C) La sécurité dans les rues, une nouvelle préoccupation municipale

Nous avons déjà vu que les problèmes de sécurité de la circulation sont intégrés dans les premières discussions sur l’automobile. A partir des années trente, les questions de sécurité reviennent de manière récurrente dans les discussions des assemblées élues634. D’une part c’est l’aménagement de passages cloutés pour renforcer la sécurité des piétons qui pose problème car ces derniers ne se sont pas encore habitués à leur utilisation. Il apparaît alors nécessaire d’éduquer les usagers en ce sens. Une large discussion s’ouvre sur ce point en séance du Conseil Municipal du 17 octobre 1932635 suite aux aménagements décidés dans le cadre de la nouvelle commission municipale de circulation :

‘« M. Barboyon, rapporteur : (…) M. le Commandant des gardiens de la paix, m’a déclaré que les passages cloutés donnent une sécurité assez grande aux piétons ; mais (…) un trop grand nombre de personnes traversent encore les chaussées à côté de ces passages. Il faudrait que nos concitoyens fussent disciplinés, comme on l’est, par exemple, à Paris, et prirent l’habitude de traverser les voies dans les passages cloutés. M. le Commandant des gardiens de la paix a également remarqué que si un certain nombre d’automobilistes ralentissent, et s’arrêtent même lorsqu’ils aperçoivent des piétons sur un passage clouté d’autres les traversent à toute vitesse. Il faut toutefois convenir qu’il est assez difficile aux automobilistes de voir les passages cloutés, (…). A Paris, ces passages sont signalés par des bornes et, de plus, il y a une discipline que nous ne connaissons pas encore à Lyon. (…)
M. le Président : Quant aux passages cloutés, mon avis c’est qu’il faudra un certain temps avant que piétons et automobilistes se disciplinent. Lorsque la discipline nécessaire sera acceptée par les uns et par les autres, les passages cloutés rendront de grands services. (…)
M. Péchier : Il faudrait enseigner aux piétons à se servir des passages cloutés et obliger les conducteurs de voitures à ne pas empiéter sur ces passages. Des notes dans la presse aideraient à l’éducation des piétons.
M. le Président : Des notes ont déjà paru dans les journaux ; nous demanderons à la presse de les publier à nouveau. Les passages cloutés sont destinés aux piétons qui doivent les emprunter à des moments déterminés par l’agent-vigie ; les automobilistes et conducteurs de voitures doivent s’arrêter au signal qui leur est donné et ne pas empiéter sur ces passages quand des personnes les traversent. A Paris, la population se soumet volontiers à la discipline de la circulation, ainsi, d’ailleurs, que les conducteurs de véhicules ; lorsque ces derniers sont en défaut, ils sont rappelés à l’ordre.
M. Péchier : Il serait utile de faire insérer une nouvelle note dans la presse à ce sujet. »’

Cette discussion rend compte à nouveau d’une comparaison avec les pratiques parisiennes, auxquelles les élus lyonnais ont souvent recours. Enfin, on remarque que ces élus utilisent une nouvelle fois la presse pour diffuser des messages concernant des consignes de sécurité routière au niveau de l’utilisation des nouveaux passages cloutés. Dans un autre registre, en séance du 2 mai 1933, le conseiller municipal Perret s’interroge sur les mesures à prendre pour éviter les accidents au carrefour compris entre le Boulevard des Brotteaux, la Rue Bugeaud, l’Avenue Jules Ferry, la Rue Juliette Récamier et la Rue du Professeur Weill. Un rapport comprenant les modifications possibles est d’ailleurs remis pendant cette séance. S’appuyant sur les constatations de l’ingénieur en chef de la Ville Chalumeau, il relève les dangers de ce carrefour, les risques d’accidents de voitures ou de piétons, car il y a trop de voies qui aboutissent à ce carrefour et donc trop de circulation. A présent, les dangers de la route sont de plus en plus directement ressentis par les élus lyonnais. Lors d’une proposition en vue de donner aux personnes atteintes de surdité la possibilité de signaler leur infirmité lorsqu’ils traversent une chaussée, formulée en séance du 20 novembre 1933, le conseiller municipal Nové-Josserand, indique que « nous nous préoccupons tous, à juste raison, des dangers que fait courir aux piétons l’intense circulation des automobiles dans les rues de notre ville. » Lors de la séance du 28 mai 1934, le conseiller Vignon intervient : « dans l’intérêt de la sécurité, je demande que la circulation soit interdite aux véhicules rue Galtier, dans le sens de la place Saint-Paul au quai de Bondy ». Le Maire lui répond que « nous examinerons cette question »636. Ce genre de sollicitation est à présent directement renvoyé à la commission municipale de circulation, via le service de la voirie637.

