II (le record de brièveté de règne : vingt-et-un jours, du 9 au 30 avril 1555), l’ancien inquisiteur Paul IV (1555 à 1559) et Pie IV (pape de 1559 à 1565), lequel prononcera la clôture du concile le 4 décembre 1563.

Cette réunion fédère autour du pape un grand nombre de cardinaux, archevêques, évêques, docteurs en théologie et supérieurs religieux – ainsi que la très influente curie. Si les débuts du concile ne rassemblent qu’une soixantaine de personnes (les méfiances relatives au risque d’hégémonie impériale modèrent l’enthousiasme), les dernières années renforcent considérablement l’effectif (près de deux-cent vingt participants). Finalement, le concile de Trente et les synodes (réunions ecclésiastiques locales pour résoudre les problèmes d’un diocèse particulier) qui suivirent n’ont visé qu’un seul objectif : récupérer les chrétiens fraîchement séduit par les hérésies protestantes315. Dès lors, les multiples sessions du concile s’emploieront à décliner ce thème de la manière la plus efficace et la plus radicale qui soit. Ainsi, on peut dégager deux axes : 1/ réagir contre les abus internes de l’Église, puisqu’ils sont à l’origine de la désaffection des fidèles ; 2/ réaffirmer les principes de la foi catholique.

Le plus grand mérite du concile est certainement d’avoir traité frontalement le problème des abus. À ce sujet, les critiques ne datent pas de 1545, loin s’en faut…

‘ « À la veille de la Réforme, l’évêque de Bâle, Christophe von Huttenheim demandait aux prêtres de son diocèse, ˝ de ne pas se friser les cheveux au fer, de ne pas s’adonner au commerce dans les églises, de ne pas y faire de tapage, de ne pas tenir des débits de boissons, de s’abstenir du trafic des chevaux, de ne pas acquérir des biens volés 316 . ˝ » ’

Bien avant encore, il suffit de songer à la Narrenschiff (Nef des Fous, 1494) de Sebastian Brant (voir Planche n°10), et à son soixante-dix-neuvième poème :

‘ « On raille aussi bien reître et clerc,
Les met dans la horde des fous ;
Vivent tous deux sur même bête :
Discret l’un, l’autre ouvertement,
L’un se risque par tous les temps,
Dans l’encre l’autre met son âme.
Le reître met le feu aux granges
Clerc veut un paysan dodu
À qui fera suinter son lard
De quoi avoir de bons choux gras.
S’ils tenaient tout ce qu’ils promettent
Ce qu’ils font vaudrait ce qu’ils coûtent
L’un par sa plume, l’autre à l’épée,
On ne pourrait se passer d’eux,
Si leur prix n’était abusif,
Et si n’était hors de la loi
D’ainsi se payer sur la bête.
Mais chacun agit pour son compte,
Leurs talents mis à leur profit.
Qu’ils veuillent bien me pardonner
Si je les fais monter à bord.
Y sont venus de leur plein gré
Me veulent payer le passage
Et s’offrent même à me fournir
D’autres clients pour mettre en nef.
Sont tant de clercs et faux jetons
À vivre en sicaires et reîtres,
Toute prise leur parait bonne,
De vrais soudards dans les campagnes.
Oui, sur ma foi, c’est grande honte
Qu’on offre route nette et sûre
Aux marchands et aux pèlerins.
Qu’y faire, puisqu’à ce qu’on dit
À faire escorte on s’enrichit
317  ?! » ’

Combien certaines expressions sont lapidaires, et concentrent en peu de mots une critique acerbe (la merveilleuse formule « s’ils tenaient tout ce qu’ils promettent, ce qu’ils font vaudrait ce qu’ils coûtent » combine trois griefs : le mensonge, la paresse et le profit). Les peintures de Jérôme Bosch (1450-1516) ou de Peter Bruegel l’Ancien (1525-1569) alimentent la critique : l’Excision de la pierre de J. Bosch (voir Planche n°11) montre bien un moine ainsi qu’une moniale supervisant une lithotomie, sinistre spectacle où le médecin se coiffe d’un entonnoir en guise de chapeau et porte une cruche de vin à la ceinture ; quant aux religieux, ils ne sont guère flattés : la moniale porte les Écritures sur la tête (image éloquente de l’indifférence), et le moine tient une chope de bière… Les exemples sont encore nombreux, et la Nef des Fous de Jérôme Bosch (huile sur bois, 57 x 32, musée du Louvre) offre naturellement un beau complément au poème de S. Brant.

