Nous avons commencé cette partie en parlant des mondes automobiles. Nous avons vu que l’automobile entraîne dans son sillon le développement d’une variété très importante de secteurs et de professions. Comme Howard Becker le souligne, ce sont les liens entre ces différents « maillons » qui rendent visibles ces mondes. Ils le sont d’autant plus qu’ils se trouvent progressivement représentés dans un rassemblement unique, l’Automobile-Club du Rhône. Par ailleurs, au niveau des usages comme au niveau de la mobilisation associative ou médiatique, ou des pratiques sportives ou touristiques, ce nouveau mode de transport peut toucher des personnes d’horizons assez différents375. En effet, il faut ici souligner les usages à la fois aristocratiques376 mais en même temps utilitaires et professionnels des premières années de développement de l’automobile377. Les médecins, les vétérinaires, les représentants, puis les commerçants et les artisans adoptent massivement ce nouveau mode de transport. Pourtant cette multiplicité d’acteurs et de secteurs d’activité peut être rangée sous le vocable de monde automobile, tant l’unité, au moins sur le plan local, peut se dessiner à travers l’émergence d’un acteur unique et rassembleur, l’ACR. Ainsi progressivement, le Club fait converger vers lui les différents protagonistes des mondes de l’automobile, qu’ils soient industriels, médecins, sportifs, journalistes, ingénieurs, administratifs ou élus. Même dans la deuxième partie de notre période d’étude, quand de nouveaux acteurs de ces mondes automobiles émergent, tels la Prévention Routière ou les Chevaliers de la Route378, c’est largement dans le cadre et en prolongement de l’activité de l’ACR que cette extension se réalise. Nous allons donc dans un premier temps revenir sur les conditions d’émergence de l’ACR. Il s’agira de présenter les raisons qui ont permis de rassembler des personnes issues de milieux hétérogènes et qui ne pourraient pas forcément être identifiées sous un même cadre hormis celui de l’ACR, rendant encore plus visibles les liens qui rassemblent les membres de ces mondes automobiles.
C’est par le biais des sources imprimées que l’on peut retracer l’histoire de l’ACR. En effet, nous n’avons pas retrouvé les archives de l’association ni pu rencontrer des personnes ressources et témoins des activités passées de cette structure379. Les principales informations que nous avons pu rassembler proviennent des différentes revues qui ont tour à tour relayé l’activité du Club380, publiant les comptes-rendus de ses comités directeurs mensuels ou de ses assemblées générales annuelles. La fondation de l’ACR en 1902 fait suite à plusieurs tentatives de regroupements. Ce mouvement de refondation a été le lot des premiers automobiles-clubs381. L’ACR a ensuite été concurrencé pendant une courte période par l’Union Automobile de Lyon382 avant de l’intégrer et de monter progressivement en puissance jusqu’aux années cinquante et soixante, âge d’or des automobiles-clubs de province383. Pendant toute cette période, il représente la seule grande organisation référente pour les pouvoirs publics sur les questions du tourisme, de l’automobile et des transports à Lyon, en termes de nombre d’adhérents, d’activité et de prestige. Il reste toutefois concurrencé sur certains créneaux, comme sur la question du tourisme, par le Syndicat d’initiative (créé en 1902), mais moins par le Touring-Club de France, qui ne compte qu’un seul représentant départemental à Lyon384. Sur le plan économique et industriel, en dehors de la structuration des enjeux propres à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon, l’ACR voit sa position contrebalancée sur certaines questions par l’Association Industrielle, Commerciale et Agricole de Lyon (créée en 1917385) et plus tard par le Comité d’aménagement et d’expansion économique de la région lyonnaise (créé en 1953), puis sur le plan des transports avec les différents syndicats de ce secteur d’activité.
