4/ Conclusions

4.1/ Synthèse stylistique : les musiciens à travers la guerre de Trente Ans

Avec cette génération de compositeurs, la musique allemande fait un grand bon en avant. Les principales influences du siècle passé (madrigal, Saint Marc de Venise, et camerate fiorentine) trouvent ici une terre d’accueil particulièrement féconde, et ce malgré le peu de représentants de cette « génération sacrifiée ».

Comme nous venons de le voir à travers l’exemple de Schütz, les compositeurs de ce premier XVIIe siècle cherchent une expression musicale la plus proche du sens du texte. Cette aspiration au tono giusto est très certainement la marque de fabrique du style baroque. Les possibilités sont alors variées, et correspondent à autant de traditions musicales identifiables : Allemagne, Italie et Pays-Bas (Amsterdam). De l’Allemagne, les compositeurs reprennent le contrepoint fleuri, les entrées en imitation qui se développent en style fugué, le choral luthérien (matériau de base dans la plupart des compositions), et l’homorythmie (l’expression pondérée de la foi). De l’Italie, ils s’approprient la polychoralité, le chromatisme, la virtuosité vocale et instrumentale, et bien entendu la monodie accompagnée – certainement l’élément le plus riche de conséquences. D’Amsterdam (nous parlerons d’une influence individuelle, puisque la figure de J. P. Sweelinck est ici centrale), les auteurs allemands retiennent l’esprit de variation, ainsi que les formules mécaniques.

L’esprit du temps opère déjà certaines distinctions entre les écritures : Martin Gregor-Dellin nous rappelle772 que dans le Tractatus compositionis augmentatus (1657 à 1663) et le Rapport détaillé sur l’utilisation des consonances et des dissonances (après 1663), Heinrich Schütz et son élève Christoph Bernhard théorisent le choix des langages. Selon eux, il existe le stylus gravis (ou antiquus), où la dissonance est prise en passage ou en retard. Les auteurs de référence sont Josquin Desprez, Palestrina ou Gabrieli. À l’opposé se trouve le stylus luxurians (ou modernus), où le texte détermine les modes d’écriture. Ce stylus luxurians se subdivise en deux branches : le stylus luxurians communis (les figures conservent l’équilibre de l’ensemble, à la manière de C. Monteverdi ou de Bontempi, le vice-kapellmeister à la cour de Dresde choisi par Schütz), et le stylus luxurians comicus (ou theatralis, où chaque partie rivalise d’originalité et de contraste avec la précédente). À quel point ces distinctions servent aujourd’hui au musicologue ? La question semble difficile à résoudre. Bien entendu, ces étiquettes permettent de mieux saisir les catégories stylistiques d’une époque, mais nous voyons qu’elles ne s’imposent que tardivement (un peu à l’image des traités de M. Praetorius, longtemps après des années de pratique musicale).

L’introduction de la basse continue dans l’univers musical allemand ne s’est pas faite en un seul jour. Pour autant, nous pouvons délimiter une période relativement resserrée ; ainsi, nous trouvons une mention de continuo en :

1607 G. Aichinger, Cantiones
1616 J. Staden, Harmoniae Sacræ
1618 J. H. Schein, Opella Nova I
1619 J. P. Sweelinck, Cantiones Sacræ
C. Demantius, Triades Sioniae
M. Praetorius, Polyhymnia Caduceatrix et Panegyrica ; Polyhymnia exerciatrix
H. Schütz, Psalmen Davids
1621 S. Scheidt, Ludi Musici
J. H. Schein, Musica boscareccia
1623 H. Schütz, Histoire de la Résurrection du Christ (le continuo est constitué d’un ensemble de trois violes)
J. H. Schein, dernier madrigal spirituel de l’Israelsbrünnlein
1624 J. H. Schein, Diletti pastorali
1629 H. Schütz, Symphoniae Sacræ

Il apparaît que la zone 1618-1619 constitue un moment clef. En revanche, il semble évident que ces œuvres soient des aboutissements (nous le savons pour M. Praetorius et H. Schütz dont la composition des Psalmen Davids remonte certainement au séjour vénitien de 1611). La quête d’une « date officielle » semble un peu stérile, mais il n’est pas incohérent de situer l’adoption du continuo dans la fourchette 1607-1619, ce qui semble assez rapide au regard de l’innovation italienne (si nous considérons les Nuove Musiche de Caccini, 1601).

