Voilà notre « troisième S » (voir Planche n°20), le plus fascinant par sa personnalité et son activité créatrice. Nous ne chercherons pas à détailler sa biographie, et renvoyons le lecteur à l’excellent ouvrage de Martin Gregor-Dellin666. Nous en rappelons ici les principales étapes :
| 8 octobre 1585 : Naissance d’Heinrich Schütz à Köstritz (Thuringe). 28 août 1599 : le Landgrave Maurice de Hesse prend le jeune Heinrich Schütz sous sa protection667. On imagine la qualité de l’éducation qu’il reçoit alors. 1609 : Schütz part pour Venise où il rencontre Giovanni Gabrieli668. L’estime entre les deux hommes fut réciproque. Schütz rencontra à Venise un professeur de renom, et Gabrieli trouva en Schütz un ultime élève – semble-t-il son meilleur, puisque le vieux maître confia sa bague au jeune apprenti. 1611 : Publication à Venise du Primo libro di madrigali (dédié à Maurice de Hesse). 12 août 1612 : Mort de Giovanni Gabrieli. Fin 1612 ou début 1613 : Schütz revient en Allemagne. Il rencontre J. H. Schein alors précepteur chez Gottfried von Wolffersdorff (le gouverneur du prince électeur de Saxe à Weissenfels). C’est également à cette date que Maurice de Hesse semble avoir nommé Schütz second organiste à la cour de Kassel. 1614 : L’Électeur de Saxe Johann Georg Ier désire « emprunter » Schütz. Nombreuses demandes et conflits entre Maurice de Hesse et Johann Georg Ier. La rivalité des princes montre bien que le seul vouloir du musicien est secondaire. Kapellmeister est bien un titre accordé, et non choisi. 1617 : Schütz est nommé Kapellmeister à la cour électorale de Dresde (Saxe), cour protestante la plus importante d’Allemagne sous l’autorité de Johann Georg Ier. Heinrich Schütz ne chôme pas, puisqu’il doit organiser les festivités du centenaire de la Réforme. Il fait interpréter ses Psalmen Davids, œuvres à double chœur publiées deux ans plus tard. 1618 : Triple invitation de la cathédrale de Magdeburg : Schütz, Scheidt et Praetorius se rencontrent pour réorganiser la musique de la cathédrale. 1619 : Publication des Psalmen Davids (dédiés à Johann Georg Ier). La même année, Schütz se marie avec Magdalena Wildeck669. Toujours la même année, nous retrouvons Schütz, Scheidt et Praetorius auxquels se joint Johann Staden pour l’inauguration des orgues de la Stadtkirche de Bayreuth. 1621 : À l’occasion de l’anniversaire de Johann Georg, Schütz fait jouer son Apollon et les neuf muses (1617), musique instrumentale aujourd’hui perdue. 1623 : Création de l’Histoire de la Résurrection du Christ, œuvre conçue avec un quatuor de violes de gambe pour la réalisation improvisée du continuo. 1er avril 1627 : Mariage de la fille aînée de Johann Georg Ier (âgée de dix-sept ans) avec le Landgrave Georg II de Hesse-Darmstadt (quinze ans) au château de Hartenfels (près de Torgau). L’événement est l’occasion pour Schütz de créer son premier (et unique) opéra. Il reprend Dafne (1597) de Jacopo Peri, conserve le livret d’Ottavio Rinuccini qu’il confie à Martin Opitz (1597-1639) pour la réécriture allemande, et recompose de la musique à partir du nouveau livret. Le premier opéra allemand, Daphne, est ainsi crée le 13 avril 1627. Tout comme l’Apollon et les neuf muses, l’œuvre est aujourd’hui perdue. 1628 : Publication du Psautier de Becker, chants protestants harmonisés. La même année, Schütz retourne en Italie et rencontrerait Claudio Monteverdi. Il découvre le stile concitato, la seconda pratica, et le pouvoir narratif de la monodie accompagnée. 1629 : Publication à Venise de la première partie des Symphoniae sacrae (SWV 257 à 276), avec basse continue. 1630 : Schütz compose le Das ist je gewisslich wahr, motet funèbre écrit pour les funérailles de Johann Hermann Schein (SWV 277, ultérieurement intégré à la Geistliche Chormusik). 1633 à 1635 : En pleine guerre de Trente Ans, Schütz est invité à Copenhague par Christian IV. Il est même nommé Kapellmeister de la cour à l’occasion des noces entre le prince héritier de Danemark et la princesse Magdalen Sybilla, la fille cadette de Johann Georg Ier (ce qui explique la double nomination). Schütz compose une musique fastueuse. 1636 : Publication des Musikalische Exequien et des Kleine geistliche Konzerte (1ère partie). 1637 : Schütz retourne à Copenhague pour réorganiser la chapelle royale. 1639 : Publication des Kleine geistliche Konzerte (2ème partie). 1640 : Schütz offre ses services à la chapelle de Hanovre, et voyage à Weissenfels. 