Prologue : L’arrivée d’un nouveau mode de transport en ville

Les débuts de l’automobile, considérés pour certains comme difficiles, sont sujet à débat242. Nous ne reviendrons pas en détail sur cette période qui va de 1890 à 1910, voire jusqu’aux années 1930243. Quelques éléments de contexte nous permettront cependant principalement d’envisager comment les utilisateurs et les promoteurs de ce nouveau mode de transports vont s’organiser pour dépasser ces attitudes et encourager le développement de l’automobile244. L’automobile est dénoncée comme étant bruyante, dangereuse (causant des accidents notamment par son immersion dans un contexte différent : véhicules rapides au milieu des anciens moyens de transports et sur un espace public encore inapproprié) et poussiéreuse. A la fin du dix-neuvième siècle, on a rangé ces comportements derrière le vocable d’autophobie245. On retrouve cette désignation dans deux dimensions bien distinctes. Du côté des populations, on peut percevoir des problèmes d’acceptation des véhicules à moteur. La plupart du temps, ces représentations proviennent des milieux ruraux. Elles sont répertoriées dans la presse246. La Revue de l’ACR relaye certaines pratiques de l’époque, telles que le lancé de pierres sur les voitures247, la mise en place de tessons de bouteilles sur les routes248 ou la pratique du fil tendu au passage des automobilistes249 dans certaines localités.

D’un autre côté, on peut également percevoir une certaine autophobie chez les pouvoirs locaux250. En prenant des arrêtés restrictifs contre la circulation automobile (notamment au niveau de la vitesse ou par restriction du stationnement) ou par des aménagements divers (mise en place de cassis ou de dos d’âne), certaines communes ont essayé de restreindre le développement de l’automobile. Régulièrement, dans les premières livraisons de la Revue de l’ACR des années 1900, il est recommandé aux adhérents la prudence pour traverser certaines communes sans avoir d’ennui. Dans le numéro d’août 1903 (n° 4), il est souligné la limitation de vitesse excessive dans certaines communes qui peut aller jusqu’à 8 km/h avec l’appui des contrôles de gendarmes. Parfois, l’ACR peut entrer en relation avec une municipalité pour améliorer ces situations difficiles. Ainsi en décembre 1903, « M. le maire d’Ecully a écrit une lettre fort aimable pour nous signaler la vitesse excessive de certains automobilistes traversant sa commune. Nous recommandons donc à nos membres une allure modérée et la plus grande prudence dans la traversée d’Ecully (…). Du reste, le Comité de l’ACR dans sa dernière réunion a voté l’achat de plusieurs poteaux du Touring-Club avec la mention Allure modérée, pour les offrir à la municipalité d’Ecully qui les fera placer elle-même aux endroits dangereux »251. Parfois, la polémique enfle par voie de presse. Dans un article « Encore un autophobe » paru dans la Revue de l’ACR 252 et dans le Tout Lyon automobile, M. Mathieu critique fortement les positions exprimées par le Député Justin Godart dans Le Lyon Républicain. Le Ministre des Travaux Publics, Louis Barthou sera lui aussi, même après avoir organisé le premier Congrès international de la route à Paris en 1908, présenté comme nuisant au développement de l’automobile notamment au sujet de la « Loi Barthou » du 20 juillet 1908253, qui prévoit de poursuivre les conducteurs fautifs.

Certains pays également sont restés célèbres pour avoir découragé volontairement le développement de l’automobile comme l’Angleterre et le « Red Flag Act »254, ou la Suisse, longtemps dénoncée comme une contrée autophobe dans les articles de la revue de l’Automobile-Club du Rhône des années 1900255. De la même sorte, certaines villes pouvaient être aussi taxées de villes autophobes. C’est visiblement le cas de la Ville de Lyon au début du siècle sous le mandat de Augagneur (1900-1905)256. Lyon était alors une ville que les automobilistes étaient invités à éviter257. Cette situation évoluera sensiblement à partir des années dix et progressivement les édiles s’efforceront d’améliorer les conditions de circulation des automobiles dans la ville comme nous le verrons par la suite. Toutefois cette situation de ville inhospitalière perdurera encore longtemps notamment aux yeux de la presse258. Dans d’autres contextes, Nice259 ou Toulon260 seront également désignées comme des villes autophobes.