Sur le plan local et régional la position de l’ACR concernant la question automobile s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, cela tient pour partie aux personnalités membres du Club. Ainsi, dès l’origine il comprend trois catégories d’adhérents : « a) des présidents d’honneur, comme le préfet du Rhône, le maire de Lyon, le général gouverneur militaire de Lyon, commandant le XIVe corps d’armée, le président de l’Automobile-Club de France (à l’époque le comte Robert de Vogüe)386, le président du Touring-Club de France (H. Defert), le président de la Chambre Syndicale des Automobiles (Baron Petiet), le président de la Fédération des Automobiles-Clubs régionaux de France (H. Franchomme) et le secrétaire général de l’Association Générale Automobile (Edmond Chaix) ; b) des membres fondateurs et c) des membres actifs »387. Par ailleurs, plusieurs conseillers municipaux, conseillers généraux, ingénieurs des ponts et chaussées ou du service vicinal, des membres du Tribunal de Lyon ou du personnel des services de police, sont membres de l’ACR, sans parler des principaux acteurs de la vie automobile à Lyon (constructeurs d’automobiles, garagistes, transporteurs…) ni des autres personnalités lyonnaises importantes (médecins, industriels, journalistes…). Ainsi, lors des principaux évènements organisés par l’ACR (courses, concours, banquets, bals, assemblées générales), qui symbolisent les moments forts de l’activité du Club, on retrouve très facilement les principales personnalités politiques, militaires, administratives, industrielles et médiatiques de la scène locale lyonnaise. Ces dernières peuvent alors, le temps d’un rassemblement ou d’une manifestation, s’afficher et partager le même point de vue sur le développement de l’automobile en ville. Néanmoins, sur d’autres plans, elles peuvent avoir des avis opposés quant à la manière d’organiser ce développement388. Ces divergences n’empêchent pas que, par leur adhésion au Club, elles témoignent nécessairement d’une volonté de promouvoir ce nouveau mode de transport. Les principaux évènements automobiles (courses, grand-prix, salons, expositions…), que l’ACR organise, promeut et accompagne, lui offrent l’occasion d’accueillir et de s’afficher auprès des principales personnalités politiques et médiatiques locales. Lors de l’organisation de la venue d’une personnalité politique ou intellectuelle à Lyon ou d’une conférence sur un thème touchant à l’automobile ou au tourisme, les salons de l’ACR sont proposés très volontiers comme lieu de réception et point de ralliement de la presse locale389. De même, plusieurs réalisations lyonnaises sont l’occasion de réunir certaines personnalités locales autour de l’ACR lors de visites de chantiers ou d’inaugurations comme ce fut le cas pour le tunnel de la Croix-Rousse, l’Axe Nord-Sud390, le tunnel de Fourvière ou certains parkings souterrains.
La quête du nombre d’adhérents et du prestige de certains d’entre eux est l’une des priorités affichées du Club et est rappelée sans cesse dans les discours du président de l’ACR lors des assemblées générales annuelles. Aussi l’ACR ne manque pas, à l’occasion de la nomination d’un nouveau préfet ou d’un nouveau gouverneur de la ville de Lyon, de le recevoir personnellement dans ses salons et d’en faire un président d’honneur391. Chaque adhérent est invité à essayer de convaincre les membres de son entourage de rejoindre le Club et se doit de convaincre ses parents, amis ou collègues prestigieux à faire de même. La prospection et la représentation territoriale de l’ACR font d’ailleurs partie des préoccupations récurrentes de ses principaux membres. Ce souci génère même un appareil spécifique et, en séance du Comité directeur de l’ACR du 24 novembre 1937, le secrétaire général Maurice Gerin, fait connaître que Jean Chardiny est agréé comme collaborateur au poste de Délégué de l’ACR, pour rendre visite aux personnes que leur qualité désigne pour appartenir à l’ACR392. L’ACR soigne son réseau.
