Nous pouvons désormais nous intéresser à chacune des cantates de Nicolaus Bruhns. L’ordre dans lequel nous proposons l’analyse du corpus est nécessairement discutable, puisque notre critère de classification, à la différence de ceux de Martin Geck ou Martial Leroux959, ne tient pas compte pas de la forme ou de la source littéraire, mais de la formation. Nous pensons qu’il est plus aisé, dans un premier temps, d’entrer dans le langage de Nicolaus Bruhns par les œuvres à petit effectif, puis de suivre le chemin croissant de la complexité vers les cantates les plus fournies. Ainsi, nous n’aurons pas recours aux étiquettes usuelles (« cantate à numéros », « cantate madrigale », « concerto–aria–cantate », « concert-choral » ou « concerts spirituels »), finalement peu éclairantes sur la réalité d’une époque qui ne s’encombrait guère d’une telle précision terminologique (qu’on se souvienne de la cantate Hemmt eure Tränenflut nommée « madrigale »).
Ainsi, nous débuterons notre étude par les cantates pour voix soliste (Jauchzet dem Herren alle Welt, suivie des trois cantates pour basse solo : De profundis ; Der Herr hat seinen Stuhl im Himmel bereit ; Mein Herz ist bereit), puis nous nous intéresserons aux cantates pour deux ou trois voix solistes (Paratum cor meum, la version latine de Mein Herz ist bereit ; Wohl dem, der den Herren fürchtet ; Erstanden ist der heilige Christ), avant d’aborder les « grandes cantates », celles à quatre voix (Muss nicht der Mensch ; Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden ; Hemmt eure Tränenflut ; O werter heil’ger Geist ; Ich liege und schlafe).
Pour chacune d’elles, nous proposons un encadré synthétique contenant ses caractéristiques principales ainsi que la traduction de son texte. Celle-ci provient essentiellement du travail de Ruthi Simons960, dont nous modifions parfois les tournures et le vocabulaire pour nous approcher au plus près de la formulation allemande. Parmi quelques exemples, la phrase « Triumph ! Der Kampf ist gekämpfet, die Feinde gedämpfet » est ainsi traduite par Ruthi Simons : « Triomphe ! Le sort en est jeté. L’ennemi est hors de combat » ; pour notre part, nous proposons : « Triomphe ! Le combat est [combattu] accompli, l’ennemi écrasé ». Le résultat sacrifie quelquefois l’élégance littéraire à la proximité linguistique. À plus forte raison que, dans ce cas précis, « combattre le bon combat » est une thématique paulienne (Deuxième Épître à Timothée, 4 7 : « J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat […] »). Nous recherchons ainsi une traduction qui permette à l’analyste – et au lecteur – de suivre au plus près la formulation allemande.
Nous devons également lever une ambiguïté sur une question terminologique qui semble incertaine. Les nomenclatures présentées par Heinrich Bokemeyer – en admettant qu’elles soient conformes aux volontés de Nicolaus Bruhns – permettent une authentification relativement aisée des pupitres :
S’agit-il toujours des mêmes instruments, malgré les dénominations sans cesse changeantes ? Dans le cas contraire, nous imaginons difficilement Nicolaus Bruhns se préoccuper de la variété instrumentale au sujet des parties intermédiaires, alors que les parties extrêmes sont toujours les mêmes (violons et clarini dans l’aigu, organo et basson dans le grave).
Pour savoir s’il est possible de clarifier la distribution instrumentale – les pupitres au-dessous des violons 1-2 ne seraient-ils pas naturellement ceux des altos ? – une mise au point organologique est nécessaire. Le Syntagma Musicum de Michael Praetorius nous est alors d’une précieux secours. Le second volume (1619), dans lequel le musicien/théoricien dresse un panorama détaillé des instruments de musique au XVIIe siècle961, nous est utile pour sa Tabella Universalis (p. 20-30) qui récapitule les différentes tessitures et accords des cordes frottées (p. 25-26), et pour ses chapitres XX à XXII (p. 43-48) qui apportent quelques éclaircissements.