Plus en arrière, Johann Hus dénonçait en 1418 les écarts de conduite des clercs :

‘ « Les prêtres qui vivent dans le vice et quelque façon que ce soit, souillent le pouvoir sacerdotal, et comme des fils infidèles pensent faussement à l’égard des sept sacrements de l’Église, des clefs, des offices, des censures, des mœurs, des cérémonies, des choses saintes de l’Église, du culte des reliques, des indulgences, des ordres… Personne n’est le représentant du Christ ou de Pierre, s’il n’imite pas également leurs mœurs 318 … » ’

Même quand Martin Luther s’en prit aux vœux monastiques, à la virginité, au célibat des prêtres319 et décida de se marier, il n’entendait certainement pas jouer de provocation : il répondait alors au sérieux problème de la sexualité des prêtres. Autant d’unions clandestines entre moines et moniales devenaient encombrantes, et Luther tentait finalement de résoudre une préoccupation majeure de l’église. Le Réformateur dénonça sinon l’hypocrisie de son époque, du moins un lot de lois strictement humaines, et soulagea une population empêtrée dans des situations dramatiques. Le diagnostic et le remède se combinent quand il affirme que « la virginité doit être traitée et enseignée de telle manière qu’on ne l’observe sous la pression d’aucune loi, d’aucune nécessité, sans espoir de récompense mais dans une pensée gratuite et libre320 », et surtout que l’obligation de célibat n’a aucun fondement évangélique321 : « Si le célibat est l’objet d’un conseil évangélique, quelle est donc cette folie qui consiste à prononcer des vœux de telle sorte que, dépassant l’Évangile, vous fassiez du conseil un précepte très rigoureux ? Déjà vous ne vivez plus selon l’Évangile mais au-delà, ce qui veut dire aussi contre l’Évangile parce que vous ne considérez plus le célibat comme un conseil. Si vous obéissez à l’Évangile, vous devez considérer le célibat comme libre ; si vous ne le faites pas, vous n’obéissez pas à l’Évangile ; il est impossible qu’un conseil de l’Évangile devienne un précepte et il est également impossible que votre vœu soit un conseil. La chasteté votive s’oppose donc diamétralement à l’Évangile322 ».

Nous voyons donc « dans quelle mesure les ˝ abus ˝ dont souffrait l’Église ont pu être une des causes de la Réforme. Les mauvais moines dont on se moquait, la richesse de l’Église qui pouvait paraître excessive et partiellement inutile, les évêques et les curés qui ne résidaient pas, mais cumulaient les bénéfices, les papes qui se conduisaient en princes séculiers et avaient de ce fait de moins en moins de prise – spirituellement parlant – sur les souverains, l’argent des chrétiens souvent utilisé par Rome à des fins purement terrestres, les excommunications lancées à tort et à travers pour protéger des intérêts parfois bien matériels, tous ces faits contribuèrent à dévaloriser le prêtre et à jeter sur lui, non seulement le discrédit, mais ce qui est plus grave encore, le doute323. »

Les mesures prises par le concile de Trente nous révèlent comme un négatif les pratiques jusqu’ici rencontrées : ainsi les sessions recadrent le service divin, avec interdiction notamment (XXIIe session, 17 septembre 1562) « de faire des traités et des marchés pour dire de nouvelles messes », « de permettre de célébrer la messe à des prêtres vagabonds ou notoirement infâmes », « d’assister au service dans un habit indécent », « de mêler, dans les chants de la messe, des musiques lascives », « de faire du bruit durant le service », ou « de célébrer la messe à des heures non prévues à cet usage324 ». Il est vrai qu’un comportement respectueux n’allait pas toujours de soi ; ainsi condamne-t-on dans les églises « les actions profanes, discours et entretiens vains & affaires du siècle, promenades, bruits, clameurs325 ».

Avant même que soit évoqué le problème de la musique, la diction du prêtre est frappée de rappel à l’ordre.

‘« En 1561 Eustache Du Bellay, l’évêque de Paris, ordonne à tous les prêtres :
˝ qu’ils lisent avec respect, piété, modestie et attention, d’une voix claire, distincte et intelligible ˝.
« […] En 1583 (soit vingt ans après la fin du Concile de Trente) le Concile de Reims revient encore sur ce point :
˝ que tout prêtre en célébrant les saints mystères prononce d’une voix claire, distincte, de manière à être entendu par les assistants ou au moins par les ministres de l’autel326 ˝. »’

Ainsi, le concile de Trente cherche à remettre de l’ordre dans l’institution. L’archevêque de Raguse Ludovico Beccadelli écrit ainsi en janvier 1562 :

‘ « De même, que l’on fasse en sorte que l’abondance de clercs n’ébranle pas l’Église. Comme beaucoup sont à la fois déguenillés et ignorants, ils se consacrent à tout ministère, aussi vil soit-il, et dénigrent l’Église. L’abondance en effet fait diminuer la valeur et le prix est dans la rareté.
« […] De même, que l’on fasse absolument en sorte que les sacrements soient traités avec la révérence due et qu’ils ne soient pas administrés en vue du gain, comme cela se fait, mais gratuitement et avec piété.
« […] De même, il faudra considérer que l’abondance des revenus temporels provenant de donations pieuses détourne les moines et les religieux de la piété et du culte divin, fait obstacle au salut des âmes, et que ces revenus, qui surabondent, doivent être distribués à un plus petit nombre de monastères, surtout de femmes ; l’indigence en effet conduit souvent ces dernières à beaucoup de choses inconvenantes
327 . » ’

Pour le deuxième axe (réaffirmer les dogmes de l’Église catholique), les sessions du concile de Trente vont donc à l’encontre des vœux de Charles Quint ; au lieu de contourner soigneusement les questions théologiques, le concile s’empresse d’en imposer les réponses. Ainsi, les multiples décrets votés lors des sessions conciliaires affichent leur opposition face aux thèses protestantes. De cette manière, le décret sur la justification (VIe session, 13 janvier 1547) réaffirme la doctrine du salut par les œuvres et maintient l’importance des sept sacrements328, le décret sur l’Eucharistie (XIIIe session, 11 octobre 1551) menace d’anathème tout individu refusant de voir dans les sacrements du pain et du vin la présence physique et spirituelle du Christ (la fameuse transsubstantiation qui s’oppose aux diverses variantes de la consubstantiation protestante329), et le décret du 3 et 4 décembre 1563 (XXVe session) condamne les unions charnelles :

