Les pétitions sont l’un des répertoires d’action les plus utilisés pour relayer les demandes ou les plaintes des riverains ou groupes représentés concernant les problèmes de circulation. Construites comme « un texte revendicatif voué à être endossé par un certain nombre de personnes dont l’une au moins n’a pas eu la possibilité de le modifier »639, elles permettent une première formalisation locale d’une situation ressentie comme problématique. Ainsi les discussions en Conseil Municipal sont souvent l’occasion de faire remonter des pétitions soulevant les dangers de la circulation ou réclamant l’amélioration de la circulation en certains endroits de la Ville. En séance du 14 octobre 1934, le Conseil municipal examine la pétition de M. Gabriel Perret, par laquelle les habitants de la Rue Bugeaud se plaignent de la circulation des camions dans cette rue. Il décide de demander « aux services de police d’exercer une surveillance sévère dans cette rue, pour que la vitesse maximum de 15 kilomètres à l’heure prévue pour les véhicules de poids lourds, par les règlements de la circulation, ne soit pas dépassée ».
Le conseiller municipal Sylvestre présente à son tour, le 20 juillet 1936, une pétition des habitants des rues Paul Bert et Garibaldi. Il demande qu’un agent de la circulation soit placé à l’angle de ces deux rues pour assurer la circulation. Cette pétition a été transmise au Préfet du Rhône qui a fait connaître par lettre du 26 août 1936, qu’il avait donné des instructions pour qu’un agent-vigie soit placé au carrefour de ces deux rues, aussi fréquemment que possible, de 11h à 13h30 et de 17h à 19h30. Toutefois, le conseiller Sylvestre rajoute que « le trafic dans ces deux artères est très important surtout depuis l’ouverture de la piscine ; de plus, le croisement est étroit et la visibilité laisse à désirer. A certaines heures de la journée, la circulation est impossible et des accidents sont à redouter ».
Lors de la séance du 10 Août 1936, une pétition du Comité d’intérêt local de Bachut, présentée par le conseiller municipal Jullien, demande la pose de plaques de signalisation aux croisements des rues St-Gervais, St-Agnan, Villon, de la Rosière, St-Maurice, et Paul-Cazeneuve, avec la Route d’Heyrieux. Etant donné qu’il avait été décidé de procéder à la signalisation des croisements de la route d’Heyrieux avec les rues Villon et St-Maurice, comme les croisements des rues St-Gervais, St-Agnan, de la Rosière et Paul-Cazeneuve, ne comportent pas un réel danger pour la circulation, il n’a pas paru nécessaire pour l’administration de les signaler. Mais M. Jullien ajoute que les : « habitants riverains de la route d’Heyrieux, qui, témoins des accidents survenant fréquemment, par suite du manque de visibilité pour les conducteurs d’automobiles, aux croisements des rues (…) sollicitent la pose de plaques mentionnant ces croisements dangereux ».
En séance du 30 novembre 1936, une pétition des Comités d’intérêts locaux de Monplaisir-Ville et de Monplaisir-Nouvelles facultés, présenté par le conseiller Bonnet, réclame l’installation d’une courbe à l’intersection de la place d’Arsonval, du chemin de Montchat et du cours Albert Thomas. Selon M. Bonnet : « A tout instant le soir et plus particulièrement l’hiver par la brume et le brouillard, les véhicules et camions descendant à toute vitesse l’avenue Rockefeller, risquent de se jeter sur les remorques privées de lumière en arrêt cours Albert Thomas, pendant la manœuvre des motrices. Ainsi mercredi dernier, c’est par miracle qu’un grave accident a été évité (…) ». Cette discussion donne l’occasion à un autre conseiller, M. Guéraud, de proposer une suggestion : « La pétition que vient de déposer notre collègue me suggère une idée. J’ai souvent constaté, rue Marietton et quai Pierre-Scize, notamment, où les arrêts facultatifs sont assez nombreux, que les voyageurs, pour faire arrêter les tramways, descendent sur la chaussée au risque de se faire renverser par les automobiles qui, précisément, accélèrent à ce moment leur vitesse pour dépasser le tramway avant qu’il ne s’arrête. Ne serait-il pas possible d’installer un signal électrique et lumineux la nuit ? Les voyageurs pourraient le mettre en mouvement sans descendre sur la chaussée et en appuyant simplement sur un bouton ? Je ne pense pas qu’un tel dispositif coûte très cher ».