L’influence italienne est largement assimilée dans cette génération : sinfonia introductive, ritornello, alternances binaire/ternaire, goût du contraste harmonique. La musique sacrée prend désormais des allures toutes nouvelles.

¤ SynthÈse stylistique ¤
Les musiciens À travers la guerre de Trente Ans


Ressources musicales

¤ Tradition allemande : Contrepoint fleuri, imitation, fugue, choral luthérien, homorythmie.
¤ Tradition italienne : Continuo, polychoralité, chromatisme, virtuosité vocale et instrumentale, sinfonia introductive, ritornello.
¤ Tradition des Pays-Bas : esprit de variation, formules mécaniques (héritées de l’écriture pour clavier).

Genres & Formes

¤ Le Concert Spirituel (exacte traduction de Geistliche Konzerte) fait son apparition. Il est l’héritier du motet allemand sur cantus firmus luthérien et du madrigal. Aujourd’hui, on distingue le concertato choral de Schein et Scheidt du concertato dramatique de Schütz. Toutes ces étiquettes étaient autrefois regroupées sous la seule dénomination Geistliche Konzerte. Il faut voir ici une mutation du Geistliche Gesang – genre phare de l’Allemagne sous la Réforme.
¤ Grande souplesse dans le choix des textes au sein du madrigal spirituel (Schein) : réunion d’extraits de psaumes, morceaux d’évangiles, paraphrase des Écritures voire texte libre.
¤ Compositions sur basse obstinée (Cf. Schütz, Kleine geistliche Konzerte, SWV 311 et 327).
¤ La forme en écrin se généralise. On adopte volontiers les structures symétriques.

Harmonie

¤ Apparition de l’« appoggiature de quarte et sixte » (ou « quarte diminuée de cadence »).
¤ Lignes conjointes ou brisées en accords « simples » (type 5-5-5-5 ; 5-6-5-6 ; 6-6-6-6 et autres formules).
¤ Quarte et sixte de cadence omniprésente.
¤ Recours à la septième (majoritairement en tant que retard de sixte, plus rarement en tant qu’accord à quatre sons à part entière).
¤ Recours à la neuvième (retard de l’octave). Cette neuvième est généralement conçue comme un accord à trois sons (do-mi-sol) enrichi de la neuvième (ré). Il n’est pas fréquent de rencontrer un accord complet à cinq sons (avec la septième : do-mi-sol-si-ré).
¤ Très nombreuses marches harmoniques.
¤ La cadence plagale l’emporte encore souvent sur la cadence parfaite.
¤ Art de la transition très subtil, d’une phrase ou d’une partie à l’autre : transition dans le même ton, par ton homonyme, à la quinte inférieure ou supérieure, cassure à la tierce ou à la seconde.
¤ Art de l’éloignement tonal quand il s’agit d’isoler un événement : voir les récitatifs de l’Historia der Geburt Jesu Christi de Schütz.
¤ La complexité harmonique agit parfois comme un indicateur du sentiment : 1/ Tristesse, douleur, faiblesse = accords renversés, retards, appoggiatures, accords à quatre sons ; 2/ Joie, fierté, force = accords à l’état fondamental.

Autres Élements du langage

¤
Cadences finales parfois épurées (ne restent que la tonique et la quinte, quand les voix ne se retrouvent pas sur un unisson). Le but est ici expressif (épuisement du discours, abandon de soi).
¤ Alleluia ternaire (3/2) contrastant avec la mesure binaire qui prévalait jusque-là. Le procédé est récurrent dans les Kleine geistliche Konzerte d’H. Schütz.
¤ Répétition d’intention : une phrase est énoncée plusieurs fois. Contrairement à l’esthétique de la Renaissance, cette redondance mélodique n’a pas qu’une fonction d’équilibre des parties : elle permet surtout d’insister, d’imposer, d’accroître la force des sentiments.
¤ Directions mélodiques évidentes : joie (ascendante), tristesse (descendante). Dans certains cas, l’immobilité mélodique ou harmonique peut traduire l’assurance (Cf. Ich bin gewiß de T. Michael). Ce schéma ne doit pourtant pas nous faire oublier quelques contre-exemples judicieux (Cf. Die mit Tränen säen de J. H. Schein, avec un chromatisme ascendant pour illustrer les larmes).
¤ Interpellation vocale : le premier mot d’une phrase est immédiatement suivi d’un silence (le « Wer » dans les Sieben Worte Jesu Christi am Kreuz de Schütz).
Notes
772.

GREGOR-DELLIN (Martin) Heinrich Schütz, op. cit., p. 292-295.