Praetorius distingue deux grandes catégories de cordes frottées : les Viole de Gamba, et les Viole de Braccio 962. La première rassemble toutes les violes (en allemand Violen) qui se reconnaissent par leur tenue entre les jambes, la présence de cordes sympathiques, et l’accord en quartes successives de leurs six cordes963 ; la Tabella Universalis concernant les violes de gambe (p. 25) nous permet de faire connaissance avec tous les membres d’une grande famille : sont représentées la Gar groß Baß-Viol [de Gamba], la groß Baß-Viol de Gamba (en italien Violono, ou Contrabaſſo da gamba), la klein Baß-Viol de Gamba, la Tenor-Viol de Gamba, l’Alto-Viol de Gamba, et la Violetta picciola Cant Viol de Gamba. La seconde catégorie regroupe tous les instruments de la famille des violons (en allemand Geigen), même si le terme générique italien est ambigu en conservant le terme de « Viole » ; ces instruments diffèrent toutefois des violes par leur tenue sur le bras964, l’absence de cordes sympathiques, et l’accord en quintes successives de leurs quatre cordes965. Grâce à la Tabella Universalis, nous voyons que les Viole de Braccio sont également nombreuses : nous croisons la Groß Quint-Baß [de Braccio], la Baß-Viol de Braccio, la Tenor-Viol [de Braccio], la Diſcant Viol. (ou Violino), le Klein Diſcant Geig, ou encore le gar klein Geig (mit drey Säitten), le « fort petit violon (avec trois cordes) ».
Ceci nous amène à conclure que les dénominations « violette » ou « viole di gamba » (malgré l’absence de précision, il doit s’agir d’une Alto-Viol de Gamba et d’une Tenor-Viol de Gamba, et non de basses de viole de gambe), présentes sur le manuscrit Bokemeyer, renvoient toutes les deux à la grande famille des violes. Les « violette », de la famille des violes (Violen), ne peuvent donc pas s’apparenter à celle des violons (Geigen)966, et ne saurait être appelées « altos ». En revanche, seule l’indication « Viole di Braccio » de la cantate Muss nicht der Mensch auf dieser Erden nous indique que Bruhns attend des instruments de la famille des violons. Doit-on, pour autant, parler d’« altos » ? En fait, la Tabella Universalis nous apporte la réponse : ces « Viole di Braccio » ne sauraient être ce que Michael Praetorius nomme la « Diſcant Viol. », puisque cette dernière est trop aiguë, ni la « Baß Viol de Braccio », puisque celle-ci est bien trop grave. Seule reste la « Tenor Viol. » (ou « Tenor-Geig »), dont l’accord des cordes est similaire à celui de l’alto moderne (do-sol-ré-la). On peut donc appeler ces « Viole di Braccio » des altos. Pour l’analyse, nous préférons conserver les termes originaux, afin de préserver les appellations alors en usage.
