3.2/ Thomas Selle (1599-1663)

Restons au nord de l’Allemagne avec Thomas Selle (voir Planche n°21). Élève à l’université de Leipzig, et certainement de la Thomasschule, il devient cantor à Heide en 1624, recteur à Wesselburen en 1625, puis cantor à Itzehoe en 1634. Il termine sa carrière déjà mouvementée en tant que cantor au Johanneum de Hambourg en 1641.

Son œuvre comprend une Matthaüs-Passion (1636), une Johannes-Passion (1641 ou 1643764), cent-dix cantiques sur des textes de Rist, dix Pastorellen à trois voix, de nombreux canons et pièces pour orgue.

Nous nous intéresserons tout d’abord à l’oratorio de Noël Es Begab sich aber zu derselbigen Zeit 765. Nous retrouvons en effet de nombreux ingrédients typiquement italiens : sinfonia introductive, récitatifs type arioso confiés au soprano, au ténor, ou aux deux simultanément (quand il s’agit des scènes mêmes de la nativité), ritournelles instrumentales, final avec alternance de groupes vocaux (voix aiguës contre voix graves) puis tutti final (nous partageons les singularités de la polychoralité vénitienne), alternance binaire/ternaire.

Dans un second temps, nous ne pouvons nous empêcher de songer à l’Historia der Geburt Jesu Christi d’Heinrich Schütz. Car nous retrouvons parfois quelques éléments communs : mise en valeur de la phrase « Maria, seinem vertrauten Weibe » (Marie, sa femme qui était enceinte) par une descente en valeurs longues sur « Maria ». Dans la ritournelle qui suit le récitatif où l’on évoque les bergers (« Und es waren Hirten in derselbigen Gegend auf dem Felde, die hüteten des Nachts ihre Herde », Et il y avait dans cette même contrée des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder les troupeaux), T. Selle fait appel à des flûtes ; l’ange – personnalisé par un soprano – s’adonne à une large vocalise sur « große Freude » (grande joie) ; les voix d’un chœur imposant éclatent pour annoncer la venue de l’armée céleste. Tout ceci nous renvoie à l’esthétique de Schütz.

Dans Aus der Tiefe pour chœur à cinq voix et basse continue766, l’écriture semble conforme aux réflexes de composition du XVIIe siècle : répétitions ascendantes de « Herr höre meine Stimme » (Seigneur, entends ma voix), alternance de blocs vocaux assurant une parfaite compréhension du texte, grande détente mélodique et rythmique sur « meines Flehens » (ma supplication), triple évocation d’Israël de plus en plus aiguë. Toutefois, l’ensemble reste assez sobre (peu de crispations harmoniques). Cette observation se confirme dans la version d’Aus der Tiefe pour soprano, basse et basse continue767, où les voix alternent sans aucune grandiloquence. L’unique superposition vocale se produit dans le final, sur « Israel, hoffe auf dem Herren » (Israël, mets ton esprit dans le Seigneur).

Il ne faut pourtant pas se contenter de ces deux versions, et croire que le langage harmonique de T. Selle soit constamment dépouillé. Quand on regarde la ligne de continuo du Kyrie de la Missa à 5 Super « Sey mir gnädig » (voir Exemple 4-3.2, Annexes p. 130)768, on s’aperçoit que l’auteur – à l’image de ses contemporains – réserve les harmonies les plus tendues pour les textes qui les nécessitent : nombreux retards de la sixte par la septième, chromatisme indirect à courte distance (le do# chiffré 6 de la mes. 8 contrarie le do bécarre de la mesure précédente), chromatisme indirect à moyenne distance (le la chiffré 3 de la mes. 9 contrarie le do# précédemment entendu), retard de l’octave par la neuvième (mes. 8), nouveau chromatisme indirect à moyenne distance (le do# de la mes. 10), puis cassure à la seconde (articulation des mes. 10-11) puisque l’auditeur attendait un ré chiffré 5. Chaque mesure semble donc réserver ses surprises. Si toutefois nous comparons cette ligne de continuo avec celle du Gloria, nous estimons alors toute la différence : le Gloria est nettement plus simple, avec des séries d’accords à l’état fondamental, ou de simple 6, quelques retards de sixte par la septième, mais rien de comparable avec les chiffrages du Kyrie. L’harmonie semble s’être allégée, débarrassée de ses tourments, et n’encourage plus les accidents impétueux. Ici encore, le langage harmonique s’adapte au sens du texte.

Notes
764.

1641 selon Sadie, Julie Anne, « Thomas Selle », in : SADIE, Julie Anne (dir.), Guide de la Musique Baroque, op. cit., p. 256. 1643 selon BUKOFZER (Manfred), La musique Baroque, op. cit., p. 107.

765.

Enregistrements : DBK5(3), et DBW-Cd2(6).

766.

Enregistrement : DBK8(11).

767.

Enregistrement : DBK8(12).

768.

Partition : M80.090.