A côté de ces relations médiatiques et politiques locales, d’autres liens plus privilégiés peuvent naître entre l’ACR et certains acteurs lyonnais. Dans les premières années de ses mandats, au moins jusqu’à la Première Guerre Mondiale, on peut mettre en avant un certain rapprochement entre le Maire de Lyon, Edouard Herriot et le Club393. A l’inverse de son entrée en politique, ce n’est pas par ses liens familiaux394 que Herriot va rencontrer l’ACR. C’est principalement l’organisation de la Semaine de l’aviation à Lyon en 1910395 qui lui permet, en tant que Maire de Lyon de devenir président de la commission de la semaine d’aviation396 et de mieux connaître l’ACR, organisateur de cette manifestation397. Dans la foulée, le Maire de Lyon participe au banquet de l’ACR du 4 février 1911398. Cette proximité dure au moins jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Visiblement, après cette période, Herriot ne cherche plus autant à nouer des contacts sur le plan local. Il se fait progressivement représenter aux manifestations organisées par l’ACR par des conseillers municipaux, des membres de son cabinet ou du personnel municipal. Toutefois, un autre épisode témoigne de la continuité de la relation sociale entre le Maire de Lyon et l’ACR. En 1929, Herriot entreprend un voyage de trente deux jours en automobile entre Lyon et Athènes (3712 km) à travers l’Europe centrale avec pour chauffeur, le président de l’ACR, Jean Deydier399. De cette expérience, le Maire de Lyon en tirera d’ailleurs un livre400. Le « président-chauffeur » de l’ACR ne manque pas d’ailleurs de souligner le souvenir de ce voyage dans un de ses discours au banquet du Club, comme un gage du lien entre l’association et la mairie :
‘« (…) Vous voudrez bien, M. l’Adjoint, dire à M. le Maire, combien restera vivace chez moi le souvenir de ce voyage exceptionnel qu’il m’a permis de faire à ses côtés.De leur côté, le Préfet du Rhône, le Gouverneur Militaire de Lyon ainsi que certaines personnalités lyonnaises comme le Procureur Général de Lyon, le Secrétaire Général pour la Police de la Préfecture du Rhône, les présidents du Syndicat d’initiative de Lyon, du Moto-Club de Lyon, de l’Aéro-Club de Lyon… assistent régulièrement aux diverses manifestations de l’ACR ou se font représenter.
Sur un plan cette fois plus quantitatif, revenons un instant sur le nombre d’adhérents de l’ACR. Les années 1900 sont celles qui rassemblent en leur sein les premiers pionniers, passionnés et adeptes de ce nouveau mode de transports, issus des classes aisées de la bourgeoisie lyonnaise. Puis progressivement, l’ACR attire de plus en plus de monde, dans un cadre qui reste toutefois toujours mondain et parfois même aristocratique402. Cette cohésion sociale est garantie par les mécanismes d’adhésion : pour devenir membre de l’ACR, il faut être présenté et parrainé par deux membres du Club, et l’adhésion est officialisée par décision du conseil d’administration de l’ACR qui siège tous les mois. Il faut également s’acquitter d’un droit d’entrée (fixé à 20 francs)403 afin de garantir une certaine homogénéité sociale404. Dès la fin de la première année, le Club passe de 60 à 200 adhérents. Il compte 1000 adhérents après la Première Guerre Mondiale, puis 3000 au début des années 1930, et 5000 avant la Seconde Guerre Mondiale. C’est à la fin des années cinquante, que son nombre d’adhérents est le plus élevé : il compte alors plus de 12 000 membres, chiffre qui reste stable jusqu’aux années soixante-dix405.
Au départ, le Club rassemble quasiment l’ensemble des premiers automobilistes lyonnais. Pour réussir à conduire et à pratiquer l’automobile, il est d’ailleurs presque nécessaire d’appartenir à l’ACR (pour pouvoir la réparer, bénéficier de certains conseils et de services…). Avec le développement important de l’automobile au début du vingtième siècle, l’ACR ne parvient évidemment pas à compter parmi ses membres l’ensemble des automobilistes, même s’il en fait son ambition à un moment406. Passées les premières années de fonctionnement du Club, un débat sur la possibilité d’étendre le Club à l’ensemble des automobilistes lyonnais s’organise à la fin des années vingt au sein du conseil d’administration, relayé notamment par le président de l’ACR, Jean