Dans sa première réponse, si le Maire avance que les conditions de circulation sont difficiles et dangereuses rue d’Algérie du fait de la construction du pont de La Feuillée, il tente ensuite de proposer une réponse plus générale. Au passage, le conseiller Rogon ajoute alors qu’on retrouve la même situation rue Mercière, où les arrêtés de circulation du Maire ne sont pas respectés. Le Maire continue en signalant que son « attention avait déjà été appelée sur les mauvaises conditions de la circulation à Lyon. J’ai entretenu de la question, M. le Préfet, et je prépare un arrêté sur la police de la circulation. Il y a quelque chose à faire, ce n’est pas douteux ». C’est la première fois que le Maire annonce qu’il compte mettre en place un grand arrêté car « il y a quelque chose à faire » pour améliorer les conditions de circulation.
Dans la foulée, lors d’une discussion au Conseil Général du Rhône sur le futur projet de code de la route, Herriot indique à nouveau qu’il compte prendre des mesures concernant la circulation car la situation préoccupe beaucoup les villes et notamment celle de Lyon. En séance du 20 août 1912, il est rapporteur sur la question du « Code de la route - Projet de règlement sur la protection de la voie publique, ainsi que sur la police du roulage et de la circulation ». Il en profite pour annoncer qu’il : « prépare en ce moment un arrêté sur la circulation. J’estime que les arrêtés en vigueur sont insuffisants et qu’il y a urgence à ce qu’ils soient modifiés le plus tôt possible. ». C’est déjà une première mise sur agenda politique de la question de la circulation urbaine.
Suite à ces discussions et aux activités de l’automne 1912 consécutives à la mise en place de l’arrêté du 16 novembre 1912 sur lesquelles nous reviendrons plus loin602, les débats concernant la question automobile se poursuivent. Ils portent cette fois justement sur le respect des mesures qui viennent d’être mises en œuvre et sur la place dévolue à présent à l’automobile en ville. Un nouvel acteur important prend position, le conseiller municipal Arnaud. Il prend part à plusieurs discussions relatives à la circulation automobile, où sont évoqués successivement l’éducation des usagers, les accidents et les difficultés de circulation. L’automobile est alors présentée comme un enjeu incontournable, qu’il ne s’agit plus de remettre en cause, face aux autres modes de transport. Un palier a ainsi été franchi. Surtout, il est question d’harmoniser les différentes circulations pour faciliter la pratique automobile. Lors de la séance du 9 décembre 1912 du Conseil Municipal de la Ville de Lyon603, le conseiller Arnaud pose une question sur l’application du règlement sur la circulation des voitures. Il insiste surtout sur le respect des nouvelles mesures mises en place par l’arrêté du 16 novembre 1912. Selon lui, à la différence de Paris, les lyonnais ne se sont pas encore suffisamment imprégnés des nouvelles règles de circulation automobile en ville :
‘« Messieurs, si j’ai demandé à poser une question à l’Administration sur l’arrêté pris par M. le Maire sur la circulation des voitures, c’est surtout pour attirer l’attention des intéressés et de la presse sur cette mesure, qui ne paraît pas suffisamment connue encore, et pour faire respecter le nouveau règlement par des ordres d’indication et non de répression. Il est, en effet, de toute équité de donner le temps aux intéressés d’apprendre ce qu’ils ont à faire pour obéir à la réglementation nouvelle avant de sévir contre eux. Au surplus, Messieurs, je tiens à déclarer que ce n’est que de la bonne volonté des cochers, des voituriers, des conducteurs d’autos et même des piétons, que nous devons attendre le résultat qu’a recherché l’Administration. Il faut que chacun se pénètre de cette pensée que c’est son propre intérêt qui est en jeu et que si tous ceux qui empruntent la voie publique avaient le souci de faciliter la circulation, les choses iraient toutes seules. Ailleurs à Paris notamment, on a compris cette vérité et on la met chaque jour en pratique. Il serait puéril, en effet, de bouder devant une forme du progrès. » ’L’objectif devient plus clair, il s’agit cette fois véritablement de faciliter la circulation automobile. Plus loin, il renchérit sur une nouvelle prise de conscience du fait automobile. Selon lui il y aura de plus en plus de voitures dans les rues de villes et il est impossible d’aller contre ce mouvement car les véhicules ne sont plus seulement un objet de luxe :