Quelques doutes subsistent toutefois au sujet de la cantate Wohl dem, der den Herren fürchtet, qui présente le terme bien évasif de « viole ». Mais ces violes sont-elles de gamba ou de braccio ? Dans le doute (les clefs utilisées – ut1 et ut3 – ne permettent pas de trancher), nous préférons conserver le terme générique de « violes », ces parties pouvant être indifféremment exécutées par des Tenor-Geigen (altos) comme par des violette (violes de gambe aiguës). Nous adopterons la même réserve terminologique quant aux dernières cantates où les nominations instrumentales sont absentes (Die Zeit meines Abschieds ist vorhanden et Ich liege und schlafe). Il faut dire que Michael Praetorius entretient une forme d’ambiguïté, quand il consacre un chapitre à la « Viol n de bracio » :
‘« Tout comme les Basse-Ténor-et dessus de violon (qui se nommera Violino, ou Violetta picciola, ou Rebecchino), elles [les Viole de bracio] se présentent avec quatre cordes ; mais le fort petit violon (planche XVI), ne montre que trois cordes (qui se nomme Pochetto en français), et toutes [les Viole de bracio] seront accordées en quintes967. »’Ce bref extrait montre que le dessus de violon (de la « famille des Geigen ») peut être appelé violetta picciola (de la « famille des Violen »), même si la théorie s’y oppose : dans la Tabella Universalis, la violetta picciola est incontestablement rangée aux côtés des autres Viole de Gamba, et partage avec ses consœurs un accord en quartes. Certainement, Michael Praetorius assimile la violetta picciola au Diſcantgeig pour respecter une ambivalence alors en usage dans les cours et chapelles allemandes, bien que les deux instruments soient d’une facture dissemblable.
Cf. supra, Notions Préalables, 4.
Voir livrets des Cds DBK4.
Cf. supra, Chapitre III, 3-3.6.
Comme souvent au XVIIe siècle, l’orthographe est très variable d’une source à l’autre. Si, aujourd’hui, nous parlons de « viole da gamba » et de « viola da braccio » (distinction faite par Sylvie Bouissou, in : Vocabulaire de la musique baroque, op. cit., p. 210), il faut bien avouer que Michael Praetorius n’accorde pas les noms italiens de la même manière : au singulier, il évoque explicitement la « violn de gamba » (p. 44-47), et au pluriel les « Viole de gamba » ou les « Viole de braccio ». Dans l’esprit de Praetorius, il s’agit toujours de viole, les unes étant de gamba, les autres de braccio. Quant à ce dernier terme, il est tantôt orthographié avec deux « c » (Tabella Universalis, p. 26), tantôt avec un seul (p. 44 : « Viole de bracio, oder de brazzo » ; p. 48 : « Viola de bracio »). Quoiqu’il en soit, la viole est toujours « de » gamba, ou « de » braccio.
La réalité est toujours plus complexe qu’une formulation aussi schématique : la Gar groß Baß-Viol ne possède que quatre cordes. Quant aux accords, les violes alternent une majorité de quartes avec une tierce : la klein Baß-Viol s’accorde ainsi sur sol-do-fa-la-ré-sol, la Tenor-Viol sur ré-sol-do-mi-la-ré, ou la Violetta sur la-ré-sol-si-mi-la.
Différence uniquement valable pour les instruments de registre aigu, les instruments graves se posant au sol.
Encore une fois, il faut tempérer le systématisme de la règle générale : la Groß Quint-Baß possède cinq cordes, ou le gar klein Geig (la Pochette française) n’en a que trois. En revanche, l’accord en quintes successives est rigoureusement observé. Quant aux différences entre Violen et Geigen, il faudrait encore relever la forme des ouïes (C pour les violes, f pour les violons), le fond (plat pour les violes, voûté pour les violons), ou la présence de frettes pour les violes.
Cette observation est confirmée par Sylvie Bouissou : « […] la famille des violes de gambe comprend : le ˝pardessus˝, rarement utilisé dans les ensembles pour violes, dénommé ˝quinton˝ lorsqu’il n’est muni que de cinq cordes ; le ˝dessus˝ ou violetta ; la ˝haute-contre˝ en usage surtout au XVIIe siècle […] » ; voir BOUISSOU (Sylvie), Vocabulaire de la musique baroque, op. cit., p. 210.
« Deroselben Baß-Tenor-und Diſcantgeig (welche Violino, oder Violetta picciola, auch Rebecchino genennet wird), seynd mit 4. Säiten ; die gar kleinen Geiglein aber (Col. XVI) mit drey Säiten bezogen (off Französisch Pochetto genant) und werden alle durch Quinten gestimmet. » (Syntagma Musicum, vol. II, p. 48).