Deydier, qui en fait un de ses derniers chevaux de bataille. Pour réussir cette expansion sans mettre à mal la cohésion sociale, et passer du Club à l’organisation de masse, il propose de distinguer plusieurs possibilités d’appartenance au Club, en fonction des différents services dont les membres bénéficient407. Cette tentative d’ouverture n’a jamais pu véritablement être mise en œuvre avant la Seconde Guerre Mondiale et il faut attendre les Trente Glorieuses pour voir le nombre de membres grandir considérablement. La croissance se fait donc surtout par l’absorption des autres groupes de même nature sociale. Après leur dissolution, l’ACR récupère progressivement les membres de l’Union Automobile de Lyon408 ainsi que les membres résidant à Lyon ou dans la région lyonnaise de l’Auto-Club (dont le siège est à Paris)409. Ce n’est que très tard, dans les années 1980, que l’ACR abandonne le système de désignation de ses membres autorisés, bien que cela ne soit pas forcément synonyme de démocratisation et de massification du nombre d’adhérents. Ainsi dans les années quatre-vingt, le président de l’ACR est obligé de marquer ses distances vis-à-vis des anciennes traditions du Club410 :
‘« Automobilistes, surtout n’allez pas croire qu’il s’agit d’un CLUB fermé, et que pour y adhérer il faut être recommandé par deux parrains et montrer patte blanche. Tout ceci est périmé, et si à l’origine en 1902 (date de la création du CLUB) cela a existé, il ne saurait en être question de nos jours. L’Automobile-Club du Rhône a su évoluer, et suivre, au fil des jours sa vocation réelle, à savoir être :A côté de ce premier bilan à la fois quantitatif et diplomatique du poids de l’ACR, il est important de revenir plus particulièrement sur la place qu’a occupée l’ACR au milieu des autres associations, cercles et lieux de rencontres ou de sociabilité lyonnais. L’historienne Bernadette Angleraud constate un tournant au niveau de l’appartenance des élites lyonnaises à certains clubs mondains dès le début du vingtième siècle. On ne retrouve pas les nouveaux grands industriels lyonnais dans les cercles de sociabilité classiques tels que le Jockey-Club, le Cercle de Lyon, du Divan ou le Cercle du Commerce, nous dit-elle. En fait, « par fierté ou par souci d’efficacité, ces industriels se retrouvent dans de nouvelles structures, moins mondaines et plus pratiques. L’Automobile-Club du Rhône, créé en 1902, avec le triple objectif de favoriser le développement de l’industrie automobile, d’encourager le sport automobile et de faciliter les pratiques touristiques en patronnant hôtels et garages, attire aux côtés des nouveaux praticiens de l’art automobile des industriels, tels que Berliet, Court, Pilain, Rochet, Lumière, Mérieux412, Grammont qui y trouvent une structure permettant de concilier plaisir et utilité. Pour les uns, le Club est directement en lien avec leur pratique professionnelle, pour les autres il offre des services pratiques et des activités dans un secteur de pointe »413. De plus, au nombre de ses illustres membres, l’Automobile-Club du Rhône a également compté les frères Lumière, l’industriel Paul Gillet, Louis Seguin, Alexis Carrel, Ernest Grand-Clément, Georges Villiers414 ainsi que tous les grands constructeurs automobiles de l’agglomération : Cyrille Cottin, Auguste Teste et encore Frédéric et Charles Dideriscks, Maurice Audibert, ou Edouard Rochet. Plus tard, Paul Berliet rejoint à son tour l’ACR et devient également membre de son comité directeur415. On retrouve donc à la fois des membres dont les intérêts économiques et industriels sont directement liés au développement de l’automobile et des individus en trajectoire d’ascension sociale qui adoptent la pratique automobile et ses sociabilités induites comme les marqueurs de leur réussite sociale. « L’Automobile-Club apparaît comme l’archétype des nouveaux cercles, dont les finalités sont plus pratiques, moins élitistes, et ainsi paraissent mieux adaptées aux aspirations de ces nouveaux patrons qui ne disposent que de peu de temps hors de leurs usines et entendent, donc, concilier plaisirs et utilité »416. L’ACR offre donc un cadre idéal pour les entrepreneurs de la seconde industrialisation, au plus près de leurs préoccupations professionnelles.