‘ « Qu’il est honteux et indigne du nom de clercs, qui se sont consacrés au culte divin, de vivre dans les souillures de l’impudicité et dans un concubinage immonde : c’est ce qu’attestent clairement et le scandale que cela suscite chez tous les fidèles et l’extrême déshonneur qui frappe alors l’assemblée des clercs. Aussi, pour que les ministres de l’Église soient ramenés à la continence et à l’intégrité de la vie qui conviennent, et que le peuple apprenne à les respecter d’autant plus qu’il les saura plus honnêtes dans leur vie, le saint concile interdit à tous les clercs, quels qu’ils soient, d’oser avoir chez eux ou ailleurs des concubines ou d’autres femmes qui puissent donner l’occasion de soupçons, ou d’avoir quoi que ce soit de commun avec elles. Autrement ils seront punis de peines portées par les saints canons ou les statuts des églises 330 . » ’

Nous le voyons sans peine, le concile de Trente se veut le puissant remède à une hémorragie trop douloureuse : la brebis, plus malade que perdue – elle est « infectée d’hérésie » comme le disait Ignace de Loyola –, doit être pansée. Les docteurs de l’Église prescrivent ainsi leurs meilleurs onguents : corriger au plus vite les abus (traiter le mal par une éthique rigoureuse), et renoncer aux exégèses fantaisistes (les médecines parallèles sont discréditées ; Rome seule est habilitée à donner le salut). L’ordonnance catholique doit être suivie à la lettre.

Tout ceci nous permet de mieux comprendre dans quelle mesure la musique dut répondre à de nouveaux critères. Arme indéniable dans les mains du pouvoir, elle fut engagée dans cette extraordinaire campagne de reconquête, au prix d’un affûtage de saison : elle aussi fut contrainte d’expurger ses abus. Parallèlement, elle devint l’étendard de la toute-puissance romaine : « l’art de la Contre-Réforme […] opposa le ˝ triomphalisme ˝ catholique à la modestie et au dépouillement réformés331 ».

Si le concile de Trente renforce le poids de la vulgate (la traduction en 382 des textes hébreux et grecs en latin par saint Jérôme, largement remise en cause par les protestants332) et l’érige en modèle absolu (IVe session du 8 avril 1546), il cherche à faire de même avec le répertoire musical. En effet, chaque église possédait jusque-là son propre missel333, composé des pièces de l’ordinaire – qui ne variaient qu’insensiblement d’un ouvrage à l’autre – et des pièces du propre ajoutées au fil des siècles (depuis le VIIIe siècle), qui se distinguent quant à elles d’une localité à l’autre. Ainsi, le Missel d’Angers ne saurait être radicalement identique au Missel de Paris, lui-même différent du Missel de Châlons. Or, le pape Pie V impose le 14 juillet 1570 le Missel romain, qui devient alors la seule référence en matière de chants. À moins de justifier de la possession d’un missel vieux d’au moins deux-cents ans, le Missel romain doit être unanimement respecté dans toute l’Europe, et ne doit souffrir d’aucune modification – les singularités régionales (fêtes particulières pour les saints locaux) sont proscrites. Pourtant, tout ne semble pas réglé en 1570, puisque le pape Grégoire XIII écrit lui-même le 25 octobre 1577 :

‘ « Malgré la publication du bréviaire et du missel, établis selon les normes du concile de Trente, il a été observé que les antiphonaires, les graduels et les psautiers dont dispose le chant grégorien pour célébrer la louange divine dans les offices sont encore remplis, soit par ignorance, soit par négligence, soit par perversité de la part des compositeurs, des auteurs et des éditeurs, d’un trop grand nombre de barbarismes, d’intentions obscures, de contradictions et de fioritures inutiles 334 . » ’

Le pape s’adressait alors à G. P. da Palestrina et A. Zoilo, et leur demandait « de revoir, de purger, de corriger et de réformer antiphonaires, graduels et psautiers, ainsi que tous les chants en usage dans les chapelles, conformément au rite de la Sainte Église romaine, aussi bien dans les heures canoniques que dans les messes et les autres cérémonies sacrées335 », tâche dont il ne parviendraient pas à s’acquitter malgré tous les efforts. Il faut attendre Clément VIII pour obtenir un nouveau Missel romain (1604), puis Urbain VIII (1634).