‘« Evidemment, c’est à l’accroissement du nombre des automobiles que sont dus surtout les embarras de la rue et même, parfois, les accidents : mais on ne peut rien contre cet accroissement, car les fabriques d’automobiles continueront de mettre chaque jour de nombreuses voitures en circulation. L’auto n’est plus, comme à son apparition, un instrument de luxe ; elle est devenue pour beaucoup, un outil de travail coûteux mais indispensable. Et il faut lui faire équitablement sa place. »’Il revient ensuite sur les règles établies par le premier grand arrêté de la circulation à Lyon et notamment sur l’avancée importante que constitue la circulation à droite. Il suggère que d’autres précautions sont également à prendre pour améliorer la circulation comme pour faciliter le travail des agents qui la surveillent, tâche devenue de plus en plus complexe :
‘« Ce que nous devons exiger des uns et des autres - c’est-à-dire des voituriers comme des chauffeurs - c’est le respect absolu de la droite. Aujourd’hui, trop souvent, on croit tenir sa droite quand on marche sur la voie du tramway ou qu’on se trouve encore à un mètre du trottoir. Non, la circulation ne sera vraiment possible que si l’on ne perd aucun pouce de terrain et si personne ne gêne systématiquement son voisin. Mais pour permettre aux agents - dont le rôle devient de plus en plus compliqué - de faire respecter facilement l’esprit du règlement, comme au public de se mettre à l’abri de contraventions, il faut préciser les prescriptions du règlement, et dire, par exemple, que le conducteur d’un véhicule quelconque ne tient pas sa droite quand il emprunte la voie du tramway. J’aurais voulu, M. le Maire, attirer l’attention de l’Administration sur la nécessité qui s’impose de ne pas permettre les embarras inouïs de la rue, notamment l’abandon des carrioles devant les magasins, autrement les mesures que l’on vient de prendre deviendraient parfaitement inefficaces. »’Le conseiller municipal Arnaud ajoute qu’il est nécessaire de rendre public le nouvel arrêté et de veiller à son application pour éviter les accidents. C’est selon lui l’une des tâches principales de l’administration et si les comportements ne s’améliorent pas, les règlements deviendront inapplicables : « Ce sont des errements qui doivent cesser si l’on veut éviter des accidents. (…) Je demande donc à l’Administration de veiller spécialement à cet état de choses. Les règlements de la circulation seraient inapplicables si on laissait se perpétuer les embarras de la rue. Il faut connaître l’arrêté. Beaucoup de personnes l’ignorent encore ». Le Maire Herriot croyait pourtant de son côté avoir déjà fait beaucoup en prenant ce premier grand arrêté sur la circulation. Dans sa réponse, il revient sur les nécessités de cette première organisation de la circulation en ville : « Je crois avoir rempli les engagements que j’avais pris devant le Conseil municipal en prenant l’arrêté sur la circulation que vous connaissez. J’ai donné toute la publicité possible à cet arrêté qui n’a pas seulement un caractère coercitif. La circulation avait besoin d’être régularisée, d’être réglementée et d’être éclaircie sur certains points ». Plus tard, le maire évoque les problèmes de circulation dans certains quartiers. Si les enjeux apparaissent toujours techniques et réglementaires, il s’agit également de collaborer avec les services de l’Etat pour améliorer les conditions de circulation, sur les quais notamment. Il est déjà mentionné pour la première fois l’éventualité de la mise en place d’un sens unique de circulation pour les quais de Saône.