A côté de ces industriels plus ou moins directement concernés par l’automobile, on peut noter la présence d’autres personnalités lyonnaises importantes comme membres de l’ACR. Ainsi certains nobles locaux, comme le Comte Henri de Chabannes417, le vicomte de la Chapelle, constructeur d’automobiles, le Comte Perret du Cray, le Marquis d’Albon, ou le Comte de Lacroix-Laval, font partie du Club, renforçant le caractère aristocratique des premiers âges de l’automobile et du Club. Par ailleurs plus massivement, de nombreux docteurs et professeurs de médecine rejoignent le Club. Parmi eux, on peut citer les Professeurs Louis Teissier et Léon Bérard418, Jules Courmont419 ou les Docteurs Bouget, Rebatel, Siraud, Bonnet, Carle, Carrier, Chalier, Lyonnet, Destot, Baurand, Nové-Josserand, Rougier, Rafin, Vichot, Gauthier, Albert Jambon, Jacqueau, ou Tavernier420 entre autres. On retrouve aussi le Professeur Josserand de la Faculté de droit de Lyon421. Les publications de l’ACR ne manquent pas de souligner cette présence des savants, et de mettre ceux-ci à contribution, comme en témoigne sa revue. Ainsi « L’ACR s’honore de compter parmi ses sociétaires un grand nombre de médecins, professeurs et spécialistes de la ville de Lyon, Nous avons eu la pensée, dans le but d’être utiles à nos sociétaires, de demander à quelques uns de nos maîtres Lyonnais des articles sur des sujets médicaux intéressant les automobilistes, convaincus que ces articles seraient goûtés au plus haut point par les fervents de l’automobile que nous sommes »422. Par ailleurs, il faut noter les liens que tisse l’ACR avec les principaux ingénieurs des autorités locales pendant l’entre-deux-guerres tout en conservant les distances sociales : notamment, Camille Chalumeau, ingénieur en chef de la ville de Lyon, Claude Delaigue, ingénieur en chef du service vicinal, ou Victor Varvier puis Antoine Thiollière, ingénieur en chef des ponts et chaussées du Rhône, sont ainsi tour à tour invités à la fin des années 1930 dans la Commission technique de l’ACR. Après la Seconde Guerre Mondiale, Jacques Rérolle, ingénieur en chef des ponts et chaussées du Rhône, est membre du comité directeur de l’ACR et de la commission de circulation de l’ACR dans les années 1950. Ses successeurs, Clément Roques et Raoul Rudeau, sont également membres de l’ACR.
Même si l’automobile introduit une dimension essentielle dans l’appropriation de l’objet, c’est-à-dire que le propriétaire peut conduire de manière autonome son véhicule sans avoir besoin de recourir au service d’un chauffeur ou d’un mécanicien423, l’ACR est bien régi par un fonctionnement de classes. En témoignent, à côté de ses modalités d’adhésion, certaines de ses initiatives. Ainsi, lors de la séance du Comité de l’ACR du 29 mars 1912, Jean Bernard propose de « mettre à l’étude un prix médaille ou récompense, à décerner aux chauffeurs-mécaniciens qui justifieraient avoir donné à leurs maîtres pleine satisfaction pendant un nombre d’années à déterminer. Ce serait pour lui encourager la classe très méritante des chauffeurs et conducteurs d’automobiles »424. Autre élément de ce système de récompenses aux méritants serviteurs des pionniers de la route, la prime à ceux que l’on n’appelle pas encore des agents de la circulation : « Le président a envoyé au chef du Corps des gardiens de la paix de Lyon une somme de 200 francs, destinée à récompenser les gardiens de la paix les plus méritants parmi ceux qui assurent le service de vigie dans la Ville de Lyon. »425. Ainsi, surtout pour ses premières années d’existence, le développement de l’ACR a parfois pour cadre certaines pratiques mondaines et parfois même aristocratiques. Certains services proposés par le Club (Service de placement de chauffeurs) ou la fréquence de l’usage de termes tels que « maîtres » ou « domestiques » dans sa revue le confirment. Mais les activités du Club témoignent progressivement d’un fonctionnement, d’une ouverture426 et d’une représentativité de plus en plus larges, en lien avec la propre logique de développement de l’automobile427. Il va ainsi « attirer un public varié d’industriels, autant que de sportifs ou de pères de familles soucieux d’utiliser leur automobile pour voyager avec leur progéniture »428.
Nous venons d’envisager l’ACR comme un lieu fédératif du groupement des usagers lyonnais de l’automobile. Il s’agit à présent de regarder plus en détail son fonctionnement et sa structuration. Cela nous permettra de mieux appréhender son rôle et les répertoires d’action qu’il peut développer dans les scènes d’action publique lyonnaise429.
Albert de Dion, « L’automobile, reine du monde », reproduit in Futuribles, n° 238, janvier 1999, pp. 57-66.
« La pratique automobile est un des rares secteurs à fédérer la haute société lyonnaise, les autres clubs, qui se créent autour d’une activité sportive ou ludique, retrouvent les clivages sociaux traditionnels », cf. Angleraud B. et Pellissier C., 2003, op. cit., p. 610.
La représentation des catégories de véhicules, entre voitures de tourisme et véhicules utilitaires (dans une proportion équivalente) est assez frappante à ce titre de l’usage à la fois professionnel et touristique de l’automobile pour les années d’après Première Guerre Mondiale.
Créés respectivement en 1945 et en 1966.