1642 à 1644 : Long séjour à Copenhague. Il achève la seconde partie des Symphoniae Sacrae. 1645 : De retour à Dresde, Schütz témoigne son désir de se retirer à Weissenfels et de ne plus assurer ses fonctions à la cour de Johann Georg. La demande ne sera acceptée que neuf ans plus tard. Il compose les Sept dernières paroles du Christ en croix. 1648 : Publication de la Geistliche Chormusik (vingt-neuf compositions de cinq à sept voix). 1650 : Publication de la troisième partie des Symphoniae Sacrae. 1656 : Mort de Johann Georg Ier. La succession est assurée par son fils, Johann Georg II. Celui-ci – certainement moins enthousiasmé par le vieux maître que son propre père – autorise Schütz à se retirer à Weissenfels. 1660-1664 : Schütz écrit l’Histoire de la Nativité. 1663 ou 1664 : Représentation à Dresde de la Lukas Passion. 1665 : Publication des Johannes Passion et Matthäus Passion. 1671 : Publication du Magnificat allemand. 1672 : Schütz s’éteint à Weissenfels, à l’âge de quatre-vingt-sept ans. |
Nous retiendrons que la production de Schütz est monumentale. Surtout, si nous connaissons aujourd’hui assez bien la musique sacrée de Schütz – au point d’en apprécier l’extrême variété et la profondeur – on ne peut que s’attrister de la disparition de sa production profane. Le catalogue des œuvres disparues répertoriées par Martin Gregor-Dellin670 compte cent-sept numéros. Prenons le temps de lire attentivement la liste des œuvres profanes, et tâchons d’imaginer ce que nous ne connaîtrons jamais :
‘n°7 : Apollo und die neuen Musen (1617)Une telle liste en dit long sur les activités créatrices du maître allemand ou ses diverses collaborations (n°84). Du madrigal à l’opéra, en passant par la pièce pour orgue et le ballet, tous les genres sont représentés. Le nombre important de grandes représentations à sujets mythologiques montre à quel point Schütz ne fut pas seulement cet auteur de concerts sacrés ou de passions que l’on connaît. L’austérité de certaines œuvres fut toujours le contrepoint spirituel d’un esprit particulièrement ouvert. Mais la perte inestimable de ce répertoire profane ne doit pas nous faire oublier que le Kapellmeister était le premier musicien de Johann Georg Ier (et occasionnellement du roi de Danemark). Les réjouissances d’alors n’avaient rien à envier au faste des cours italiennes ou françaises. Ici encore, Martin Gregor-Dellin nous apporte de précieux commentaires. Nous sommes en 1650,
‘ « […] au moment du double mariage des deux fils du prince-électeur, l’événement de l’année, objet de grands préparatifs. Maurice, qui résida plus tard à Zeitz en tant que duc de Saxe-Naumburg, et le duc Christian de Saxe-Merseburg, un homme décidé, épousèrent les sœurs Sophie Hedwige et Christiane de Schleswig-Holstein-Glücksbourg. La fête dura du 14 novembre au 11 décembre 1650, et le 19 novembre, le jour des noces, on joua dans la grande salle du château de Dresde ˝ quelques petites pièces composées par le maître de chapelle Heinrich Schütz pour ce mariage princier ˝. Musique nuptiale : nous l’appellerons ainsi, faute de la connaître. Aucun compositeur en revanche n’est cité pour le spectacle du 2 décembre, clou des festivités. Il s’agissait d’un ballet chanté en cinq actes d’après David Schirmer, Pâris et Hélène ; on pouvait y voir des dieux, des Grecs et des Troyens, des prêtres, des pâtres et des bergères, un enlèvement d’Hélène dansé et une pantomime de tournoi. Il semblerait que l’œuvre théâtrale se composait des parties musicales suivantes : le chœur des dieux à la louange de Pélée et de Thétis ; un éloge de l’amour, chanté par les Cupidons ; le chant de Chiron à la gloire du vin ; le récitatif de Vénus lors du jugement de Pâris ; le duo de Junon et Pallas Athénée : ˝ Donner, Hagel, Blitz und Flammen ˝ (Tonnerre, grêle, éclairs et flammes), la prière du prêtre de Vénus ; la prophétie de Protée ; les lamentations d’Hécube, d’Andromaque, de Cassandre et des Troyens sur la chute d’Ilion ; les ballets et les intermèdes dansés, et enfin, Apollon et deux Amours entonnaient un chant en hommage à la lignée des Wettin, ˝ où l’ensemble du chœur ne cessait de faire irruption ˝.Bien d’autres événements furent l’occasion de mises en scène fastueuses. Il est donc important de ne pas oublier ce point quand on évoque la musique d’Heinrich Schütz : certes son activité créatrice s’est largement mise au service de la foi, mais elle ne saurait l’être exclusivement. L’image que nous nous faisons de Schütz est inévitablement incomplète.