‘« J’aurais voulu faciliter la circulation sur le quai Saint-Vincent, qui est véritablement trop encombré. Ceux qui sont entrés à Lyon par cette voie (…) peuvent se rendre compte combien y est difficile et dangereuse la conduite d’un véhicule quelconque. Il n’est pas possible, malheureusement, d’élargir le quai. J’ai beaucoup réfléchi sur cette question et j’ai trouvé peut-être un moyen. Mais c’est une grosse affaire et la collaboration de l’Etat serait indispensable. Il faudrait établir un trottoir en encorbellement. C’est le seul moyen susceptible de donner satisfaction à tous ceux qui empruntent le quai Saint-Vincent. (…) Sur le pont de la Guillotière les trottoirs en encorbellement rendent de grands services. Je n’ai pas encore soumis ce projet au service de la Navigation ; je lui demanderai de l’étudier pour donner quelques mètres de plus à la circulation. (…) Une autre solution, à laquelle j’avais songé, consistait à établir un sens de circulation sur les quais604. Cette mesure aurait mis de l’ordre dans la circulation. »’Puis le Maire revient cette fois sur la question des compétences des différentes autorités locales pour l’entretien des routes, en l’occurrence des quais de Saône, et pour l’organisation de la circulation, en sollicitant des services de la Préfecture une intervention auprès de la Compagnie OTL. Son intervention sonne parfois comme un aveu d’impuissance devant les embarras de la circulation et les difficultés à réglementer le stationnement, notamment pour les livraisons :
‘« Je crois utile de dire encore une fois en passant, que l’entretien des quais ne nous incombe pas. Je me suis borné à une mesure qui sera acceptée, j’espère, de bonne grâce ; du moment que je ne pouvais pas créer un sens de circulation sur les quais, je demande aux véhicules les plus rapides, les plus mobiles, de laisser les voies libres aux véhicules lourds. Je pense que les automobilistes de Lyon seront assez sages pour comprendre que cette mesure est prise, non seulement dans l’intérêt général, mais aussi dans leur propre intérêt. M. Arnaud m’a demandé de limiter les embarras de la rue et de les faire disparaître. Il est bien difficile de réglementer le droit de stationnement au droit des maisons ; il est difficile de fixer le temps pendant lequel les voitures peuvent s’arrêter pour effectuer des livraisons et à quel moment on peut dresser une contravention. La rue Puits-Gaillot et les rues avoisinant l’Hôtel de Ville, sont extrêmement encombrées. Le stationnement est inévitable. J’ai dû établir, pour ces rues, un sens de circulation. Nous aurons, d’autre part, à demander au Service du Contrôle, d’exiger de la Compagnie OTL qu’elle n’embarrasse pas les croisements de rues. Il est indispensable de prendre des mesures générales ; il faut que la Compagnie ne coupe plus les rues transversales et ne gêne pas la circulation par les arrêts de ses voitures. Je demande ce soir, en votre nom, Messieurs aux services de la Préfecture, d’imposer à la Compagnie des Tramways d’établir ses arrêts hors des carrefours, de façon à laisser la circulation complètement libre dans les rues perpendiculaires à ses voies. J’ajoute que je compte beaucoup sur la bonne volonté de chacun pour obtenir une régularité de circulation conforme aux besoins du public et à sa sécurité. »’A la suite de ces différentes discussions, la fin de l’année 1912 apparaît effectivement comme centrale dans la mise sur agenda politique de la question automobile. Les principaux problèmes posés par l’augmentation de la circulation des véhicules en ville ont déjà trouvé un écho dans les débats politiques au sein des conseils municipaux et généraux. La congestion des rues, les dangers de la circulation, la cohabitation entre différents modes de circulation, les nuisances dues à l’intensité de la circulation (usures des routes, bruits, poussières…) ont tour à tour été évoqués dans ses assemblées. Le Maire de Lyon a déjà tenté de donner une réponse à ces problèmes avec la mise en place de son arrêté du 16 novembre 1912. Mais en retour, c’est ce règlement qui pose problème, notamment au niveau de son application, ce que soulèvent ces discussions entre élus. Il faut bien sûr souligner que les responsables locaux sont également en attente d’une première grande loi établissant un code de la route pour régler la plupart des problèmes de circulation qu’ils soulèvent605. Mais en attendant une avancée du côté d’une réglementation nationale, d’autres enjeux sont débattus au cours des années suivantes.