De plus, le rôle et la place du Club sur la scène politique et associative lyonnaise ont été profondément transformés depuis les années soixante-dix Bien que la défense active des automobilistes soit affichée encore aujourd’hui comme une priorité, et que la lutte contre l’insécurité routière reste une dimension importante de son activité, l’association est aujourd’hui davantage une sorte d’agence de voyage qui propose également quelques services à ses adhérents et aux automobilistes (conseils touristiques, assistance juridique, stages de récupération de points de permis, stages de formation, contrôles de sécurité, contrôles pollution, ventes d’accessoires….) à côté de la participation offerte à différentes animations et manifestations. Par ailleurs sur le plan national, les adhérents des différents automobiles-clubs en France reçoivent la revue L’automobiliste et en interne, les membres de l’ACR reçoivent la revue ACR magazine. Le changement récent de local au printemps 2006 symbolise cette évolution, quand le Club passe du quartier de Grôlée, son siège historique au Quai Jean Moulin, suite à la vente par la Ville de Lyon de certains îlots de ce quartier à un groupe d’investissements américain.
Voir sur ce point Faugier E. et Gardon S., « Le spectacle des transports sur papier. Les revues d’un automobile-club comme lieu de l’automobilisme », in Flonneau M. et Guigueno V. (dir.), De l’histoire des transports à l’histoire de la mobilité ? Etat des lieux, enjeux historiographiques et perspectives de recherche, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2009. Sur les revues touristiques, voir aussi Bertho Lavenir C., « Le voyage : une expérience d’écriture. La revue du Touring-Club de France », Cahiers d’ethnologie de la France, n° 11, 1997.
Comme pour l’Automobile-Club du Sud Ouest, au départ Automobile Bordelais.
Notamment au niveau de la représentativité au sein des instances délibératives municipales. Ainsi, lors de la mise en place de la première grande commission municipale de police du roulage, l’ACR et l’Union automobile de Lyon étaient tous deux représentés dans cette structure, cf. Lettre du maire de Lyon du 11 novembre 1912, AML 1140 WP 094.
« En 1923 fut créée la Fédération Nationale des Clubs Automobiles de France, dont la présidence se confondait avec celle de l’ACF, organisation qui subsista pendant près d’un demi siècle, au cours duquel les automobiles clubs régionaux atteignirent leur apogée », cf. Lemerle Jean-Louis, 1987, op. cit., p. 96.
L’ACF et le TCF sont de ce point de vue organisés territorialement de manière très différente. Quand plusieurs automobiles-clubs provinciaux sont créés, se pose rapidement la question délicate de leur regroupement par union ou fédération nationale (voir plus loin), alors que le TCF, fort de nombreux adhérents sur le plan national, bénéficie d’une certaine forme de centralisation en s’appuyant seulement sur la présence de délégués départementaux (organisés autour de sections locales) et non de véritables structures implantées localement.
Qui fête avec son président Jean Perrachon, ses cinquante ans en 1967, cf. Le Carnet de l’Automobile, n° 200, décembre 1967, p. 9.
Plus tard, le Marquis de Dion, député et président de l’ACR, sera lui aussi nommé président d’honneur de l’ACR en séance du Comité directeur de l’ACR du 15 mars 1913, cf. Revue de l’ACR, n° 3, mars 1913.
Cf. Pouzet P.-L., 2006, op. cit., p. 78.
Le secrétaire général pour la police du Rhône ne partageait pas forcément les mêmes vues que certains industriels ou ingénieurs lyonnais, notamment en terme de réglementation de la circulation.
Jusqu’à encore très récemment où Dominique Perben a été reçu dans les Salons de l’ACR en début d’année 2007, comme l’avaient été avant lui d’autres Ministres des Transports tel l’élu lyonnais Pinton, venu parler des autoroutes à Lyon le 16 avril et le 22 octobre 1956, cf. « M. le secrétaire d’Etat Pinton a présidé le 16 avril – à l’opéra – une triple conférence sur les autoroutes », Le Carnet de l’automobile, N° 53, mai 1956, p. 2, et « M. le Ministre Pinton à l’ACR, Espoir d’autoroutes », Le Carnet de l’automobile, n° 59, novembre 1956, p. 29.
Visite du chantier de l’Axe Nord-Sud à l’automne 1956, cf. « Ponts, Quais et Dôme », Le Carnet de l’automobile, n° 60, décembre 1956, p. 14.