Presque toutes les séquences sont alors supprimées, ainsi que les tropes. Les maîtres mots sont uniformisation et simplification du répertoire. Dans ce désir de fixer de nouvelles règles pour l’expression d’une foi véritable, le concile de Trente et les synodes provinciaux condamnent toute incursion profane dans le répertoire sacré. Les messes parodiques sur cantus firmus profane, véritables succès de la première Renaissance336, sont critiquées et abandonnées. Le concile de Trente pourchasse le lascif et l’impur – ces deux grimaces du même démon qui hante les polyphonies. Même l’utilisation abusive de l’orgue – par des morceaux trop longs ou des airs de danse – est mise à l’index. Les musiciens sont donc rappelés à l’ordre. Le décret du 17 septembre 1562 (XXIIe session) est explicite :

‘ « De ce qui doit être observé et évité dans la célébration de la Messe
« Toutes choses devraient être ordonnées de telle sorte que les Messes, qu’elles soient célébrées avec ou sans chant, puissent parvenir tranquillement aux oreilles et au cœur de ceux qui les écoutent, donc qu’elles soient exécutées clairement et à la bonne vitesse. Dans les cas des messes célébrées avec chant et orgue, ne laissez rien de profane s’y mêler, mais seulement des hymnes et des louanges à Dieu. Le dessein lui-même de chanter sur les modes musicaux devrait être conçu, non pour procurer à l’oreille un plaisir vain, mais de telle sorte que les mots soient compris de tous, afin que le cœur des auditeurs soit aspiré vers le désir d’harmonies célestes […]. Il faut aussi bannir de l’église toute musique qui contient, soit dans le chant soit dans le jeu de l’orgue, quelque chose de lascif ou d’impur 337 . » ’

Plus radicalement, ce sont les modalités mêmes de la polyphonie qui sont remises en cause. Curieusement, protestants et tridentins partagent le même point de vue. Comme nous l’avons vu dans Es hätt ein Baur ein Töchterlein d’Heinrich Isaac338, le contrepoint fleuri enchevêtre les phrasés, entame un vers ici tandis qu’on achève là le précédent, supprime des mots à certaines voix, en répète ailleurs, joue sur les imitations, et charge l’ensemble de savoureux mélismes. Il est évident que le contrepoint fleuri est un ennemi de la compréhension des paroles. Le concile de Trente veut pallier cet inconfort, et prône l’intelligibilité du texte. Pour cela, pas – ou peu – de répétitions inutiles, d’imitation, ou de mélismes qui entravent la perception. En un mot, on vante les mérites du syllabisme et de la polyphonie nota contra notam (note contre note, c’est-à-dire l’homorythmie). Voulant combattre l’hérésie protestante, Rome adopte les mêmes points de vue que Martin Luther ou Johann Walther : l’écriture savante embourbe la foi. On dénonce les « molliores cantus »(les chants mous), résultats de l’écriture canonique. L’évêque Cirillo Franco s’exprime ainsi :

‘ « … de nos jours tous les musiciens sont ravis de traiter le chant en style fugué, de sorte que lorsqu’un chanteur dit Sanctus, un autre Sabaoth, le troisième Gloria tua, avec des cris, des grognements, des gargarismes, de sorte qu’ils ressemblent plus à des chats en janvier qu’à des fleurs de mai 339 … » ’

Ainsi, on peut résumer les grandes directions esthétiques du concile de Trente à l’égard de la musique : 1/ conservation de la seule langue latine (contrairement aux protestants qui ont également recours aux langues vernaculaires) ; 2/ abandon de toute influence profane (rejet du lascif et de l’impur, trop visibles dans les messes parodiques ou le jeu de l’orgue) ; 3/ souci de l’intelligibilité du texte (on privilégie l’écriture homorythmique et syllabique, et l’on renonce à toute omission ou redondance inutiles). Tous les cas contraires (langue vernaculaire, influence populaire et écriture polyrythmique) sont considérés comme des abus.

Parmi les musiciens les plus représentatifs de cette esthétique tridentine, il faut citer Vincenzo Ruffo (1510-1587), prêtre milanais devenu directeur musical de l’Academia Filarmonica de Vérone, puis maestro di cappella des cathédrales de Vérone et de Milan. Ses œuvres religieuses (sept livres de messes, deux livres de motets, deux livres de psaumes) sont conformes aux recommandations conciliaires : les voix sont traitées en blocs sonores, soit en binômes (SA contre TB), soit en Tutti, favorisant pour le mieux la compréhension du texte. Même les départs successifs – lointains souvenirs de tuilages issus du contrepoint fleuri – s’emploient à garantir l’intelligibilité du texte. Puisqu’il est question de paroles, comparons le traitement du texte dans un extrait du Credo selon H. Isaac et selon V. Ruffo :

Heinrich Isaac, Credo de la Missa Carminum (mes. 84-89) 340

Nous voyons qu’à chaque pulsation, on entend au minimum deux phonèmes différents, et au plus quatre. Dans la phrase principale sont également présentes les fins de la phrase précédente (ténor et basse) et le début de la phrase suivante (ténor). Du fait des décalages liés aux départs en imitation, la voix de basse ne prononce pas la phrase en entier. La différence est frappante quand on compare le même passage traité par V. Ruffo :

V. Ruffo, Credo de la Missa Primi toni 341

Ici, les entrées successives sont subordonnées à l’homorythmie et à la concordance des syllabes. Le pôle milanais guidé par V. Ruffo est donc en totale conformité avec les prescriptions tridentines. Au demeurant, l’auteur lui-même s’en réclame :

‘ « [Le Cardinal Borromeo m’a demandé] de composer, en accord avec les décrets du très saint concile de Trente, des messes qui évitent d’introduire quoi que ce soit de profane et de futile dans le culte […]. J’ai donc composé une messe de cette façon, faisant en sorte que les syllabes, les voix et les sons soient clairement et distinctement compris des pieux auditeurs. […] Ensuite, suivant cet exemple, j’ai composé d’autres messes, plus facilement et plus rapidement 342 . » ’

Mais la plus influente personnalité est sans aucun doute celle de Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594), qui fut introduit à la Chapelle Sixtine en janvier 1555 par le pape Jules III, connut les quelques jours de pontificat de Marcel II, puis fut congédié par Paul IV qui désirait remettre un peu d’ordre à Rome (il est alors intolérable qu’un homme marié puisse exercer dans la chapelle pontificale).

