En marge des œuvres de factures simples comme les Canzoni et les Lieder se situent des pièces beaucoup plus audacieuses. Le recours au chromatisme est alors de mise, et Lassus s’inscrit sans conteste dans la lignée de Cyprien de Rore. Plusieurs œuvres retiendront notre attention : les Prophetiae Sibyllarum (publication posthume), Timor et tremor (1564) et Christe dei soboles (1568). D’emblée, nous voyons qu’elles sont largement antérieures aux publications abordées précédemment. Œuvres du premier Lassus, donc, elles n’en demeurent pas moins de grande qualité.
Ainsi, les Prophetiae Sibyllarum ont été certainement composées entre 1550 et 1560 (mais éditées par son fils Rudolf en 1600). L’image emblématique de la Sibylle apparaît dans les poèmes d’Héraclite (540-480 av. JC), où la prophétesse « jette des paroles sans sourire, sans ornement et sans fard de sa bouche en fureur, mais le dieu prolonge sa voix pendant mille ans405 », puis dans la poésie de Virgile (70-19 av. JC). L’étrange créature se rencontre également dans les Métamorphoses d’Ovide (43 av. JC – 17 apr. JC), où le poète relate son entrevue avec Énée venant tout juste de parvenir au rivage de Cumes (Livre XIV, vers 101-153). Alors qu’Énée lui porte des offrandes comme à une déesse, la Sibylle l’interrompt :
‘ « Je ne suis pas une déesse […], et tu ne dois pas honorer de l’encens sacré un être mortel. Pour ne pas, dans ton ignorance, commettre une erreur, sache que l’éternelle clarté qui ne doit pas prendre fin eût été mon lot, si j’avais fait le don de ma virginité à Phœbus, qui m’aimait. Au temps où il espérait me la ravir et cherchait à me séduire par ses présents : ˝ Forme à ta guise, vierge de Cumes, me dit-il, un souhait. Ce que tu auras souhaité te sera accordé. ˝ Et moi, ramassant une poignée de poussière, je la lui montrai et, dans ma légèreté, je demandai qu’autant cette poussière comptait de grains, autant de fois il me fût donné de revoir le jour de ma naissance. J’oubliai de demander aussi que ce fussent, jusqu’à la dernière, des années de jeunesse. Pourtant, le dieu me les accordait, ces années, avec une jeunesse éternelle, si je subissais les ardeurs de son amour. Pour avoir dédaigné le présent que m’offrait Phœbus, restée vierge, je vis toujours. Mais maintenant l’âge heureux s’est enfui et, d’un pas tremblant, la vieillesse vient avec ses tristesses, et je dois la supporter longtemps encore. Car sept siècles ont déjà passé sur moi, tu peux le voir ; il me reste encore, pour égaler le nombre des grains de poussière, à voir trois cents fois tomber la moisson, trois cents fois couler le vin du pressoir. Un temps viendra où les jours, à la longue, ramèneront à de biens petites proportions ma haute taille, où mes membres, consumés par la vieillesse, seront réduits à un bien faible poids. À me voir, nul ne croira que je fus aimée et que je plus à un dieu. Phœbus lui-même peut-être aussi ou ne me reconnaîtra pas, ou niera avoir eu pour moi de la tendresse, et c’est à ce point changée que j’attendrai le terme ; mais, quand nul ne pourra plus me voir, on me connaîtra cependant encore par la voix. Les destins me laisseront la voix 406 . » ’Combien imagine-t-on le supplice de cette femme réduite à subir l’extrême longévité ! Comme un long cortège, les années implacablement monotones défilent devant les yeux de la prophétesse résignée. Le corps ratatiné laisse échapper une voix chargée d’histoire : « quand nul ne pourra plus me voir, on me connaîtra cependant encore par la voix ». À quoi ressemble donc une voix qui traverse les âges ? À quoi ressemble une voix qui fend l’épiderme des apparences pour saisir les mouvements de l’âme ? À quoi ressemble enfin cette voix, pétrifiée de lassitude, qui connaît mieux que personne le parfum de la vie mais qui n’en goûte plus aucune saveur ?