Les réunions du comité directeur de l’ACR du 3 novembre et du 15 décembre 1911 mentionnent la réception du nouveau gouverneur militaire de Lyon et sa nomination comme membre d’honneur de l’ACR, cf. Revue de l’ACR, n° 11, novembre 1911 et n° 12, décembre 1911. Plus tard est à nouveau évoquée la réception à l’ACR du nouveau gouverneur militaire de Lyon en septembre 1932 puis du nouveau Préfet du Rhône, M. Villey-Desmesrets, le mercredi 14 décembre 1932, cf. art « L’ACR reçoit le nouveau Préfet du Rhône », Revue de l’ACR, n° 12, décembre 1932. « M. Massenet quitte Lyon (…) bienvenue à M. Ricard, Inspecteur Général de l’Administration », cf. Le Carnet de l’automobile, N° 67-68, juillet-août 1957, p. 11.
Cf. Revue de l’ACR, n° 11, novembre 1937.
Comme on avait pu précédemment évoquer ses liens à la même époque, avec la famille Berliet.
Son beau-père le docteur Rebatel, (1845-1905), ancien Président du Conseil Général du Rhône, qui lui ouvre les portes de certains cercles lyonnais, n’est pas membre de l’ACR.
Voir Large E., 100 ans d’aéronautique Lyonnaise, Ed. La Taillanderie, Châtillon–sur-Chalaronne, 1998.
Il suit le projet d’aérodrome de Bron porté par l’ACR et l’Aéro-Club de Lyon, cf. Angleraud B. et Pellissier C., 2003, op. cit., p. 579.
Au cours des années 1905-1914, l’ACR s’intéresse de plus en plus au domaine de l’aviation (organisation de meetings, comptes-rendus des activités de l’aviation dans sa revue, développement de liens avec l’Aéro-club de Lyon…).
Cf. Revue de l’ACR, n° 2, février 1911.
Cf. Article de Paul Vigne « Sous l’olivier (Par Edouard Herriot) », Revue de l’ACR, n° 1, janvier 1931.
Herriot E., Sous l’olivier, paru en 1930, qui porte principalement sur la Grèce, cf. Grosclaude P., Edouard Herriot, Ecrivain et homme d’Etat, Ed. La Caravelle, Paris, 1932, pp. 108-114.
Cf. Discours de Deydier au Banquet de l’ACR du 1er février 1930, Revue de l’ACR, n° 2, février 1930.
En confèrent certains services proposés par le Club dans ses premières années (Service de placement de chauffeurs) ou l’emploi de certains termes dans la revue : maîtres, domestiques… Ainsi dans les premières années du vingtième siècle notamment, les pratiques automobiles s’inscrivent clairement dans une logique de distinction sociale. Voir sur ce point Bertho Lavenir C., « Luttes des classes et d’influences », Cahiers de médiologie, n° 2, 1996, pp. 131-140.
Si l’adhésion à l’ACR reste élevée, elle est moins prohibitive que l’entrée au Tennis-Club de Lyon (100 francs) ou à d’autres clubs et pratiques sportives locaux comme l’escrime (144 francs), voir sur ce point Angleraud B. et Pellissier C., 2003, op. cit., pp. 459-462.
En plus de toutes ces conditions, il faut naturellement au préalable posséder une voiture, ce qui constitue déjà une barrière à l’entrée du Club car cela reste un luxe au moins jusqu’à l’entre-deux-guerres.
Voir en annexe le tableau du nombre de membres de l’ACR.
Vocation, que certains clubs arrivent plus facilement à accomplir. Ainsi en 1938, l’AC du Nord compte 35 000 membres et l’AC du Gard comprend les 8/10e des automobilistes régionaux, cf. AG de l’ACR du 13 février 1939.
Voir les débats à la fin des années vingt dans la Revue de l’ACR sur la distinction entre les membres actifs et simples adhérents avec pour objectif d’étendre l’action de l’ACR. Une modification des statuts est même envisagée avec plusieurs tentatives de convocation d’assemblée extraordinaire, mais elle n’est jamais adoptée, ces assemblées n’ayant jamais pu se dérouler suite à l’insuffisance du nombre de membres présents, cf. « Projets de modifications aux statuts de l’ACR » présentés par le président Deydier en séance du Comité de l’ACR du 9 janvier 1929 : il prévoit de créer une section spéciale à côté de l’ACR proprement dit, section composée de propriétaires d’automobiles, avec une cotisation réduite, et jouissant d’avantages spéciaux, cf. Revue de l’ACR, n°1, janvier 1929. Après l’échec des assemblées générales extraordinaires le 12 février 1929 (Revue de l’ACR, n° 2, février 1929), et le 27 janvier 1930 (Revue de l’ACR, n° 2, février 1930), la modification des statuts est approuvée en AG extraordinaire du 26 mars 1930 (Revue de l’ACR, n°4, avril 1930).