En regardant la Missa Papae Marcelli, œuvre à six voix publiée dans le Missarum Liber Secunduns (avec la Missa ad fugam) mais certainement composée en 1562 ou 1563 – donc bien après le pontificat de Marcel II qui s’interrompt en 1555 – nous remarquons à quel point Palestrina conjugue les deux styles. En effet, la partition343 nous montre un Kyrie à l’écriture enchevêtrée, où les voix entrent en imitation sans permettre la moindre intelligibilité du texte ; certes, tout le monde connaît les paroles d’un Kyrie, connaissance préalable qui doit certainement expliquer la grande souplesse de Palestrina. Mais il faut bien avouer que ce début de messe ne répond pas vraiment aux critères tridentins ; aucune section ne rattrape d’ailleurs l’autre : le Christe et le Kyrie suivants sont composés dans le même esprit.

Soudain, le Gloria et le Credo modifient la couleur jusqu’ici entendue : l’homorythmie fait résonner de majestueux piliers sonores, mais il semble que Palestrina conçoive l’homorythmie avec une certaine souplesse. Si nous reprenons le même passage du Credo – avec la phrase précédente – nous voyons bien comment l’auteur exploite les possibilités :

G.P. da Palestrina, Credo de la Missa Papae Marcelli, mes. 92-102 344

Cette manière de conduire la polyphonie semble à mi-chemin entre le contrepoint fleuri d’Heinrich Isaac et l’homorythmie stricte de Vincenzo Ruffo. En effet, nous apercevons des oppositions de blocs vocaux : la phrase « sedet ad dexteram Patris »([il est] assis à la droite du Père) est confiée aux voix supérieures (SAT), tandis que la réponse « et iterum venturus est »(et il reviendra) concerne des registres plus graves (ATB) ; « cum gloria » (avec gloire) s’allège avec deux voix aiguës (SA) rejointes, au « judicare »(pour juger), par la basse. Ces jeux de combinaisons sont extrêmement fréquents tout au long de la messe (voir aussi, à titre d’exemple, le Gloria aux mes. 82-95).

En second lieu, nous remarquons des répétitions (le « Et »initial, ou « sedet ») dues aux entrées successives, ou des décalages de syllabes provoqués par des rythmes parfois différents d’une voix à l’autre (« judicare »). Mais, dans tous les cas, les voix se retrouvent toujours très vite sur un phonème commun (finale d’un mot par exemple). Il s’agit ici d’un habile compromis entre la souplesse du contrepoint fleuri et la rigueur de l’homorythmie, car nous entendons alors des zones syllabiques, où le même phonème se fait entendre à différentes voix, de manière légèrement décalée, mais sans jamais se superposer aux syllabes précédentes ou suivantes. Ainsi, « judicare » se décompose en un « ju » simultané, une zone « di », une zone « ca », et un « re » simultané. Les décalages apportent la souplesse de l’ancien style, mais les zones syllabiques garantissent l’intelligibilité du texte – comme l’exigent les nouvelles prescriptions tridentines. Si on compare cet exemple aux deux précédents, nous voyons bien que Palestrina cherche la solution intermédiaire.

Une question d’interprétation se présente alors à nous : la composition par zones syllabiques est-elle un durcissement du contrepoint fleuri, ou un assouplissement de l’homorythmie ? On peut, en effet, partager le point de vue de Véronique Lafargue quand elle évoque le style de Palestrina et son « contrepoint riche teinté d’homorythmie345 ». À l’inverse, nous pouvons également penser que la composition par zones syllabiques est une alternative, une manière d’humaniser l’homorythmie dont l’austérité et le systématisme finissent par lasser.

Quoiqu’il en soit, la Missa Papae Marcelli continue en contrepoint fleuri (Sanctus, Benedictus, Agnus Dei I et II). Palestrina ne semblant concerné par les directives tridentines que dans les parties les plus longues (Gloria et Credo 346).

Il est certain que le concile de Trente a bouleversé les habitudes de composition. On voit que la correction des abus – passant inévitablement par le souci d’intelligibilité du texte – a conduit les théologiens à privilégier la sobriété, la clarté, la concision, donc l’homorythmie souvent stricte. Les musiciens, évidemment subordonnés aux décisions de l’employeur, n’ont qu’à respecter les nouvelles directives. Certes, les entrelacs polyphoniques de Josquin Desprez ou d’Ockeghem étaient savoureux, et répondaient à leur époque à un idéal théologique (l’équilibre des parties comme manifestation de la diversité dans l’harmonie divine, au même titre que les couleurs de l’arc-en-ciel se rejoignent toutes pour magnifier la lumière blanche), mais l’état d’esprit est maintenant bien différent. La diversité fait peur, les mouvements contradictoires deviennent suspects. Le style tridentin recherche l’unanime, l’univoque, un socle puissant et massif sur lequel les divergences ne trouvent aucune place. Oui, chaque époque invente un système artistique à l’image de ses préoccupations.