L’histoire de la Sibylle ne s’arrête pas là. De tradition en tradition, la voilà récupérée par le monde chrétien. Elle devient alors l’annonciatrice du Messie et du jugement dernier. Si la période médiévale reconnaît non pas une Sibylle mais une dizaine (selon une tradition qui remonte aux Divinae institutiones de Lactanius, au IIIe siècle apr. JC), la Renaissance du XVe siècle porte le nombre jusqu’à douze (Discordantiae sanctorum doctorum Hieronymi et Augustini, par Filippo Barbieri, 1481), offrant un parallèle avec les douze apôtres.
Pour sa part, Lassus utilise des poèmes grecs récemment découverts, traduits et imprimés par Xystus Betuleius (1545) et Sébastien Castellion (1555). La lecture de ces textes résonne comme une véritable plaidoirie catholique : par douze fois les poèmes insistent sur le caractère rédempteur de Jésus et sur la virginité de Marie. Une telle opiniâtreté n’est pas sans importance au XVIe siècle, où catholiques et protestants s’opposent au sujet de la sainteté mariale. Cette mise en musique des poèmes grecs prend l’apparence d’une « preuve par l’histoire ». C’est d’aillers ce qu’exprime à demi-mot l’introduction :
‘Carmina Chromatico quae audis modulata tenoreAprès cette introduction (Carmina chromatico) s’enchaînent les douze Sibylles (Sibylle persique, Sibylle libyenne, Sibylle delphique, Sibylle cimmérienne, Sibylle samienne, Sibylle de Cume – celle d’Ovide – Sibylle hellespontique, Sibylle phrygienne, Sibylle européenne, Sibylle tiburtine, Sibylle érythréenne et Sibylle Agrippa). Roland de Lassus nous livre alors une musique glaçante, froide et rigide : homorythmie, valeurs longues, absence totale de vie – polyphonie exsangue au pouls insaisissable, l’auditeur est immanquablement placé dans une atmosphère prophétique.
Les neuf premières mesures sont déjà très éloquentes (voir Exemple 3-2.1.3.1, Annexes p. 73)407. Pour l’analyse, nous avons simplement ajouté le numéro de chaque accord, de 1 à 15, sous la ligne de basse. En fait, nous décelons le chromatisme dans le passage d’un accord à l’autre, ainsi :
‘ - l’accord 1 à l’accord 2 : alto va de do3 à si2 (tonique de l’acc.1 à tierce de l’acc.2), chromatisme sans grande surprise.Arrivé à cet endroit, nous pouvons déjà dégager quelques informations utiles : 1/ le chromatisme de tonique vers tierce semble stable (en ce sens qu’il ne dérange pas beaucoup l’oreille de l’auditeur), 2/ le passage de quinte vers tierce est déjà plus instable, 3/ le passage d’une tierce à une nouvelle tierce l’est davantage, 4/ l’accord 4 vient contredire l’accord 1 : en effet, les do# et sol# contrarient les do et sol bécarres entendus précédemment. Autrement dit, on peut distinguer deux sortes de chromatisme : le chromatisme direct, celui qui agit par inflexion immédiate d’une voix au demi-ton inférieur ou supérieur (cas du soprano où le ré devient ré#, puis le ré# devient mi), et le chromatisme indirect – ou différé – où les notes semblent se contredire à plus longue distance (les sol# et do# contrariant les sol et do bécarres). Que nous réserve la suite ?