Après la Première Guerre Mondiale, pour d’autres mobiles, certaines localités seront taxées de villes mendiantes ou inhospitalières261. Les villes mendiantes sont celles qui taxent les carburants des véhicules et les villes inhospitalières sont celles qui exigent un droit de stationnement. Le Touring-Club de France ira même jusqu’à diffuser une brochure permettant de repérer ces deux catégories de villes262. L’ACR fait ainsi étudier par son Comité de contentieux la question des villes à péages263. La Ville de Lyon, par sa position sur le stationnement à partir de 1926 et la taxe municipale imposée aux automobilistes, est également perçue comme une ville mendiante et inhospitalière264. Plusieurs débats sont relayés à travers les différentes décisions du Conseil d’Etat ou des Cours d’appel sur la légalité de la perception de telles taxes265. Mais jusqu’aux années vingt, d’autres localités comme Montélimar266, Villefranche ou Rive-de-Gier267, sont par moment encore désignées comme des communes autophobes268. Dans une lettre ouverte aux maires des 36 170 communes de France269, le Président de l’ACR, le Docteur Carle revient sur ce problème et insiste pour mettre un terme à ces mesures et à leurs applications :

‘« Je veux que ma première phrase exprime la reconnaissance que doivent tout d’abord les automobilistes d’aujourd’hui aux préfets, aux maires et en général à tous ceux qui ont collaboré en ces dernières années à l’organisation de la circulation et du même coup au perfectionnement du tourisme en France. Nombreux sont parmi nous ceux qui ont connu la néfaste période de l’allure de l’homme « au pas » ou du « dix à l’heure » aveuglément ou systématiquement appliqué. La sagesse l’a emporté, et nous devons reconnaître que, dans l’énorme majorité des cas, les règlements sont devenus plus raisonnables, et les gendarmes plus conciliants. Or c’est précisément le charme de cette entente cordiale qui nous fait vivement regretter les heurts épisodiques qui se produisent de temps à autre. Il serait facile et préférable de les éviter, car ils ne profitent ni à la circulation, ni au tourisme, ni à la maréchaussée. La petite histoire qui vient d’arriver à un ami en un beau dimanche de juin 1933 fera bien comprendre ma pensée. Et comme elle se répète, à quelques douzaines d’exemplaires, chaque dimanche, elle me paraît d’ordre général et susceptible d’intéresser nos collègues. (…)
Comme conclusion, nous demandons aux maires, auxquels la loi municipale de 1884, donne tous les pouvoirs de réglementation, de bien vouloir en faire un bon emploi et de placer aux endroits dangereux les gendarmes, dont l’utilité est incontestable par ce temps de circulation intensive. La raison, les nécessités de la circulation et aussi le bon usage des deniers publics plaident en faveur de ce choix judicieux. Nous demandons aux gendarmes de bien vouloir nous aider à maintenir la bonne entente qui est en ce moment la condition de toute circulation. S’il plaisait aux automobilistes d’appliquer rigoureusement le 18 ou 20 à l’heure qui régit Lyon et d’autres grandes villes voisines, les rues seraient entièrement embouteillées en moins d’une heure - et toute circulation rendue impossible, aussi bien pour les autos que pour les tramways et même les piétons. (…) Ce pouvoir dictatorial, qu’ils possèdent en France, doit les inciter à la plus grande justice, inspirée par la raison plus que par le règlement. C’est à ces sentiments que je fais appel, en les conviant à une amicale collaboration en vue de la tranquillité de nos dimanches, aussi bien que du développement du tourisme français. »’

En plusieurs occasions, l’ACR et d’autres organismes de tourisme ou de l’automobilisme, l’ACF et le TCF entre autres, tentent d’infléchir les mesures prises par certaines municipalités contre la circulation routière ainsi que de condamner le comportement des gendarmes qui appliqueraient trop scrupuleusement certains règlements270. En 1913, la Fédération des Automobiles-Clubs régionaux de France se positionne aussi contre l’établissement de taxes à l’entrée de certaines villes271. Plus tard en avril 1930272, la Fédération nationale des clubs automobiles fait part à l’ACR des doléances de certains clubs concernant des arrêtés municipaux réglementant la vitesse et la circulation dans quelques villages. Les responsables de l’ACR décident alors de faire étudier par son comité du contentieux les voies et moyens par lesquels le Club pourrait intervenir auprès des instances engagées. Aussi l’ACR proteste contre certaines municipalités qui, pour limiter la vitesse des voitures, creusent des cassis ou élèvent des dos d’âne sans nécessité et prie ses sociétaires de lui faire connaître les cas de ce genre pour en aviser la Fédération nationale des automobiles-clubs273. Parfois c’est sous forme de simple recommandation à la prudence que rappelle à ses membres l’ACR, comme le montre cet extrait du compte-rendu de la séance du 9 mai 1913 du Comité directeur de l’ACR : « Contraventions : Nous croyons devoir signaler à nos sociétaires certaines communes où les règlements sur la circulation sont appliqués avec une extrême sévérité et où les contraventions au vol pour excès de vitesse sont données avec une impitoyable rigueur. Salaise, près de Roussillon (Isère), Meyzieu (Isère), Saint-Laurent-de-Mure (Isère). Souhaitons que cette liste ne s’allonge pas trop ». Mais ce combat pour la route ne dure pas vraiment et les succès rencontrés par l’automobile dans son développement274 se transforment en problèmes pour les pouvoirs publics, censés s’adapter à ce nouveau mode de transport275.