Mais l’ironie de l’histoire veut que l’Église catholique préconise une esthétique partagée par ses adversaires. Protestants puis catholiques aspirent tous deux à l’homorythmie. Les uns pour ses vertus populaires (l’homorythmie en usage dans les Volkslieder devient l’image de l’expression simple, et favorise l’intimité avec Dieu), les autres pour sa netteté (le message à délivrer doit être compris de tous, et certainement pas noyé dans un tourbillon vocal qui ne flatte que les oreilles). Dans tous les cas, on aboutit au même résultat : la polyphonie est désormais pensée verticalement.

On aurait tort de croire que l’homorythmie soit le seul domaine où catholiques et protestants se retrouvent finalement. Parfois, la crainte de lâcher trop de pouvoir conduit à encourager des actes que l’on réprouve par ailleurs. Comment saisir les agissements de Rome ? Tous les papes, depuis Léon X (le « pape de Luther ») jusqu’à Innocent X (celui qui clôture le concile de Trente), condamnent les traductions de la Bible en langues vernaculaires347, réaffirment la souveraine autorité de la vulgate, et maintiennent la messe en latin. Pourtant, « lors de la Contre-Réforme, les Jésuites introduiront, en Allemagne, des cantiques en langue vernaculaire348 ». « Des Kirchenlieder (allemands) sont donc intercalés dans les recueils latins post-tridentins et plus particulièrement dans les diocèses de Ratisbonne (Regensburg), Salzbourg, Augsbourg, entre autres. […] Les Jésuites lancent donc le chant en langue vernaculaire, accessible à tous. Ce répertoire est composé de chants de l’Église ancienne, de chants nouveaux en allemand, et de chants latins (cantiones), de cantiques contemporains et de Psaumes de la Pénitence349 ». Le pouvoir qui accuse l’acte hérétique d’un côté l’encourage de l’autre. Savoir qui détient le contrôle des fidèles est plus important que d’ergoter sur la justification des méthodes.

Jean Delumeau revient également sur ce point :

‘ « De même, dans la pastorale quotidienne, les Catholiques, imitant les Protestants, eurent de plus en plus recours aux langues nationales 350 . » ’

Même certaines prises de position, contre le théâtre religieux notamment, sont largement communes aux deux confessions :

‘ «Luther, en 1526, demanda l’arrêt de tout ce qui pouvait ressembler à des mascarades sacrées. Calvin cependant acceptait le théâtre à sujet religieux. Mais le synode de Figeac (1572) défendit d’employer les livres bibliques ˝ en comédies ou tragédies par aucune représentation des histoires qu’on y trouve ˝. Or, du côté catholique, il se produisit un mouvement analogue. […] Le Concile de Trente prohiba toute interpolation dramatique dans les offices ; celui de Milan (1566) défendit de jouer mystères et ˝ actions sacrées ˝. Les Conciles de Bourges (1584), Aix-en-Provence (1585), Bordeaux (1588) interdirent aux membres du clergé de participer aux représentations théâtrales, même en spectateurs. Ainsi, dans l’Église romaine, tout un courant austère, qui passe par saint Charles Borromée, saint Vincent de Paul et Bossuet, était non moins hostile au théâtre que les théologiens de Genève 351 . » ’

Au-delà de la langue ou de la représentation théâtrale, c’est le déroulement même du culte catholique qui est sujet à modification, au point de ressembler à son concurrent. En effet, le pasteur luthérien proposait jusque-là deux nouveautés bien singulières : une lecture d’un passage biblique en langue vernaculaire (afin que tout le monde comprenne), puis un long commentaire, souvent très personnel – occasion de régler les conflits du temps présent ou de répondre aux questions souvent posées – et qui représente pour Martin Luther le temps fort du culte, car de nature évangélique par excellence (diffusion de la Parole par la parole). Ainsi le sermon, par sa durée – qui dépasse largement celle du passage lu aux fidèles – et sa fonction, occupe une place centrale (rappelons-nous encore que la cantate encadre ce fameux sermon, comme la châsse préserve dans son velours la précieuse relique). Curieusement, les décisions tridentines engendrent une pratique voisine, sorte de demi-sœur inavouée dont la ressemblance physionomique n’abuse personne : « ˝ Bien que la messe contienne un grand enseignement pour le peuple fidèle, il n’a pas cependant paru bon aux pères qu’elle soit célébrée indistinctement en langue vulgaire. ˝ Mais les pasteurs doivent expliquer en vernaculaire aux fidèles les mystères qui se célèbrent352 ». Certes, le « filtre clérical entre le fidèle et le sacré » est maintenu, mais le Concile de Trente assimile presque malgré lui les attitudes qu’il condamne, et prône un usage somme toute équivalent (« expliquer en vernaculaire aux fidèles les mystères qui se célèbrent » ne revient-il pas à prononcer un sermon ? Dans tous les cas, l’officiant s’adresse directement au peuple, soucieux de son message à délivrer, et troque les haillons du prophète pour la toge du pédagogue).