Juste avant la Première Guerre Mondiale, étant donné que le Docteur Siraud devient membre de l’ACR le 30 janvier 1914 (parrainé par Deydier et le Docteur Carle), cf. Revue de l’ACR, n°2, février 1914. Les liens entre les deux associations étaient déjà forts et cordiaux, le Docteur Siraud assiste et prend la parole au banquet de l’ACR du 3 février 1912, cf. Revue de l’ACR, n° 2, février 1912.
Réunion du comité de l’ACR du 6 août 1930, cf. Revue de l’ACR, n° 8, août 1930.
Ce qui n’empêche pas le Club de perdre des adhérents. 682 en 2003 et 3 285 aujourd’hui, après la fusion de l’ACR avec l’ « Automobile Club Action + » qui regroupe sept autres clubs dont l’Automobile-Club d’Alsace, en janvier 2003
Editorial du président de l’ACR Gabriel Saisse, Rhodania Automobile Loisirs, n° 10, avril 1985.
Qui est par ailleurs membre du comité directeur de l’ACR, cf. CR de l’AG de l’ACR du 26 janvier 1910, Revue de l’ACR, n° 2, février 1910.
Cf. Angleraud B., « Les entreprises familiales à l’épreuve de la « loi des trois générations » », LAHRHA.
Ancien élève de l’Ecole des Mines de Saint-Étienne, membre de l’ACR entre 1934 et 1939, il est Maire de Lyon en 1940, quand Edouard Herriot est assigné en résidence en Allemagne, jusqu’à sa propre déportation en 1941.
Election lors de l’AG du 23 février 1954, Le Carnet de l’automobile, n° 27, mars 1954.
Cf. Angleraud B. et Pellissier C., 2003, op. cit., p. 608.
Voir sa biographie dans le n° 3 de la Revue de l’ACR de mars 1930.
Admis en séance du 20 mars 1914 du Comité directeur de l’ACR, cf. Revue de l’ACR, n° 3, mars 1914.
Elu membre du Comité directeur de l’ACR lors de l’AG du 26 janvier 1910, cf. Revue de l’ACR, n° 2, février 1910.
Félicité pour sa nomination au poste de chirurgien des hôpitaux en séance du 28 novembre 1913 du Comité directeur de l’ACR, cf. Revue de l’ACR, n° 12, décembre 1913.
Qui travaillera notamment en lien avec le Comité du Contentieux de l’ACR, cf. Revue de l’ACR, n° 3, mars 1911.
Cf. Revue de l’ACR, n° 5, mai 1912, p. 294.
Cf. Sauvy A., Les 4 roues de la fortune, Essai sur l’automobile, Flammarion, Paris, 1968, p. 113.
Voir Revue de l’ACR, n°4, avril 1912 et n° 5, mai 1913.
Cf. séances des 8 et 27 janvier 1930 du comité de l’ACR, cf. Revue de l’ACR, n° 1, janvier 1930 et n° 2, février 1930.
« L’Automobile-Club et l’Aéro-Club ne fonctionnent ni comme des isolats, puisque l’ouverture sur l’extérieur est une de leurs priorités », cf. Angleraud Bernadette et Pellissier Catherine, 2003, op. cit., p. 614.
Cf. Flink James J., “Three Stages of American Automobile Consciousness”, American Quaterly, Vol. 24, n° 4, octobre 1972, p. 455.
Cf. Angleraud B. et Pellissier C., op. cit., p. 607.
Sur les répertoires d’associations et d’actions collectives, consulter Tilly C., « Les origines du répertoire d’action collective contemporaine en France et en Grande-Bretagne », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 4, 1984, pp. 89-108 ; et Tilly C. et Tarrow S., Politiques(s) du conflit. De la grève à la révolution, Presses de Sciences Po, Paris, 2008, pp. 201-204.