Notes
242.

Sur cet aspect, les points de vues développés par Pierre-Lucien Pouzet, sur lesquels nous allons revenir, semblent parfois dépassés (notamment dans L’automobile autrefois, Editions Horwath, Lyon, 1996). Voir notamment les interventions de Mathieu Flonneau : « L’automobile contre la société ?... tout contre ! », et Etienne Faugier : « Légendes rurales : contestations croisées anto-automobiles au début du XXe siècle. Les cas du département du Rhône et de la Province de Québec », au colloque international L’anti-automobilisme. L’espace de l’ « automobile citoyenne », entre logique industrielle, critiques légitimes et autophobie, Paris I, Paris IV, Comité des Constructeurs Français d’Automobile, 4 juin 2009.

243.

Voir sur ce point Flonneau M., Paris et l’automobile, Un siècle de passions, Hachette, Paris, 2005, p. 47.

244.

Parmi beaucoup d’autres, on peut signaler des initiatives qui sont notamment proposées pour surveiller les accidents véritablement imputés à la circulation automobile, cf. « Le contrôle des accidents par la Commission des concours de l’Automobile-Club de France », Revue de l’ACR, n° 11, novembre 1908.

245.

Voir l’article « Variations sur l’autophobie », Revue de l’ACR, n° 10, septembre 1907, pp. 465-470.

246.

Voir Faugier E., L’automobile, son introduction et ses impacts sur l’aménagement urbain, l’administration et les transports dans la ville de Québec, Mémoire de Master d’Histoire sous la direction de J.-L. Pinol, Lyon 2, 2006, pp. 33-36.

247.

Cf. « Gare aux pierres », Revue de l’ACR, n° 3, juin 1906, pp. 116-120.

248.

Particulièrement repérée sur la Route de La Tour de Salvigny à Lyon, et relatée en séance du Comité directeur de l’ACR du 28 novembre 1913, cf. Revue de l’ACR, n° 12, décembre 1913.

249.

Cf. « Pour ne pas être décapité », Revue de l’ACR, n° 9, septembre 1913.

250.

Voir Bardou J.-P., Chanaron J.-J., Fridenson P. et Laux J. M., La révolution automobile, Albin Michel, Paris, 1977, p. 42.

251.

Cf. Revue de l’ACR, n° 5, décembre 1903, p. 232.

252.

Cf. n° 10, octobre 1908.

253.

Cf. Revue de l’ACR, n° 11, novembre 1908, p. 790.

254.

Les voitures devaient circuler au pas précédées d’un homme portant en drapeau, cf. Flonneau M., L’automobile à la conquête de Paris, 1910-1977, Formes urbaines, Champs politiques et représentations, Thèse d’Histoire, Paris I, 2002, p. 78.

255.

Voir les articles « La circulation automobile en Suisse », n° 6, janvier 1906, p. 369, « La circulation en Suisse », n° 1, avril 1906, p. 24 et 25, « Boycottons la Suisse », n° 5, août 1906, pp. 215-218, « Boycottons la Suisse », n° 6, septembre 1906, pp. 261-264, « Les automobiles en Suisse », n° 9, décembre 1906, p. 399, « L’automobile en Suisse », n° 8, août 1907, p. 424 et 425, « La suisse autophobe », n° 11, novembre 1907, « La suisse autophobe », n° 12, décembre 1907, « La suisse autophobe », n° 1, janvier 1908, « Les routes suisses » et « La police des routes suisses », n° 3, mars 1909, « Les règlements automobiles en Suisse », n° 4, avril 1909, « Autophobie et aérophobie suisses » et « L’automobile en Suisse », n° 8, août 1909 de la Revue de l’ACR.

256.

Voir Pouzet P.-L., La Grande Aventure automobile lyonnaise, Ed. La Taillanderie, Châtillon–sur-Chalaronne, 2006, pp. 71-74.

