5/ Les deux béances

Deux béances se font face, deux plans ou entités ; non pas deux mondes, clos, mais deux espaces, convexités laissant présager un espace infini derrière elles.

La première béance est immobile, statique ; elle est une force de l’immuable, de la fixité. La seconde, au contraire, est saturée de mouvements, de grouillements désordonnés et incessants ; elle est une force du changement perpétuel. Ces deux béances ne s’opposent pas comme la mort et la vie, le vide ou le plein, mais s’affrontent comme des forces vitales, l’une puissance du repos, l’autre du mouvement. Sans doute la convexité inerte conduit-elle, loin derrière elle, à la mort. Sans doute aussi la convexité instable, derrière elle, conduit-elle au chaos – cette autre nature de la mort où le mouvement individuel est noyé dans le désordre des mouvements collectifs.

Entre ces deux entités opposées, il existe une substance de vie – aussi infime que les béances sont cyclopéennes. Cette substance tourne sur elle-même, et décrit une ellipse, semblant constamment attirée par l’une ou l’autre des deux formes muettes. Un moment, la substance paraît s’engloutir dans la béance instable ; puis, de manière presque inattendue, se dirige vers la béance inerte avec la même détermination ; la substance plonge dans la masse au repos, qu’elle finit par quitter un peu plus tard pour la béance instable. Et ainsi de suite.

Toujours attirée par la béance opposée, toujours repoussée par la béance quittée, la substance semble ne connaître aucun repos définitif. Sans la béance statique, la substance se confondrait avec l’instabilité perpétuelle, le chaos. Sans la béance instable, la substance se confondrait avec l’inertie perpétuelle, l’immuable fixité ; chaque béance garantit l’équilibre et la survie de la substance, qui se nourrit des deux convexités opposées ; son jeu de va-et-vient est son principe d’existence.

Les deux béances se touchent-elles, communiquent-elles, ou sont-elles résolument indépendantes, à jamais étrangères l’une à l’autre ? L’espace qui sépare les deux béances, et dans lequel se meut la substance, est-il conséquent de l’antinomie entre les deux puissances, ou, au contraire, à l’origine de leur existence ? Le mouvement vital de la substance est-il l’effet de cette antinomie, ou bien est-il le principe même de la scission ? La substance resserre-t-elle les deux convexités, ou creuse-t-elle toujours un peu plus la distance qui les sépare ?

Approchons-nous pour mieux saisir le phénomène.

Contrairement aux apparences, la substance n’est pas une, mais multiple, composée. Lancée à pleine vitesse dans la béance instable, elle se fragmente, se défait de ses parties, au point de se dissoudre dans la masse en mouvement. C’est une boule à peine conglomérée qui se détache ensuite de la béance instable, laissant derrière elle de vieux morceaux et se chargeant de nouveaux, revêtant une apparence presque solide en plongeant dans la béance stable. Perpétuellement, il lui reste toujours un peu de vie autonome pour échapper à la dissolution totale comme à la cristallisation définitive. À chacun de ses tours, la substance n’est donc jamais rigoureusement identique à ce qu’elle était lors de la révolution précédente, ni à ce qu’elle sera au terme d’une révolution supplémentaire. Tout est partout différent, même à l’intérieur de soi.

D’où lui vient cette envie de toujours quitter ce qu’elle traverse ? Pourquoi se détacher de la puissance stable pour gagner le foisonnement perpétuel ? Et pourquoi ne pas se noyer définitivement dans le foisonnement perpétuel plutôt que retourner vers la puissance stable ? Car la nature de la substance est à l’image des béances : double. Elle est d’abord animée par le désir de la satisfaction, un désir presque tyrannique tant il engage l’énergie de la substance ; celle-ci, obnubilée par le poids d’une privation qu’elle entend combler, cherche par tous les moyens à satisfaire son envie – quitte à la faire passer pour absolument nécessaire (assurément, la satisfaction devra être éternelle). Cet état, dont il serait bien inconfortable de présager la durée, pousse la substance à connaître la jouissance ; dans la béance du perpétuel muable, elle se défait de ses parties, s’abandonne à la nuée qui l’enveloppe ; dans la béance structurante, elle trouve des points de repère, une cohérence, un sens. Mais la substance connaît aussi un autre état, celui du non-contentement. Car le désir de satisfaction éternelle n’est qu’un leurre. Peu à peu, l’environnement se révèle incapable de contenir et stabiliser le mouvement de la substance. Après un temps toujours impossible à déterminer – car très variable d’un cycle ou d’une substance à l’autre – le principe de non-contentement engendre un nouveau désir de satisfaction, attiré par un ailleurs encore inaccessible. Ainsi, la substance est constamment oscillante, et recherche au cœur des deux béances une satisfaction bien difficile à pérenniser.