Face à l’immensité du répertoire, nous ne pouvons prétendre à l’examen exhaustif de toutes les œuvres. Nous limiterons donc nos réflexions à quelques aspects du langage : singularités dignes d’être notées, éléments structurels, adoption de certains procédés musicaux, usages et nouveautés harmoniques. Ce dernier point occupera une grande part de nos observations. Comment un auteur forge-t-il son langage en fonction d’éléments traditionnels et de nouveautés parfois extérieures à sa culture d’origine, voilà bien l’interrogation majeure de notre étude.
GREGOR-DELLIN (Martin), Heinrich Schütz, traduit de l’allemand par Odile Demange, Paris, Fayard, 1986, 428 p.
Maurice de Hesse est l’image même du prince humaniste, comparable à celle de Frédéric le Sage. En 1592, il prend ses fonctions de Landgrave à Kassel. En 1595, il fonde l’École de la Cour (il est à la fois créateur, directeur, membre du jury et correcteur) prenant en charge l’éducation des enfants de la cour (les pages, les fils de courtisans, les enfants de la chapelle). Conformément à la tradition de la Renaissance, on y apprend le latin et le français (les deux langues « nobles »), la logique, la rhétorique, l’histoire, la religion, les mathématiques, le grec, la botanique, la chasse, les valeurs de la chevalerie et même la stratégie. La renommée de cette École est telle que des enfants de toute l’Allemagne sont accueillis (de Kassel jusqu’à Dresde). En 1599, on inaugure le Gymnasium Mauritianum (ou collegium illustre), académie ouverte à toute personne cultivée et dirigée par quatre professeurs. Ce Gymnasium Mauritianum fut rattaché à l’université de Magdeburg en 1604 avant d’y être définitivement transféré en 1605. Cette même année, Maurice de Hesse crée le Théâtre de la Cour, le « premier théâtre allemand en dur » (Martin Gregor-Dellin, p. 43), destiné aux comédies et pouvant accueillir jusqu’à mille spectateurs. Se produisent alors sur les planches de ce théâtre princier les élèves de l’École de la Cour, mais aussi des troupes anglaises. Quant à la chapelle, elle compte vingt-huit musiciens en 1596 (quinze instrumentistes et treize chanteurs). H. L. Hassler et M. Praetorius ont été sollicités pour devenir Kapellmeister, mais ont décliné la proposition. Celuiqui officie est alors Georg Otto (1550-1618). Selon Martin Gregor-Dellin (p. 44), les partitions disponibles à la chapelle sont plutôt variées : on compte des œuvres d’Hassler, Praetorius, Lechner, Walther, A. Gabrieli, Lassus et Palestrina. L’ouverture culturelle est ici de mise.
Ce même Giovanni Gabrieli qui avait connu Hassler quand celui-ci vint trouver son oncle Andrea.
Celle-ci meurt en 1625. Deux filles naîtront de leur union : Anna Justina (1620-1638), et Euphrosyne (1623-1655). Schütz assiste impuissant aux décès qui frappent sa famille.
GREGOR-DELLIN (Martin), Heinrich Schütz, op. cit., p. 378-382.
GREGOR-DELLIN (Martin), Heinrich Schütz, op. cit., p. 259.