Une succession de pétitions est ainsi relayée par les conseillers municipaux lors des séances du Conseil Municipal. Présentées par des élus représentant les habitants et les quartiers concernés, elles permettent de mesurer combien les riverains se sentent concernés par les problèmes de circulation qu’ils côtoient quotidiennement, voire parfois investis par la mission qui consiste à trouver eux-mêmes une solution aux problèmes qu’ils soulèvent. Nous rappelons encore pour exemple certaines pétitions présentées pendant l’année 1938 :
| Pétitions présentées en Conseil Municipal (1938) | ||||
| Séances | Habitants concernés | Conseillers municipaux | Objets | Suites données |
| 24 janvier 1938 | Reynier Mercier |
Création d’un stationnement alterné Rue Emile-Zola et Victor Hugo | Seulement pour la rue Emile-Zola (arrêté du 29 janvier 1938) | |
| 7 mars 1938 | Montrochet | Circulation Rue Centrale | Soumise à la Commission de circulation | |
| 7 mars 1938 | CIL du Grand Trou | Roux | Amélioration des conditions de circulation à l’angle de Route de Vienne et de l’Avenue Berthelot | Demande au Préfet la surveillance du carrefour par un agent-vigie. Etude de l’installation d’un poste de signalisation lumineuse. |
| 7 mars 1938 | Bonnet | Rappel de pétitions et de réclamations au sujet des manœuvres dangereuses pour la circulation lors de la rentrée au dépôt des voitures des lignes 1 et 9 (Terminus en face de l’Hôpital H. Herriot) | Projet à l’étude | |
| 7 mars 1938 | Habitants des rues Domer et de la Madeleine | Wiber | Signalisation d’un carrefour dangereux | 4 places de signalisation installées |
| 1er août 1938 | Commerçants et habitants de la Rue Paul-Bert | Collomb | Etablissement dans cette rue du stationnement unilatéral alterné (entre l’Avenue Lacassagne et la Rue Meynis) les jours de marché | Renvoyée à l’administration pour étude |
| 26 décembre 1938 | CIL Thibaudière-Saint-Louis CIL du Grand-Trou |
Wiber | Amélioration de la circulation Route de Vienne, partie comprise entre l’Avenue Berthelot et la Rue Garibaldi | Renvoyée à l’administration et transmise à l’ingénieur en chef de la Ville pour étude |
Au fur et à mesure du développement de l’automobile, le problème de la vitesse en ville est mis en avant. On repère déjà un glissement des enjeux liés à l’automobile, la sécurité des routes devenant de plus en plus centrale. Ce phénomène se confirme d’autant plus après la Seconde Guerre Mondiale. De nombreuses lettres d’habitants reviennent en effet sur les problèmes de vitesse des automobiles. Ces derniers n’hésitent pas à interpeller directement le Maire de Lyon. Dans une lettre du 1er octobre 1962 adressée à Louis Pradel640, Raymond Rivière641 évoque le problème de la circulation sur l’Avenue Jean Mermoz, entre la Place du Bachut et le Boulevard Pinel, dans le 8ème arrondissement :
‘« (…) J’ai l’honneur de vous formuler une protestation concernant la nette insuffisance actuelle des mesures de sécurité en faveur des piétons amenés à traverser l’Avenue Jean Mermoz. A certaines heures : midi, 13h45, 18 h, etc., c’est devenu un véritable sport, plus dangereux certainement que celui du matador devant le taureau. Les autos roulent en rangs serrés, dans les deux sens à la fois, à 60 ou 70 kilomètres à l’heure et les camions de même. Les vieillards, les enfants – et ils sont de plus en plus nombreux dans ces quartiers neufs – ne peuvent plus traverser ; et souvent ils doivent pourtant la faire quatre fois par jour, ayant leur habitation d’un côté de l’avenue et leur école de l’autre.Cette lettre est communiquée à l’ingénieur en chef de la ville (Service de la Voirie) pour avis, le 3 octobre 1962. Un rapport est ensuite produit le 7 novembre 1962 par le Service de la