Si les tendances qui l’animent sont averses, il faut tout autant observer une différence entre l’espèce et la nature de la substance ; l’espèce n’est autre que le corps de la substance, un amas de fragments arrachés à la béance instable, un agrégat de tissus et de références qui se juxtaposent, se recoupent, s’entremêlent et se complètent ; par nature, nous entendons le noyau de la substance, actif, rempli d’énergie, capable de fédérer les multiples apparences de son corps. La substance se défait bien souvent des peaux qui la recouvrent, mais conserve son dynamisme propre, son élan vital qui l’amène à conserver ou abandonner ses fragments ; l’identité de la substance ne se situe pas tant dans le corps que dans l’énergie capable d’en maintenir les parties. Avec un noyau actif et un corps passif, traversée par le désir de satisfaction et le principe de non-contentement, balancée entre la béance du fixe (structurante) et celle du muable (mouvement de toutes les choses), la substance joue de toutes les oppositions.

Approchons-nous maintenant de la béance instable ; elle est instable car elle ne présente aucun ordre apparent. Tout y est défait, décousu. La nuée de cette béance est aveuglante, car elle contient l’image de toutes les choses, comme un nuage de poussières aussi fines qu’infinies, tourbillonnantes et détachées les unes des autres – mais toujours sur le point de s’entrechoquer. Rien n’est lié à rien, mais tout se jouxte, et tout est liable. Tout se déplace dans le champ de la béance, tout change, se transforme, mute, bouge.

La substance, guidée par son désir de satisfaction, plonge au cœur de la béance. Là, elle se défait de son corps, des parties déjà amassées lors des voyages précédents ; le noyau de la substance, nu et brûlant, attire auprès de lui de nouvelles poussières, de nouvelles images qui seront sa nouvelle peau. Parce que le principe de non-contentement gagne à son tour l’état de la substance, celle-ci est envahie par le désir d’une satisfaction opposée – plus constructive – se détourne de la béance du muable perpétuel, et quitte la nuée. Elle plonge au cœur de la béance stable.

Là, les poussières arrachées à la béance instable s’organisent ; grâce à la béance du fixe, le noyau de la substance peut structurer les fragments qui désormais constituent son corps. La substance parvient à attribuer un triple sens à cette matière ; un sens-signification (les caractéristiques propres à la matière collectée), un sens-justification (la nécessité d’avoir recueilli cette matière), ainsi qu’un sens-orientation (le devenir potentiel de cette matière). Avec une infatigable méticulosité, le noyau tisse des liens entre les différents fragments arrachés à la béance instable ; chaque élément entretient d’étroits rapports avec les autres. Mieux encore, grâce à la force structurante de la béance stable, la substance construit une représentation cohérente de la béance instable, une image débarrassée pour une grande partie de ses imperfections, imprécisions, nuances et autres parasites. Sans avoir pleinement comblé son désir de satisfaction, la substance tend vers l’expression la plus ramassée (l’unité/le fixe) du divers (le multiple/le muable), et se trouve enfin rassasiée dès qu’elle engendre l’image perceptible d’une complexité et d’une diversité jusqu’alors difficiles à concevoir. Car le désir de la substance, finalement, est de rejoindre le multiple par le chemin construit de la cohérence. Son but ultime – se l’avoue-t-elle ? – n’est-il pas de simplifier la profusion afin d’édifier une unité susceptible d’exprimer à son tour la complexité de cette profusion ? La pensée, le concept ou le symbole n’ont pas d’autres vertus.

Le rêve de la substance est celui de la croissance. Bien vite, l’image synthétique de la complexité devient insuffisante, car elle écarte les nuances, imprécisions ou imperfections de la réalité. Le principe de non-contentement apparaît, et la substance éprouve le besoin de retourner dans la béance instable pour accumuler de la matière. Un nouveau cycle peut alors commencer. Mais il arrive que la substance découvre une nouvelle matière en-dehors même de la béance instable, en-dehors de la nuée de poussières aveuglantes. Car le noyau, s’il maintient les multiples fragments qui constituent son corps, est capable d’élaborer sa propre matière. De deux étoffes différentes, il génère une troisième qui l’habille un peu plus. Le contentement est alors extrême, car si l’identité de la substance dépend de l’énergie déployée par le noyau pour fédérer la matière qui l’enrobe, la création de matière est une véritable preuve d’existence. Tout ce qui provient de l’extérieur est une peau morte, tandis qu’une matière nouvelle ne peut être engendrée que par la substance.