‘ - de 4 à 5 : aucun chromatisme. Passage d’un accord à l’autre par notes communes (mi et sol#). À noter le mouvement en tierce ascendante de la basse, cassure de la ligne que nous avions déjà entre les accords 2 et 3.De cette manière, parler du chromatisme en général semble trop sommaire. En effet, nous rencontrons quatre modèles chromatiques bien différents :
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le
chromatisme direct attractif (une voix) Inflexion au demi-ton inférieur ou supérieur sur une même voix, à courte distance (immédiate), qui cherche à renforcer l’attraction d’une note vers sa résolution. On peut alors parler d’un chromatisme de résolution, souvent utilisé pour les enchaînements de dominante vers tonique. Exemple : le ténor entre les accords 8 et 9 ou les accords 10 et 11. |
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le
chromatisme direct non-attractif (une voix) Inflexion inattendue, note chromatisée dans le but de surprendre (demi-ton à la place d’un ton, ou inversement). On peut parler d’un chromatisme de coloration 408 ou de bifurcation, élargissant le paysage sonore de l’auditeur. Surtout, il n’est pas nécessaire – même si cela est toujours possible – de résoudre la tension. Ce chromatisme peut n’être géré que par une seule voix. Exemple : la basse entre les accords 3 et 4, où le do# est une note inattendue, et ne se résout pas sur le ré (mais continue sur un mi) |
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le
chromatisme indirect (deux voix) Cas de la fausse relation. À la même octave, deux voix font entendre successivement une note altérée différemment. Le chromatisme est indirect puisque deux voix sont nécessaires à sa réalisation. Exemple : Carmina Chromatico, mes. 9-10 : le sol3 bécarre de l’alto devient immédiatement un sol#3 au soprano. |
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le
chromatisme direct ou indirect à longue portée (une ou plusieurs voix) Il s’agit d’une note venant contrarier une note précédemment entendue, distante de plusieurs temps voire de plusieurs mesures, mais qui semble prendre un contre-pied catégorique. Au niveau le plus simple, nous trouvons la tierce picarde. À un stade plus avancé, il peut s’agir d’un accord tout entier. On peut alors parler d’un chromatisme de contradiction. Exemple : l’accord 1 est doublement contrarié par l’accord 4 (do# et sol#), lui-même contredit par l’accord 8. L’accord 10 contredit l’accord 6. L’accord 11 contredit l’accord 3. L’accord 13 contredit l’accord 5. Dans tous ces exemples, les accords parfaits sont distants d’un demi-ton |
Apprécier les chromatismes de la sorte – presque indépendamment d’une explication harmonique (même si nous raisonnons toujours un peu en termes d’accords) – nous permet de saisir les moindres caprices de la partition. Et celle-ci devient cohérente. Il suffit de tirer le bon fil, celui qui passe au-dessus et au-dessous de l’épais tissu polyphonique, et de suivre la trame des colorations adverses. Prenons encore l’exemple de la Sibylla Phrygia 409 (voir Exemple 3-2.1.3.2, Annexes p. 73)410. Les notes ne cessent de se contredire, de s’opposer, de dresser leurs altérations comme autant de provocations singulières : le fa#1 de l’alto (mes. 1) est contredit par le fa4 bécarre du soprano (mes. 2-3), lui-même contredit par le fa#4 du même soprano à la mesure suivante (chromatisme de coloration, puisque le passage du fa bécarre au fa# ne procède pas d’une résolution ; en revanche, le passage du fa#4 au sol4 du soprano est un chromatisme direct attractif, puisqu’il s’agit là du mouvement attendu). Or, ce fa# est lui-même contredit un peu plus loin par les fa bécarres de l’alto et de la basse (mes. 6). Ce plaisir de l’opposition se retrouve au niveau du si, d’abord bécarre (ténor, mes. 1), puis bémol (alto et basse mes. 3), puis à nouveau bécarre (ténor, mes. 5). Le jeu ne s’arrête pas là, puisque le do bécarre du ténor (mes. 6) est immédiatement contredit par le do# de l’alto (mes. 7), tandis que le sol bécarre de la basse (mes. 6) devient dièse chez le ténor (mes. 7). Nous retrouvons ces chromatismes parfois éloignés – à longue portée – des mesures 13 à 18 : le fa#, stabilisé pendant une courte période grâce aux voix de ténor (mes. 13-14) et alto (mes. 15) est contredit par le soprano et la basse (fa bécarre mes. 16), puis retourne au dièse grâce au ténor (mes. 17) qui se contredit lui-même un peu plus loin avec un fa bécarre (mes. 18).
De même, il est difficile de ne pas évoquer les fausses relations aux mesures 9 (fa#2 de l’alto immédiatement suivi du fa2 bécarre du ténor), 10 (mib2 du ténor puis mi2 bécarre de l’alto), 12-13 (fa2 bécarre de la basse puis fa#2 du ténor), ou 32 (ré2 bécarre du ténor puis ré#2 de l’alto), tous de beaux exemples de chromatisme indirect (réparti entre deux voix).
Par ailleurs, nous ne pouvons ignorer la spécificité du long chromatisme direct non-attractif de la voix de ténor entre les mesures 11 et 12 : ré2 – do#2 – do2 – si1. Non seulement le passage du do# au do bécarre est saisissant (toutes les autres voix restant sur leurs positions, la minorisation happe toute l’attention de l’auditeur), mais encore la ligne enchaîne plus de deux demi-tons successifs, nouveauté qui s’éloigne très nettement de l’usage jusque-là préconisé.