La sécurité des piétons revient parfois au premier plan quand il s’agit d’élargir les chaussées pour laisser plus de place à l’automobile. Lors de la séance du 23 décembre 1935, le conseiller municipal Grasselly fait part d’une observation au sujet de la largeur d’un trottoir de la montée de Choulans : « je voudrais profiter de la présence ici de MM. Les ingénieurs des ponts et chaussées (…). On procède, en ce moment, à l’élargissement de cette voie publique. Or on établit un trottoir qui n’aura que 0 m. 50 de largeur. Il sera impossible aux piétons de circuler sur ce trottoir. Certainement nous aurons à déplorer des accidents ».

De nombreuses demandes d’intervention parviennent à la Mairie centrale et au Conseil Municipal, via l’intervention des élus et les activités de la commission municipale. En face de toutes ces sollicitations, il s’agit pour l’administration municipale de justifier les actions qu’elle a entreprises en faveur de l’amélioration des conditions de circulation et de sécurité. Lors d’une proposition du conseiller municipal Rolland au sujet de la réglementation générale de la circulation en séance du 27 janvier 1936, ce dernier avance qu’ « il est bien évident que, dans l’état actuel des choses, un piéton qui veut traverser un passage clouté risque un accident ; aucun d’eux n’a été conçu d’une façon rationnelle. La signalisation indiquant le sens unique est toujours trop haute (…) ». Dans sa réponse, l’Adjoint au Maire en charge de la circulation, M. Petit, tente de défendre le bilan de la nouvelle structure municipale638 :

‘« Depuis le mois de juin 1935, la Commission de la circulation, qui s’est réunie cinq fois, a pris notamment les décisions suivantes :
Modification du passage clouté qui va du Restaurant Morel à la Place Le Viste (…) ;
Remplacement d’un passage clouté qui existait devant le passage de l’Hôtel-Dieu par un autre qui va de la Rue de la République, devant la Compagnie du Gaz, à la rue Childebert (…) ;
Création d’un passage clouté au carrefour du cours Gambetta et des avenues de Saxe et Jean-Jaurès. (…)
Suppression du refuge du quai Général-Sarrail. (…)
Modification du refuge de l’Abondance et rescindement des trottoirs. Ces travaux, qui ont coûté 96000 francs environ, ont été exécutés en deux mois.
Si vous pensez que d’autres améliorations doivent être apportées, il vous appartient, Messieurs, de les soumettre à la Commission de la circulation.
Quant au plan général de circulation, son établissement ne sera réalisable que lorsque nous aurons d’abord exécuté les travaux qui seront projetés, parce que pour régler la circulation dans le centre ville il faudra s’inspirer des conditions d’arrivée à Lyon des voitures automobiles. »’

La sécurité dans les rues suscite des attentes et des suggestions de la part des élus mais également des riverains. Sur ce sujet, ces derniers sollicitent directement la municipalité ou se regroupent autour de l’établissement de pétitions pour pointer du doigt un problème de circulation concernant un carrefour, une rue ou un quartier dans lequel ils habitent ou travaillent.

Notes
634.

Cette période est également marquée par le nombre croissant d’instances engagées auprès du Conseil de Préfecture interdépartemental du Rhône par lesquelles la Ville de Lyon est mise en cause lors des accidents dus à la détérioration des chaussées ou à des ruptures de canalisation (eaux, gaz…) sur la voirie causant une excavation profonde, ou lors de l’absence d’éclairage (candélabre ne fonctionnant pas ou ayant été détérioré par un autre automobiliste auparavant). Ce nombre d’affaires dans lesquelles la Mairie doit se défendre augmente au cours de ces années. Pour exemple lors de l’accident automobile du 3 janvier 1939 impliquant le véhicule du docteur Maury, Route de Vienne à cause selon lui du manque d’éclairage d’un refuge, ce dernier veut intenter une action judiciaire contre la Ville. Selon l’ingénieur en chef de la Ville, la responsabilité de la Ville ne saurait être mise en cause. Une demande d’autorisation à défendre est donc déposée le 12 juin 1939 par le Maire.

635.

« Un débat au Conseil municipal sur la circulation urbaine », Revue de l’ACR, n° 11, novembre 1932.

636.

A ce sujet, le Maire prendra un arrêté municipal le 1er juillet 1934 : « Considérant que pour faciliter la circulation et éviter les accidents, il y a lieu de créer un sens unique dans la rue Galtier », la circulation se fera dans le sens Est-Ouest, du quai de Bondy à la Place Saint-Paul.

637.

A la même période, si d’autres sens uniques sont mis en place dans certaines rues du centre ville comme pour la Rue du Bélier (entre la Rue Delandine et le Cours de Verdun, sens Est-Ouest ; arrêté du 11 novembre 1934), d’autres qui avaient été décidés sont supprimés : les sens uniques de la Montée Bonnafous (créé par l’arrêté du 6 octobre 1931) et de la Rue Gasparin (créé par l’arrêté du 30 janvier 1932) sont supprimés par l’arrêté municipal du 4 décembre 1934 pour des raisons de commodité de la circulation.

638.

Toutes les décisions prises par la commission municipale de circulation ont été suggérées ici à la suite de demandes explicites de conseillers municipaux.