L’esprit, entre autres, est l’une de ces substances. Il baigne dans un univers où se confondent toutes les connaissances possibles (la béance instable, le muable), et se construit un rapport au monde au moyen de chemins logiques, sinon cohérents (la béance stable, le fixe). Le désir de connaissances est indispensable – rien ne naît de rien – mais ne peut tout accomplir par lui-même. La connaissance, tant qu’elle est reçue, est une peau morte. Quand, par le levier de la pensée, l’esprit invente sa propre connaissance, il se donne une preuve de vie. Le mécanisme de la pensée est comparable à celui de l’identité : après avoir reçu la connaissance du bleu et du jaune, l’esprit se met en mouvement, et découvre le vert. Ayant réalisé cela, il trouve ensuite les nuances intermédiaires du vert, partant du vert profond pour aboutir au vert clair, presque jaune. Comprenant encore cela, il transpose ici ce qui se pratique là, et déduit le cercle chromatique dans sa globalité. Par la mise en mouvement de connaissances, l’esprit engendre de nouvelles connaissances pour recomposer une image complexe du monde – mais où les connaissances sont organisées de manière cohérente. Quand l’esprit perçoit des imperfections (où placer le rose dans ce système ?), il lui faut chercher de nouveaux matériaux (le blanc ou le noir), susceptibles d’engendrer à leur tour de nouvelles connaissances. L’acte de pensée permet ainsi d’échapper au cadre anecdotique des connaissances, indispensables mais limitées en contenu. L’idée, résultat de cette mise en mouvement, serait hiérarchiquement supérieure à la connaissance, car elle est une connaissance décelée en soi-même – et non empruntée à autrui. Nous comprenons alors pourquoi l’une des asphyxies possibles de l’esprit est le système clos (politique, religieux ou philosophique par exemple) qui se considère comme auto-suffisant : l’idée élaborée finissant toujours par devenir une simple connaissance, le système clos anéantit le principe de non-contentement – seul moteur véritablement capable de pousser l’esprit vers la complexité de ce qui lui est étranger ; ainsi, au lieu de reformuler un système – à défaut d’un monde – le système clos contraint la diversité à se plier aux chaînes déjà existantes ; l’esprit ne s’active que pour satisfaire ses propres limites.

Inversement, le système dynamique consiste à n’utiliser la connaissance que dans le but d’engendrer l’idée. Le noyau/esprit est disposé à changer perpétuellement de corps/connaissances, puisque son énergie n’est pas dans la seule collection des connaissances. Combien d’interprètes de renom avouent « oublier la technique » quand ils jouent ? Bien entendu, il ne sauraient l’oublier complètement, mais le propos devient prépondérant, la connaissance vassale de l’idée suzeraine.

L’idée est originale en soi, car déduite de soi-même, engendrée à partir du noyau même de la substance, amenée à l’existence grâce au mouvement des connaissances. Elle est originale, car unique pour soi-même, mais elle n’est pas indépendante car elle provient de connaissances antérieures. Le vert est unique, mais procède toujours du bleu et du jaune ; il ne saurait être confondu avec les couleurs qui le constituent – caractère unique de l’idée – mais il en est le résultat.

Tout bien considéré, l’œuvre d’art est une substance à l’image de l’esprit – ou du mouvement de la pensée. Unique, comme nous l’avons constaté, mais reliée à l’univers dont elle provient. L’œuvre, projection de l’esprit dans la matière (sonore, picturale, linguistique, corporelle), est une cristallisation momentanée de la substance. Comme l’idée, elle porte les marques indélébiles du fixe et du muable, dans ses parties et sa totalité, résultat des voyages successifs de l’esprit à travers l’une et l’autre béances.

Il n’est donc pas étonnant que le plaisir d’une perception sonore naisse de ce rapport élémentaire entre le fixe et le muable, puisqu’il entre en résonance avec une faculté psychique fondamentale et édifiante.