Les discussions en séance du Conseil Municipal du 23 juin 1913 révèlent que l’observation des règlements relatifs à la circulation reste toujours un problème. Lorsque que ceux-ci reposent parfois sur des règles particulières, l’application en devient encore plus difficile, notamment pour les automobilistes peu habitués à fréquenter la ville. On aborde donc la question de la signalisation, spécialement pour les conducteurs qui ne connaissent pas certaines dérogations au règlement de circulation. Au cours de cette séance, le conseiller municipal Regeaud fait donc une proposition relative à la circulation des voitures concernant une disposition particulière du règlement général de circulation : « Ne pourrait-on pas indiquer, M. le Maire, par des plaques placées rue Sainte-Marie-des-Terreaux et rue Terme, que dans cette partie de la Ville, les voitures doivent suivre le tramway à la montée et à la descente par dérogation au règlement général sur la circulation à Lyon ? ». Plus loin il ajoute : « Des contraventions ont été infligées à des personnes qui ne connaissaient pas les dérogations au règlement ». De son côté, M. Gourju rapporte que « ce sont les étrangers qui sont les plus exposés d’être frappés de contravention. Mais nos concitoyens, quand ils commettent une inadvertance faute d’être suffisant renseigné, n’y échappent eux-mêmes pas toujours. ». A la suite de ces observations, le Maire répond qu’il compte prendre une série de mesures pour faciliter l’observation des règlements relatifs à la circulation. Ainsi dans une lettre du 31 mai 1919 au Directeur de la Voirie606, il indique :
‘« Les étrangers à la ville de Lyon, qui y circulent en voitures ou en automobiles, se voient fréquemment dresser des PV pour contravention de l’arrêté du 16 octobre 1912 sur la circulation, disposition qu’ils ignorent. Pour les renseigner à cet égard, il y aurait lieu de faire placer aux principales entrées de la ville des plaques indiquant les dispositions essentielles de cet arrêté. Ces plaques pourraient être d’un modèle analogue au suivant :Dans le cadre des échanges entre élus lors de ces assemblées, la question automobile apparaît donc dans un premier temps complexe. En lien avec les habitants, les quartiers ou les communes qu’ils représentent, les élus ont de nombreuses revendications à faire valoir sur ce nouvel enjeu. Par ailleurs, les nouvelles pratiques automobiles sont difficiles à définir et à encadrer. Certaines observations concernent l’espace public, d’autres, l’aménagement de carrefours, d’autres portent sur la réfection des routes ou l’organisation de la circulation. La cohabitation entre les circulations et entre les usagers (piétons, transports publics) est un problème dans la ville du début du vingtième siècle. Plusieurs problèmes particuliers de circulation dus à la configuration d’un quartier, d’une route ou d’un carrefour sont mis en avant par les élus, qui n’hésitent pas à les transformer en problèmes plus généraux touchant ainsi l’ensemble des conditions de circulation en ville. Même si nous n’avons pas encore mis l’accent sur ces dimensions, on retrouve également des enjeux économiques au niveau de l’usage utilitaire ou professionnel des véhicules, mais aussi des questions techniques au niveau des caractéristiques des véhicules. Après cette irruption de l’automobile dans les débats politiques, il s’agit à présent d’appréhender comment cette question automobile se transforme en problème circulatoire, c’est-à-dire en problème de circulation urbaine607, face à des pouvoirs urbains parfois dépassés.
Parmi d’autres mesures, cet arrêté met notamment en place la circulation à droite dans la Ville de Lyon.
Cf. AML 1140 WP 094
Les voitures allant à Vaise auraient emprunté la rive gauche de la Saône et celles venant de Vaise auraient emprunté la rive droite.
Une commission d’étude du code de la route est mise en place par le Ministre des travaux publics en 1909 suite aux travaux du premier congrès international de la route qui s’est tenu à Paris en 1908. Au niveau local, certains acteurs sont d’ailleurs consultés pour réfléchir à cette grande réglementation et une commission d’étude préfectorale est également installée dans le Rhône, à laquelle participe de nombreux regroupements intéressés, dont l’ACR et la Chambre de Commerce de Lyon. Néanmoins, il faudra attendre 1921 pour que ce soit mis en place le premier code de la route, voir Orselli J., « Aux origines du code de la route (1842-1921) », Pour Mémoire, n° 1, novembre 2006, pp. 32-44.
Cf. AML 1140 WP 094.
Voir sur ce point Flonneau M., « La somme de toutes les haines : la congestion urbaine automobile. Pour une relecture historique de la condamnation morale de l’usage parisien de l’automobile », Communication au Colloque La grande ville mal aimée, Cerisy-La-Salle, 5-12 juin 2007.