Enfin, la Sibylla Phrygia offre de nombreux exemples où la basse provoque une cassure de tierce : on enchaîne alors deux accords parfaits (ici majeurs) avec une soudaineté très expressive (le sentiment de bifurcation est alors à son comble). Voyons à cet effet les mesures 3-4 (sib, majeur / ré, majeur), 9 (l’inverse, d’où la fausse relation), 21 (sol,majeur / mi, majeur) et 31-32 (ré,majeur / si, majeur). La plupart du temps, ce saut de tierce sur des accords très lointains semble ouvrir l’horizon sonore. L’étrangeté est sans conteste au rendez-vous. De cette manière, nous partageons le point de vue de Annie Coeurdevey quand elle affirme :
‘ « On serait tenté de voir un choix réfléchi, de la part de Lassus, du langage chromatique – un langage transcendant les frontières de la normalité diatonique –, comme d’un medium, au sens premier du terme, correspondant à l’état de transe prophétique ; il s’agirait alors d’une forme supérieure de madrigalisme, dont les niveaux de correspondance se situeraient bien au-delà du symbolisme élémentaire qui en est l’expression habituelle 411 . » ’Mais en matière d’étrangeté, Timor et tremor est également très persuasif. Œuvre fondée sur les psaumes 55 (54) verset 6, et 31 (30) verset 10 – traitant de la faiblesse humaine (« crainte et tremblement me pénètrent, un frisson m’étreint », et « pitié pour moi, Yahvé, je suis dans la détresse »), l’œuvre répond à une découpe bipartite412. Sans entrer dans le détail systématique de la partition, nous pouvons observer quelques signes maintenant familiers : tout d’abord, l’emploi de tessitures qui franchissent presque toutes l’octave (seule l’alto reste modeste) confirme le désir d’optimiser les possibilités vocales. Ensuite, l’écriture se montre homorythmique, parfois stricte ou parfois assouplie ; après des jeux de blocs vocaux (Première Partie, mes. 22-31), où le groupe S2-T1-T2-B répond au groupe S1-S2-A-T1, la phrase s’achève par un tutti. Cette œuvre nous montre par ailleurs d’autres exemples de broderies de sensible (Première Partie : soprano 2, mes. 13 ; soprano 1, mes. 20), confirmation des tendances rencontrées dans Wohl kommt der Mai (Exemple 3-2.1.1.3, Annexes p. 68) ou dans l’ouverture des Prophetiae Sibyllarum (Exemple 3-2.1.3.1, Annexes p. 73). De même, nous retrouvons dans cette pièce une hiérarchisation des cadences : la seconde partie conclut sur une cadence parfaite de type 2a (mes. 39-40), immédiatement suivie d’une cadence plagale de type 1 (mes. 41-42).
Mais l’intérêt majeur de cette œuvre se révèle sans aucun doute dans les mesures 8-15 de la Seconde Partie (voir Exemple 3-2.1.3.3, Annexes p. 75). Comme dans l’Exemple 3-2.1.3.1, nous attribuons un numéro à chaque nouvel accord. Nous pouvons, là aussi, repérer tous les chromatismes internes et apprécier leurs différentes natures :
‘ - De 1 ( do , majeur) à 2 ( fa , majeur) : rapport élémentaire de dominante (V) vers tonique (I). Chromatisme direct attractif à l’alto (de mi3 vers fa3, la tierce de l’accord se résout sur une tonique, d’où trajet 3 – 1)Que ressort-il de cette analyse ? Tout d’abord, nous assistons à d’incroyables ruptures (enchaînements 3 à 4, ou 10 à 11), d’autant plus expressives qu’elles procèdent parfois d’un chemin familier et prévisible (accords 8 à 10 formant le début d’une CP 2c). Nous ne pouvons pas non plus ignorer la marche harmonique finale où l’on descend de cinq quintes. Mais surtout, nous voyons que les glissements par notes communes sont assez fréquents : enchaînements de 3 à 4 (ré en commun), de 6 à 7 (do et mib), de 8 à 9 (fa et lab), ou de 10 à 11 (sol). L’étrangeté est bien calculée ; le saut de tierce de la basse repose donc sur l’éloignement de deux accords et la mise en commun de certaines notes. Enfin, les trajectoires 3 – 1 « de tierce vers tonique » sont les chromatismes les plus stables ; d’autres chromatismes assurent une certaine stabilité : 7 – 3, 1 – 5, parfois 5 – 1 (accords 6-7). D’autres enfin provoquent une instabilité évidente : on retrouve ici la trajectoire 5 – 1 (accords 4-5), et surtout 1 – 3, 1 – 5 et 5 – 3 (sans doute le pire de tous). À ceci il faut ajouter le chromatisme à moyenne et longue distance, assurant une dérive souvent radicale.
