3.5/ Melchior Vulpius (1570-1615)

Un autre cantor s’inscrit dans le droit chemin des compositeurs luthériens : Melchior Vulpius, qui exerce à Weimar. On lui doit Die beste Zeit im Jahr ist mein (1604)548, œuvre à quatre voix homorythmiques mettant en musique le poème Frau Musica de Martin Luther (parmi les premiers textes du Réformateur sur la musique, en préface de ses Enchiridien). Sans grande surprise (c’est-à-dire écite à la manière de Christophorus Demantius), la pièce ne fait guère de concessions mélismatiques (mes. 3 : noire pointée/croche sur Jahr, uniquement au soprano ; mes. 5-6 : noire pointée/croche/noire sur alle, toujours au seul soprano), les phrases courtes sont entrecoupées de silences (mes. 4, 7 et 10), les cadences utilisées sont d’une grande simplicité (CP 2a, voire CP 1), et l’ambitus des voix reste prisonniers de l’octave.

Plus intéressantes sont les pièces publiées à Iéna en 1602 sous le titre Pars Prima Cantionum Sacrarum (le second volume sortira des presses en 1603). En effet, nous retrouvons ici quelques élans plus novateurs : départs en imitation, amples vocalises au dynamisme vénitien (les passages en doubles-croches sont fréquents), alternance de zones homorythmiques et polyrythmiques, cassures ternaires : l’écriture s’épanouit ici librement avec générosité. Il suffit de parcourir quelques mesures du Factum est (Exemple 3-3.5.1, Annexes p. 102)549 pour observer le phénomène. Les voix, dont la sagacité évoque irrésistiblement la dextérité instrumentale, entrechoquent leurs motifs rythmiques dans une accumulation vertigineuse (les mesures 4-6 sont impressionnantes), puis deviennent homorythmiques à la mesure 9 pour l’entrée de l’archange. Le De profundis 550, s’il est moins virtuose, partage également ce plaisir de la souplesse. Les passages sont alors traités en homorythmie assouplie, dans une esthétique finalement assez proche de Palestrina. M. Vulpius profite de ses six voix pour alterner deux groupes de trois : dans un esprit figuraliste manifeste, l’auteur entame le premier verset avec les voix les plus graves qui ne prononcent que « De profundis » (voir Exemple 3-3.5.2, Annexes p. 103), les voix supérieures se chargeant de « clamavi ad te domine » avec un intervalle ascendant qui n’est pas sans rappeler la version de J. P. Sweelinck. Au regard des dates, on constate que la version de Vulpius est antérieure à celle de Sweelinck (1602 contre 1619). Sans doute le maître d’Amsterdam a pris connaissance de l’œuvre du cantor de Weimar. Rien n’empêche de le supposer. Mais on peut également considérer que le talent de Sweelinck était largement suffisant pour se passer d’une telle influence, surtout quand on estime la distance stylistique entre les deux œuvres : Vulpius préserve malgré tout une écriture relativement conventionnelle, là où Sweelinck dépasse tous ses contemporains nordiques avec un chromatisme audacieux. On ne sera pourtant pas insensible à la couleur apaisante de cette version en do majeur (mode assez inattendu pour le sujet) malgré le sib du second ténor (mes. 3) qui minorise soudainement le Ve degré.

Notes
548.

Partition : BA615, p. 43, ou BA6361, p. 8.

549.

Partition : BA4393, p. 3.

550.

Ibid., p. 13.