Les confessions opposées aboutissent finalement aux mêmes résultats. Il devient alors évident que les priorités politiques l’emportent sur l’attachement moral, économique, ou spirituel à telle ou telle conception. Ainsi,

‘« […] le seul abus à disparaître ou au moins à se réduire de façon relativement rapide et générale fut le cumul des évêchés, mais cette œuvre fut bien plus due à l’action de la papauté, qui dès Paul III interdit aux cardinaux de détenir plus d’un titre épiscopal, que le résultat des décisions tridentines. Elle fut d’ailleurs limitée : au cumul des titres épiscopaux se substitua le cumul des pensions accordées sur les revenus des évêchés. Il fallait aussi se ménager les princes catholiques. Dans l’Empire, les ducs de Bavière étaient les plus fermes soutiens de l’ancienne Église. Ils en profitèrent pour accumuler dans leur famille les titres épiscopaux, sous prétexte de défendre les principautés ecclésiastiques des appétits protestants. Ernest de Bavière, frère cadet du duc Guillaume, collectionna ainsi dans la seconde moitié du XVIe siècle les évêchés de Freising, Hildesheim, Liège, Münster et l’archevêché de Cologne, sans que Rome n’osât trop manifester son mécontentement : l’accroissement de la puissance des très catholiques Wittelsbach valait bien cette entorse aux règles de la Réforme tridentine353. »’

La situation est donc finalement complexe. Les confessions s’opposent, car elles campent sur des positions théologiques clairement identifiables (le salut par la foi seule des luthériens contre le salut par les sacrements et les œuvres pour les catholiques, le serf-arbitre de Luther qui n’entend la foi qu’à travers la seule grâce de Dieu – l’homme n’agissant en rien sur les mécanismes de son propre salut – contre la participation de l’homme dans son rachat dans la conception catholique, la consubstantiation protestante contre la transsubstantiation catholique, etc.), mais les attitudes adoptées conduisent chacun des partis à ressembler à son adversaire. La parenté musicale (le modèle homorythmique) n’est ainsi qu’un ingrédient parmi beaucoup d’autres (langue vernaculaire, abandon des représentations théâtrales, sermon et homélie, cumul des évêchés, etc.).

Notes
307.

Lienhard (Marc), « Chronologie », in : LUTHER (Martin), Œuvres, op. cit., p. 66.

308.

Ibid., p. 67.

309.

TALLON (Alain), Le concile de Trente, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Petits Cerf-Histoire », 2000, p. 13.

310.

Ibid., p. 14-15.

311.

Ibid., p. 21.

312.

Ibid., p. 19.

313.

Ibid., p. 17.

314.

Ibid., p. 19.

315.

Dans le sens inverse, « les protestants n’ont jamais douté un seul instant que Trente soit une machine de guerre dirigée contre eux, un concile de Contre-Réforme. La correspondance de Henri Bullinger, le successeur de Zwingli à Zurich, le prouve abondamment. Par sa proximité géographique et son réseau d’informateurs, Bullinger peut suivre le déroulement du concile dans ses différentes périodes. Il diffuse dans tout le monde protestant les nouvelles venant de Trente avec un esprit toujours critique. Les plus grands théologiens, à commencer par Mélanchthon, réfutent les textes conciliaires. Calvin publie en 1547 un Antidote au poison tridentin. À partir de 1563, le luthérien Martin Chemnitz se livre à un Examen concilii tridentini, monumentale réponse théologique et scripturaire aux décrets du concile . » (TALLON, Alain, Le concile de Trente, op. cit., p. 47).

316.

DELUMEAU (Jean), Naissance et affirmation de la Réforme, op. cit., p. 63-64.

317.

BRANT (Sebastian), La Nef des Fous, traduction et présentation par Nicole Taubes, Paris, José Corti, 1997, p. 249-250.

318.

Cité par DELUMEAU (Jean), Naissance et affirmation de la Réforme, op. cit., p. 65.

319.

Cf. Jugement sur les vœux monastiques, in : LUTHER (Martin), Œuvres, op. cit., p. 883-1033.

320.

Ibid., p. 942.

321.

Luther fonde entre autre son propos sur la Première Épître aux Corinthiens : « Ne vous refusez pas l’un à l’autre, si ce n’est d’un commun accord, pour un temps, afin de vaquer à la prière ; et de nouveau soyez ensemble, de peur que Satan ne profite, pour vous tenter, de votre incontinence. Ce que je dis là est une concession, non un ordre. Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi ; mais chacun reçoit de Dieu son don particulier, celui-ci d’une manière, celui-là de l’autre. Je dis toutefois aux célibataires et aux veuves qu’il leur est bon de demeurer comme moi. Mais s’ils ne peuvent se contenir, qu’ils se marient : mieux vaut se marier que de brûler » (7 5-9), et cite encore les précautions de l’apôtre : « je donne un conseil » – il pouvait à ce sujet reprendre la formulation complète, encore plus explicite : « Pour ce qui est des vierges, je n’ai pas d’ordre du Seigneur, mais je donne un avis en homme qui, par la miséricorde du Seigneur, est digne de confiance. » (7 25). Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que Paul lui-même évoque les femmes des « épiscopes » dans ses épîtres : « Elle est sûre cette parole : celui qui aspire à la charge d’épiscope désire une belle œuvre. Aussi faut-il que l’épiscope soit irréprochable, mari d’une seule femme […], sachant bien gouverner sa propre maison et tenir ses enfants dans la soumission d’une manière parfaitement digne. Car celui qui ne sait pas gouverner sa propre maison, comment pourrait-il prendre soin de l’Église de Dieu ? » (Première Épître à Timothée, 3 1-5), ou plus loin : « Les diacre doivent être maris d’une seule femme, savoir bien gouverner leurs enfants et leur propre maison. » (ibid., 3 12). Paul renouvelle son propos dans l’Épître à Tite (1 6) : « Chaque candidat [pour être presbytre] doit être irréprochable, mari d’une seule femme, avoir des enfants croyants, qui ne puissent être accusés d’inconduite et ne soient pas insoumis. » Paul ne prône donc pas le célibat ; il ne condamne que la polygamie.