Enfin, nous pouvons évoquer le Christe Dei soboles, œuvre non référencée par Annie Coeurdevey et pourtant éditée dans les Selectissime cantiones de 1568413. Sans entrer dans une analyse systématique des accords qui ne ferait que paraphraser les observations précédentes, nous pouvons remarquer ici toutes sortes de chromatismes : sans parler des inévitables chromatismes directs attractifs, les premières mesures (Cf. Exemple 3-2.1.3.4, Annexes p. 75) nous offrent quantité de chromatismes directs non-attractifs (alto mes. 1-2, où le sol# rejoint un sol bécarre, trajectoire « de tierce vers quinte » peu naturelle avec cassure de tierce à la basse ; mais aussi soprano mes. 3, avec passage du do au do#, trajectoire « de quinte vers tierce » – c’est-à-dire l’inverse du précédent – toujours accompli sur une cassure de tierce à la basse ; d’autres exemples se rencontrent encore : ténor aux mes. 4 et 8), chromatisme indirect à courte distance (le do# du soprano mes. 3 contrarie le do bécarre du ténor mes. 2, le sol# du soprano mes. 9 contrarie le sol bécarre de l’alto mes. 8), voire chromatisme direct à longue distance (le si bécarre du soprano mes. 8 contrarie son propre sib 5-6, lui-même contradiction du si bécarre de la mesure 3 – à noter que la position de l’accord mes. 8 est identique à celle de la mesure 3, même si la basse plonge au sol1, preuve s’il en fallait une que l’accord parfait majeur de sib agit bien comme un accord contrariant). Il en va de même avec les dernières mesures de la première partie (Cf. Exemple 3-2.1.3.5, Annexes p. 76), où l’on rencontre des chromatismes directs non-attractifs (soprano mes. 2 entre do et do#, mes. 3 entre si et la#), chromatismes indirects à courte distance (le la# du soprano mes. 3 contrarie le la bécarre de l’alto mes. 2), chromatismes directs à moyenne distance (le fa# de la basse mes. 3 en contradiction son propre fa bécarre mes. 2), voire chromatisme indirect (fausse relation entre l’alto et le ténor, mes. 1). Tous ces procédés chromatiques conjugués donnent à ces œuvres un contour bien particulier, et semblent se jouer de nos attentes auditives.
De manière générale, le chromatisme ne peut donc pas se résumer à l’inflexion du demi-ton. En suivant pas à pas le cheminement souvent tortueux des voix, nous voyons que la manipulation chromatique est plus subtile : chromatisme direct attractif (une sensible allant se résoudre naturellement sur une tonique), chromatisme direct non-attractif (coloration soudaine n’allant pas forcément se résoudre), chromatisme indirect (fausse relation), chromatisme direct ou indirect à longue distance (note ou ensemble de notes dont les altérations viennent contredire les notes précédemment entendues). Certains chromatismes sont donc attendus, prévisibles. D’autres, en revanche, créent la surprise et veulent étonner. Jamais Roland de Lassus n’aura autant ressemblé à « Gesualdo, ce chirurgien des harmonies ˝au scalpel˝414 ».
