3.5/ Johann Theile (1646-1724)

Né à Naumburg, Johann Theile étudie à Magdeburg puis travaille le droit à l’université de Leipzig. Paralèllement, il prend des cours de musique auprès d’Heinrich Schütz. Il s’installe ensuite à Lübeck, où il noue une forte amitié avec Dietrich Buxtehude et Johann Adam Reinken. Il publie Weltlicher Arien und Canzonetten (airs profanes et canzonettes) en 1667, recueil comprenant vingt-quatre airs à une, deux et quatre voix, ritournelles pour quatre violons et basse continue. En 1673, Johann Theile est nommé Kapellmeister à la cour de Christian Albrecht au château de Gottorf. C’est cette même année qu’il publie à Lübeck la Passio Domini Nostri Jesu Christi secundum Evang. Matthaeeum con e sine stroment. Cette passion selon saint Matthieu est dédiée à Christian Albrecht et sa femme Friderica Amalia. Mais les invasions danoises en 1675 contraignent Albrecht à dissoudre la chapelle ; Johann Theile gagne alors Hambourg. Dès 1678, il se fait connaître du grand public pour l’inauguration du Gänsemarktoper (le Théâtre du Marché-aux-Oies), le grand opéra de Hambourg (fondé par Gerhard Schott890, Johann Adam Reincken891 et lui-même), bâtiment aujourd’hui détruit mais dont on connaît la description :

‘« La construction en pans de bois extérieurement très sobre, cette manière de construire avait fait ses preuves, pour des raisons de statique, dans la région de l’Allemagne du Nord et elle ne laissait en rien deviner la richesse de la décoration intérieure. L’intérieur était à la mesure de l’époque. On y trouvait, des deux côtés, une scène à coulisses, avec une perspective centrale, comptant trente coulisses couplées et montées sur des roues. Long d’environ vingt-quatre mètres, le plateau était particulièrement profond, de sorte que l’on avait la possibilité, lorsque cela était nécessaire, de le partager en trois parties, en intercalant deux toiles de fond. La scène de Hambourg disposait également de ce que l’on nommait une grande machinerie, un podium placé au second plan qui servait à réaliser ces merveilleux changements que l’on rencontre dans l’opéra baroque, et servait également de mécanisme de vol892. »’

L’œuvre inaugurale dont on ne possède à ce jour que le livret, Der erschaffene, gefallene und aufgerichtete Mensch / Adam und Eva (la création, la chute et le relèvement de l’Homme / Adam et Ève) relève davantage du genre de l’oratorio que du véritable opéra. Nommé Kapellmeister à Wolfenbüttel en 1685, puis à Merseburg en 1691, Johann Theile retourne à Naumburg en 1694, où il passe les trente dernières années de sa vie.

‘« Beaucoup d’œuvres de Theile ont été perdues et rares sont celles qui ont été éditées. Outre ses trois opéras et quelques pages de musique instrumentale, le catalogue de son œuvre qu’il dressa en 1708 recense des messes, des psaumes, des motets, des airs profanes, une Passion selon saint Matthieu, sa composition la plus remarquable et la plus connue, et six ouvrages théoriques.
« Theile était appelé par ses contemporains ˝le père des contrapuntistes˝ et ses six traités de composition sont tous axés sur l’art du contrepoint : Musikalisches Kunstbuch, Curieuser Unterricht von den gedoppelten Contrapuncten, Contrapuncta pracepta, Von den dreifachten Contrapuncten, Gründlicher Unterricht von der gedoppelten Contrapuncten, Von dem vierfachten Contrapunct alla octava893. »’

La Matthäus-Passion (1673)894 est donc une œuvre importante, qui se distingue très largement des passions de son maître Heinrich Schütz (1666). Si le vieux Kapellmeister de Dresde retourne à une expression dépouillée voire archaïsante, Johann Theile tente de rassembler la tradition et la nouveauté.

La première partie s’ouvre avec une sinfonia instrumentale (deux viole da braccio, deux viole da gamba et continuo) dans laquelle de nombreux silences entrecoupent le discours et inspirent à l’auditeur de l’inquiétude. Le chœur à cinq voix rejoint les instruments pour exposer la phrase d’introduction : « Das Leiden und Sterben Jesu Christi nach dem heiligen Matteo » (Les souffrances et la mort de Jésus-Christ selon saint Matthieu). Johann Theile profite de cette première intervention pour user d’un effet particulièrement réussi : le mot « Sterben » (mort) est lui-même entrecoupé par un silence (« […] und Ster… … ben »).

Dans le déroulement du récit, Johann Theile recherche une coloration spécifique pour chacun de ses personnages : ainsi, soutenu par le continuo, l’Évangliste – un ténor – est toujours accompagné des deux viole da gamba, tandis que Jésus – une basse (la vox Christi, comme le dit Gilles Cantagrel) – l’est toujours par les deux viole da braccio. Il semblerait que Theile soit ici influencé par Die Sieben Worte Jesu Christi am Kreuz (v. 1645) d’Heinrich Schütz, où le procédé était identique. Pourtant, l’Évangéliste est toujours ici interprété par le ténor ; contrairement à celui de Schütz – ou de G. Carissimi, par exemple – le narrateur (ou Historicus) n’est plus un « narrateur spiritualisé » dont le Verbe s’incarnerait indifféremment dans les voix du soprano, du ténor, d’un trio voire d’un quatuor vocal.

De manière générale, nous pouvons dégager de cette Matthäus-Passion plusieurs éléments importants : 1/ Présence d’arie pour solistes ; la passion en compte quatre (trois pour soprano, une pour ténor) ; 2/ Les textes de ces arie échappent au strict déroulement de l’Évangile ; comme plus tard chez J.-S. Bach, l’aria est l’occasion d’un épanchement intérieur, d’une introspection née de la rencontre avec le récit de la Passion ; 3/ Présence de ritournelles instrumentales (entre les interventions de personnages, ou à l’interieur même d’une aria) ; 4/ Plaisir non dissimulé de la dissonance dans les moments importants ou tragiques (mise en valeur de mots, par exemple évocation des péchés avec « Sünden ») ; 5/ Traitement original de l’Évangéliste, dont les motifs mélodiques (arpège d’accord parfait) et rythmiques (simple succession de croches) de narration sont repris à chaque intervention ; l’auditeur perçoit l’unité d’un discours qu’il semble ne jamais quitter (malgré les arie, interventions du chœur ou de quelque personnage).

Notes
890.

Conseiller de la ville de Hambourg, Gerhard Schott est le principal financier du projet, et donc le propriétaire de l’établissement.

891.

Johann Adam Reincken (1623-1722), élève et successeur d’Heinrich Scheidemann à la Katharinenkirche de Hambourg. Ami de Johann Theile et de Dietrich Buxtehude, il est représenté au clavecin dans le célèbre tableau de Johannes Voorhout, Scène de musique dans un intérieur (1674). Cf. supra, Chapitre V, 3-3.4.

892.

THOMAS (Albert), « Masaniello furioso », traduction de Sylvie Gomez, livret du Cd : RK2, p. 34-35.

893.

De Place, Adélaïde, « Johann Theile », in : LEMAÎTRE, Édmond (dir.), Guide de la Musique Sacrée et Chorale Profane, op. cit., p. 753.

894.

Enregistrement : JT1.