257.

Cf. Pouzet P.-L., L’automobile autrefois, op. cit., pp. 53-56.

258.

Séance du Conseil Municipal du 28 novembre 1955, et article « Lyon, ville hostile à l’automobile », Le Carnet de l’automobile, n° 49, janvier 1956, pp. 9-11, deux occasions où est repris assez largement le point de vue hostile de la presse à l’égard de la ville de Lyon au niveau de sa politique de stationnement notamment.

259.

Voir l’article « Autophobie à Nice », Revue de l’ACR, n° 1, janvier 1909. Concernant Nice, voir aussi Orselli J., 2009, op. cit., Partie I, p. 243.

260.

« M. le Comte de Chabannes donne lecture d’une lettre de M. le Marquis de Chabannes la Palice, signalant que la ville de Toulon doit être comptée dans la liste des villes « à péage » et donnant le conseil de l’éviter si on le peut. Le Comité décide d’écrire au journal L’Auto pour signaler le cas », cf. séance du comité du 19 décembre 1913, Revue de l’ACR, n° 12, décembre 1913.

261.

Cf. « Les villes à péages et les taxes sur l’automobile », par H. Godin, paru dans La Quinzaine automobile, Revue de l’ACR, n° 9, septembre 1913.

262.

Cf. « Villes mendiantes. Villes inhospitalières. Une brochure qui permettra d’éviter les unes et les autres », article paru dans la revue du Tournig-Club de France et reproduit dans le numéro 4 de la Revue de l’ACR, en avril 1926.

263.

Cf. séance du 28 novembre 1913, du 16 janvier et du 20 février 1914 du Comité de l’ACR, Revue de l’ACR, n° 12, décembre 1913, n° 1, janvier 1914 et n° 2, février 1914. Un rapport est établi par Chambre sur cette question, avec les avis unanimes du Comité du Contentieux sur l’illégalité de la perception d’une taxe forfaitaire sur les automobiles perçue dans les conditions indiquées.

264.

Voir les numéros 11 (novembre 1926), 12 (décembre 1926), 3 (mars 1927) de la Revue de l’ACR qui reviennent sur ce point.

265.

Cf. Rubrique « Jurisprudence » du n° 11 de novembre 1926 de la Revue de l’ACR.

266.

Cf. « Communication au sujet de la vitesse limitée à 12 km à l’heure à Montélimar alors que le Code de la route était censé avoir mis fin aux extravagances du 6 à 12 km à l’heure, de l’homme au pas et autres plaisanteries de ce genre », Revue de l’ACR, n° 11, novembre 1927.

267.

Cf. Rubrique « Informations utiles », Revue de l’ACR, n° 4, avril 1929.

268.

Voir l’article « Pour les municipalités autophobes », Revue de l’ACR, n°8, août 1926 et la réunion du comité de l’ACR du 4 juin 1930, Revue de l’ACR, n° 6, juin 1930.

269.

Publiée dans le n° 7 de juillet 1933 de la Revue de l’ACR.

270.

Voir notamment l’article « Résistance » dans lequel sont dénoncées toutes les attaques dont est victime l’automobile (contraventions, sanctions après accidents…), cf. Revue de l’ACR, n° 2, février 1910 ; ou l’article de J. Bernard « Une « espèce » intéressante », qui condamne les abus de limitation de vitesse dans certaines communes et les excès de contrôle des gendarmes, cf. Revue de l’ACR, n° 7, juillet 1913.

271.

Cf. « Lettre de la Fédération des Automobiles-Clubs régionaux protestant contre l’habitude qu’ont pris certaines municipalités d’exiger des automobilistes le paiement d’une taxe au moment de leur entrée dans la ville, et demandant d’intervenir auprès de ces municipalités pour faire cesser cet état de choses qui ne pourrait qu’éloigner les touristes » transmise en comité de l’ACR, 28 novembre 1913, Revue de l’ACR, n° 12, décembre 1913.

272.

Cf. réunion du comité de l’ACR du 2 avril 1930, Revue de l’ACR, n° 4, avril 1930.

273.

Voir le n° 6 de juin 1930 de la Revue de l’ACR.

274.

Sur le succès du développement de l’automobile, voir notamment Studeny C., L’invention de la vitesse. France XVIIIe-XXe siècle, Gallimard, Paris, 1995.

275.

Voir Bertho Lavenir C., La roue et le stylo, Comment nous sommes devenus touristes, Odile Jacob, Paris, 1999, pp. 192-215.