322.

LUTHER (Martin), Jugement sur les vœux monastiques, in : Œuvres, op. cit., p. 900. Il est également explicite dans son Sermon sur l’état conjugal (1519) : « […] ni le Christ ni les apôtres n’ont voulu imposer la chasteté ; mais ils l’ont recommandée, laissant à chacun le soin de faire son examen de conscience : s’il ne peut vivre dans la chasteté, qu’il se marie ; si au contraire il en a reçu de Dieu la grâce particulière, alors la chasteté est préférable ». (LUTHER, Martin, Sermon sur l’état conjugal, in : Œuvres, op. cit., p. 236).

323.

DELAUMEAU (Jean), Naissance et affirmation de la Réforme, op. cit., p. 68.

324.

WEBER (Édith), Le Concile de Trente et la Musique, Paris, Honoré Champion, coll. « Musique – Musicologie », 1982, p. 89.

325.

Ibid., p. 87.

326.

Ibid., p. 90.

327.

TALLON (Alain), Le Concile de Trente, op. cit., p. 119-121.

328.

Que M. Luther avait rejetés, à l’exception du baptême et de l’Eucharistie, seuls sacrements fondés par l’Écriture.

329.

Si Luther adopte l’idée de la consubstantiation (présence spirituelle du Christ dans le pain et le vin), Calvin accorde à l’Eucharistie une valeur quelque peu différente : il ne saurait exister de présence physique ou spirituelle dans le pain et le vin, mais ceux-ci sont les outils capables d’élever le croyant à la spiritualité du Christ. Zwingli, comme à son habitude, est encore plus radical : le moment eucharistique n’a de valeur que symbolique, et la communion n’a de rôle que commémoratif.

330.

Cité par TALLON (Alain), Le concile de Trente, op. cit., p. 127.

331.

DELUMEAU (Jean), Naissance et affirmation de la Réforme, op. cit., p. 169.

332.

Nous avons vu plus haut comme Luther revient sur l’intérêt évangélique de l’Épître de Jacques. Il contestera également celui de l’Apocalypse.

333.

Nous résumons ici l’explication donnée par Édith Weber dans son Concile de Trente et la Musique, op. cit., p. 121-126.

334.

Cité in : LAFARGUE (Véronique), Giovanni Pierluigi da Palestrina, Paris, Fayard, 2003, p. 66-67.

335.

Ibid.

336.

Les exemples sont nombreux : Messe l’Homme Armé de Josquin Desprez (parmi beaucoup d’autres), la Messe Se la face ay pale de Guillaume Dufay, ou la Messe la Bataille de Clément Janequin.

337.

Cité in : LAFARGUE (Véronique), Giovanni Pierluigi da Palestrina, op. cit., p. 60.

338.

Cf. supra, Chapitre I, 1.3.

339.

Cité in : WEBER (Édith), Le Concile de Trente et la Musique, op. cit., p. 163.

340.

Partition : CW7, p. 14. Enregistrement disponible : DIV7(8).

341.

Partition in : WEBER (Édith), Le Concile de Trente et la Musique, op. cit., p. 211.

342.

Cité in : LAFARGUE (Véronique), Giovanni Pierluigi da Palestrina, op. cit., p. 64.

343.

Partition : G.P. da Palestrina (1525-1594), Missa Papae Marcelli, Chester Music, CH08836, 1992, 60 p.

344.

Ibid., p. 28-29.

345.

LAFARGUE (Véronique), Giovanni Pierluigi da Palestrina, op. cit., p. 65.

346.

Certes, Gloria et Credo étaient déjà homorythmiques dans la Messe de Notre-Dame de G. de Machaut (1300-1377). Mais devrait-on oublier que ces mêmes parties, traitées depuis par G. Dufay (v. 1400-1474), J. Ockeghem (v. 1420-1497) ou J. Desprez (v. 1450-1521), sont généralement écrites en contrepoint fleuri ? Du retour aux sources à la correction des abus, il n’y a qu’un pas.

347.

La condamnation officielle est promulguée en 1559.

348.

WEBER (Édith), Le Concile de Trente et la Musique, op. cit., p. 27.

349.

Ibid., p. 182.

350.

DELUMEAU(Jean), Naissance et affirmation de la Réforme, op. cit., p. 357.

351.

Ibid., p. 358.

352.

TALLON (Alain), Le concile de Trente, op. cit., p. 63.

353.

Ibid., p. 87.