Voirie (Services Techniques de la Ville de Lyon), signé par l’ingénieur principal, l’ingénieur en chef du service de voirie et l’ingénieur en chef de la Ville. Il souligne qu’ « il est exact, en effet que les véhicules circulent rapidement Avenue Jean Mermoz et cela malgré la présence de panneaux de limitation de la vitesse à 50 kilomètres-heure sur cette avenue. A notre avis, seule une surveillance de la police peut inciter les automobilistes à respecter cette réglementation. (…) ». Ce document mentionne également que les agents du service de la Voirie vont repeindre les passages piétons car il ne peut être question pour l’instant de la création de passages souterrains. Il indique qu’il sera transmis aux services de police une demande d’allongement éventuel du temps de fonctionnement de la signalisation à 3 feux, à l’angle de la rue de la Moselle. Dans sa réponse à M. Rivière du 21 novembre 1962, l’adjoint délégué à la circulation indique que « les services de police placés à Lyon sous l’autorité du Préfet ont seuls qualité pour faire respecter par les conducteurs de véhicules la limitation de la vitesse à 50, et bientôt à 60 kilomètres à l’heure (…) Ces passages seront repeints (…) La solution que vous préconisez (passages souterrains) est idéale et résoudrait le problème (à condition que les piétons veuillent bien les utiliser, ce qui n’est pas certain) mais elle a un défaut majeur : son coût extrêmement élevé. » (…). Enfin la demande d’allongement du temps des feux, au carrefour de la Rue de la Moselle, est bien transmise aux services intéressés. D’autres lettres reviennent sur des problèmes d’aménagement de la circulation qui peuvent causer de graves dangers pour les automobilistes et les piétons, comme celle du 21 juillet 1967 adressée à Louis Pradel 644 par M. Vulliod 645 :
‘« C’est avec plaisir que nous avons vu s’instaurer un nouveau système de circulation automobile dans le quartier des Brotteaux. Nous en espérions une grosse amélioration mais après quinze jours d’essais, je viens vous demander de vous pencher sur ce problème. Il n’existe aucun système qui ne soit plus compliqué que celui qui vient d’être mis en place. Il ne peut émaner que d’une personne qui ne conduit pas et n’est jamais piéton. Peut-être fait-il joujou rien que pour voir. Par cette circulation de très nombreux accidents ont lieu tous les jours, certes il n’y a pas de morts pour l’instant mais ils viendront646. (…) Commercialement parlant ce nouveau système est un désastre. (…) Les hommes sont fatigués et je certifie d’avance des morts. On ne peut demander à un humain lors d’une journée de travail de lire tous les panneaux à chaque coin de rue. Il y a une logique. Il y a quatre écoles dans le quartier, attention aux enfants, ils seront perdus (…) »’Le Maire transmet cette lettre à l’adjoint en charge des questions de circulation, Marque, le 25 juillet 1967. Il en profite pour lui indiquer qu’il a « déjà reçu de nombreuses protestations des habitants du quartier des Brotteaux qui se plaignent que la traversée de l’axe F. Roosevelt-Vitton est très difficile, particulièrement pour les piétons, ce qui est exact. (…) Il faudrait donc allonger le temps de passage des voitures traversant l’axe, ce qui arrangerait les automobilistes et surtout les piétons. Très urgent (…) »647. Quelques mois plus tard, une lettre du 3 janvier 1968 de M. Dupouy648 à Louis Pradel649 revient à nouveau sur les problèmes d’aménagement de la circulation dans Lyon : « (…) si l’on veut que l’usager autre que le riverain ne perde pas les pédales et de ce fait ait ou créé un accident, il me semble que le principe d’interdiction de tourner à gauche, mais de tourner trois fois à droite en commençant après le carrefour