1) Les premiers débats, quand les élus découvrent l’automobile

L’une des premières grandes discussions a lieu le 26 août 1910, lors d’une séance du Conseil Général du Rhône. Plusieurs problèmes connexes à la pratique automobile sont soulevés suite à l’énonciation d’un vœu concernant l’affectation des taxes automobiles. Tout d’abord, le conseiller Mas, rapporteur de cette question, revient sur l’usure plus rapide des routes du fait de l’augmentation du nombre d’automobiles et de leur vitesse. Il émet donc le vœu « qu’une partie importante de l’impôt perçu sur les automobiles soit affectée dans les localités où il est patent que la circulation des automobiles particulières ou autobus publics se porte le plus ». Dans la discussion, Laurent Bonnevay ajoute qu’ « il est incontestable que la circulation des automobiles devient de plus en plus intensive, [qu’] il faudra que l’Etat subvienne plus largement aux dépenses occasionnées de ce chef aux communes et aux départements. » Selon lui, l’Etat et les communes perçoivent des taxes sur les automobiles, alors que les départements qui paient une partie importante des réfections de routes ne participent en rien au produit de ces taxes. Enfin le conseiller Gourju, signale que le passage fréquent des automobiles en plus d’être intolérable aux piétons, devient « préjudiciable aux propriétés en bordure, que la poussière déprécie grandement quand le nombre des véhicules est excessif ». En quelques mots, la discussion soulève l’ensemble des problèmes induits par les nouvelles pratiques automobilistes. Dans l’ordre des priorités, c’est naturellement la réfection des routes qui revient le plus souvent du fait de leur usure due à la vitesse et à l’augmentation du trafic automobile. Ce problème a des incidences en termes de charges financières et de répartition de ce coût entre les différentes collectivités publiques. L’équilibre fiscal entre l’Etat et les collectivités locales face à ce surcoût, devient un motif de revendication pour les élus locaux. Par ailleurs, les nouvelles pratiques automobiles constituent un danger pour les piétons et une nuisance pour les riverains des routes avec la poussière engendrée par le passage des véhicules. Dans cette première discussion au Conseil Général du Rhône, on retrouve donc réunis les principaux maux des nouvelles pratiques automobiles, qui accompagnent les débats du début des années dix au début des années vingt. Ce premier échange met par ailleurs en scène plusieurs protagonistes importants de la scène politique locale. On retrouve notamment Laurent Bonnevay, acteur central de l’exécutif départemental jusqu’aux années cinquante, et Antoine Gourju, sénateur, conseiller municipal, puis adjoint et conseiller général du quartier de la Croix-Rousse599, qui se montrera actif sur la question automobile, principalement pour les questions de circulation touchant son quartier600.

Les discussions sur la circulation routière reprennent à l’été 1912 et les débats sur la question automobile s’intensifient. Tout d’abord, au Conseil Municipal de la Ville de Lyon, une première intervention porte sur la cohabitation entre les tramways et les automobiles aux endroits où la circulation est très intense et donc dangereuse. Lors de la séance du 5 août 1912601, le conseiller Rognon, fait part d’une observation relative à la circulation des tramways et des voitures à l’intérieur de la Ville. Il s’adresse au maire de Lyon :

‘« Il y a, dans la rue d’Algérie, une circulation intense et des tournants de tramways très dangereux. C’est une source de dangers permanents. Votre Administration ne pourrait-elle pas demander à la Compagnie OTL de faire passer des voitures par la rue Constantine. Dans notre Ville il y a quantité d’endroits rendus extrêmement dangereux par suite de la direction des lignes de tramways (…). Ne serait-il pas possible, d’autre part, de demander à l’Administration préfectorale de créer, ce qui existe à Paris, une brigade d’agents de voitures, composée d’une douzaine d’hommes. Cette brigade serait chargée de la surveillance de la circulation des voitures. Véritablement à Lyon les attelages sont conduits en dépit du bon sens. »’

A partir d’un cas particulier, la rue d’Algérie, en plein centre de la Presqu’île, à côté de l’Hôtel de Ville, où se greffent déjà des problèmes de circulation, le conseiller Rognon englobe finalement plusieurs points de circulation problématiques dans la ville de Lyon. Puis, au lieu de demander une réponse pour ces quelques endroits singuliers de la circulation, il demande plutôt une réponse générale pour un problème global, c’est-à-dire la mise en place d’une brigade d’agents de voitures. Progressivement la création d’une police spéciale de la route va ainsi devenir une demande récurrente, relayée à de nombreuses reprises au niveau local par le Maire de Lyon ou par l’Automobile-Club du Rhône, et au niveau national, par les associations automobilistes dont l’UNAT notamment. On voit également poindre la gêne causée aux autres usagers de la rue par la circulation des tramways. Cette attaque à l’endroit de ce mode de locomotion sera de plus en plus intense après la Première Guerre Mondiale. Enfin ces premières discussions conduisent à une première mise sur agenda des questions automobiles.

Notes
599.

Né à Lyon en 1847 et mort en 1926, sénateur de 1900 à 1909 puis de 1920 à 1926, il est par ailleurs docteur en Droit, voir la notice « Gourju Antoine » réalisé par Xavier De Montclos, in De Montclos X., (dir.) Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, Vol. 6 « Lyon Le Lyonnais – Le Beaujolais », Beauchesne, Paris, 1994, p. 213 et 214.

600.

Sur ce plan il peut être identifié comme un « entrepreneur de cause » mettant en avant sa position d’élu pour faire valoir une amélioration des conditions de circulation qu’il juge indispensable à son quartier.

601.

Cf. AML 1140 WP 094.