Si on récapitule dans un tableau les différentes trajectoires chromatiques, il apparaît que certaines sont plus stables que d’autres. Le critère déterminant devient celui de la prévisibilité : l’attendu et l’inattendu, voilà bien l’effet recherché. Ainsi (st = stable ; INS = instable ; * = non rencontré ; etc. = nombreux exemples dans la suite de l’œuvre concernée) :
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Œuvre Trajectoire |
Prophetiae Sibyllarum, Carmina Chromatico |
Prophetiae Sibyllarum, Sibylla Phrygia |
Timor et tremor |
Christe Dei soboles (mes. 1-9) |
Christe Dei soboles (mes. 34-39) |
| 1 vers 1 | * | * | * | * | * |
| 1 vers 3 | A m. 1-2 : st | T&A m.10 :
INS A m.10-11 : INS etc. |
S1 m. 10 : INS | * | A m. 35-36 : st |
| 1 vers 5 | T m. 7-8 : INS | * | S2 m. 12 : st S2 m. 13 : INS |
T m. 3 :
INS A m. 8 : INS |
* |
| 3 vers 1 | B m. 6 : st T m. 6 et 7 : st etc. |
A m. 1 : st T m. 1-2 : st S m. 4-5 : st |
A m. 9 : st etc. |
S m.4-5 : st T m. 8-9 : st |
S m.34 :
INS S m.36-37 : INS S m.39 : st |
| 3 vers 3 | S m. 3-4 :
INS S m. 5 : INS |
A&T m. 9 :
INS T m. 10-11 : INS |
* | * | * |
| 3 vers 5 | * | * | S1&T1 m.10-11 : INS | A m. 2 :
INS T m. 4 : INS |
* |
| 5 vers 1 | A m. 6 : st | S m. 9 : INS | S2 m. 11 : INS | * | * |
| 5 vers 3 | S m. 2-3 :
INS S m. 7-8 : INS |
S m. 3-4 : INS | T1 m. 13 : INS | S m.3 :
INS T m.8 : INS |
A&T m.34 :
INS S m.35 : INS S m.36 : INS |
| 5 vers 5 | * | * | * | * | * |
Tout d’abord, certaines trajectoires semblent indiscutablement troublantes : chromatismes « de tierce vers tierce » (3 vers 3), « de tierce vers quinte » (3 vers 5) et « de quinte vers tierce » (5 vers 3), de loin le plus usité. Comment expliquer ensuite la présence de chromatismes aux intentions variables : chromatisme « de tierce vers tonique » très souvent stable mais parfois instable, « de tonique vers tierce », « de tonique vers quinte », ou « de quinte vers tonique », au sujet desquels il est bien difficile d’établir une règle ?
En fait, le chromatisme « de tierce vers tonique » nous donne la réponse : en regardant tous les exemples du tableau, nous nous rendons compte que le chromatisme est perçu comme stable dès lors qu’il est ascendant. Les deux exemples où la trajectoire 3 vers 1 est descendante (ré# devenant ré bécarre, la# devenant la bécarre) provoquent chez l’auditeur un sentiment de malaise. Or, la trajectoire inverse 1 vers 3 agit exactement dans l’autre sens : tout chromatisme descendant semble naturel, et tout chromatisme ascendant déstabilise l’oreille.
Quant aux trajectoires 1 vers 5 et 5 vers 1, elles ne répondent plus à cette logique. Si elles sonnent le plus souvent de manière brutale, elles peuvent aussi paraître très douces. Tout dépend ici des notes plus ou moins éloignées entre les deux accords. Les exemples où ces chromatismes choquent le moins sont ceux où les notes communes sont fréquentes entre deux harmonies (soprano 2 de Timor et Tremor, mes. 12). À l’inverse, l’instabilité est profonde quand on rebondit de ré majeur à sib majeur (soprano de la Sibylla Phrygia, mes. 9).
Cité par Christine Jeanneret dans le livret du CD Orlande de Lassus, Oracula (Référence RL5), p. 11.
OVIDE, Les Métamorphoses, traduction, introduction et notes par Joseph Chamonard, Paris, GF-Flammarion, 1996, p. 349.
Partition : BA4281. Enregistrements : RL2(1), ou RL5(10).
Annie Coeurdevey parle de « chromatisme négatif » (opposé au « chromatisme positif » habituel). Voir son ouvrage Roland de Lassus, Paris, Fayard, 2003, p. 458.
Qui dit : « Moi-même j’ai vu un Dieu très grand qui voulait punir, en ce monde, les hommes stupides et rebelles dans leurs cœurs aveuglés ; et parce que les crimes remplissaient notre peau, il a voulu faire descendre du ciel dans le corps d’une vierge, lui Dieu, un enfant qu’un ange annoncerait à la mère bienveillante, pour laver les malheureux de la saleté qu’ils ont contractée » (Cf. livret RL5, p. 30).
Enregistrements : RL2(9), ou RL5(18).
COEURDEVEY (Annie), Roland de Lassus, op. cit., p. 90.
Partition : CW14, p. 6-9. Enregistrement : DIV4(4), intéressante version à six cuivres.
Partition : CW14, p. 4.
TELLART (Roger), Claudio Monteverdi, op. cit., p. 52.