désiré, devrait être étendu à toute l’agglomération et au même moment. Cela oblige certainement à revoir un certain nombre de sens uniques (…) ». Il continue en proposant diverses réflexions sur la circulation à Lyon, principalement pour le 6ème arrondissement. Suite à cette lettre, un rapport du service de voirie/voie publique est réalisé le 25 janvier 1968 par l’ingénieur principal650 pour répondre à cette requête. Enfin l’adjoint délégué en charge des questions de circulation répond au nom du Maire, le 13 février 1968 à Dupouy en présentant les projets d’aménagement de la circulation en cours pour les cours Vitton et Franklin Roosvelt. On retrouve également dans les années soixante, de nombreuses lettres651 de compagnies d’assurances qui demandent à la Mairie ou au service des ponts et chaussées quelles sont les limitations de vitesse dans la ville, notamment en cas de litiges ou d’accidents qui touchent leurs assurés. D’une certaine manière, cela révèle un manque d’information et un certain flou au niveau des mesures de la limitation de vitesse dans la ville car plusieurs personnes semblent incapables de les connaître.
On remarque donc que les sollicitations affluent à la mairie centrale ou à destination des élus. Elles se présentent sous forme de lettres, de demandes orales ou de pétitions. Ce sont donc des formes de mobilisations classiques652 qui émanent de la part des riverains, des citoyens lyonnais ou des groupes intéressés ou représentés. Parmi elles, de nombreuses proviennent des groupes scolaires et des associations de parents d’élèves pour garantir la sécurité de la circulation aux abords des écoles653. Les riverains interviennent également pour des problèmes ayant trait à la circulation dans leur voisinage. L’Automobile-Club du Rhône, comme nous l’avons déjà vu, bénéficie parfois d’un accès privilégié pour accéder aux pouvoirs publics et leur suggérer des améliorations concernant la circulation urbaine ou le stationnement. Enfin les transporteurs et messagistes revendiquent également une prise en compte de leurs activités dans le traitement de la question publique automobile. Face à cet afflux de demandes, les autorités locales éprouvent des difficultés à répondre et à satisfaire à toutes ces réclamations.
Cf. Contamin J.-G., « La perspective du cadrage au révélateur du pétitionnement : pour une conception pluraliste des cadres d’interprétation », Communication au Congrès de l’Association Française de Science Politique, Lyon, 2005.
Cf. AML 1093 WP 55.
Inspecteur central des Impôts, résidant à Lyon 8ème.
A ce passage, on retrouve sur la lettre un commentaire au crayon : « M. Rivière ne marchande pas ».
Les passages soulignés correspondent à ceux de la lettre d’origine.
Cf. AML 1093 WP 55.
Qui possède un magasin d’antiquités, au 80, rue de Vendôme.
Il indique qu’il faut faire comme la rue Duquesne, pour créer le même axe de grande circulation avec interdiction de tourner à gauche, et il propose de peindre les carrefours en damiers noirs et blancs, en citant l’exemple de ce qui est réalisé à Marseille.
Cette lettre est communiquée à Pabiou, responsable du service électromécanique de la Ville de Lyon.
Habitant Avenue du Maréchal Foch.
Cf. AML 1093 WP 55.
Signé par l’ingénieur en chef, directeur du service de Voirie et par le directeur général des services techniques de la Ville.
Cf. AML 1093 WP 55.
Voir sur ce point Contamin J.-G., Contribution à une sociologie des usages pluriels des formes de mobilisation. L’exemple de la pétition en France, Thèse de science politique, Paris I, 2001.
Voir notamment sur ce point les nombreuses lettres et plaintes présentes dans la chemise « Sécurité Routière / Groupes Scolaires (1955-1977) » du carton AML 1093 WP 55.