Les demandes des habitants ou des élus concernant la circulation sont souvent difficiles à satisfaire. Par moment, la question soulevée semble trop complexe à résoudre ou nécessite une collaboration poussée de plusieurs services. Dans d’autres occasions, les discussions entre élus rejoignent des enjeux trop généraux auxquels il apparaît difficile de trouver une issue concrète et immédiate. C’est le cas à l’occasion d’une séance en Conseil Municipal du 9 juillet 1934, où la question de la circulation des véhicules automobiles est largement débattue à la fin des discussions. Elle fait l’objet d’une longue intervention à laquelle prennent part les conseillers municipaux Barboyon, Sahuc, Clavel, Mejat, Cohendy et Reynier, dont la plupart sont assez étroitement concernés par les problèmes de circulation puisque membres de la commission municipale de circulation. Ils reviennent sur les nuisances consécutives à la circulation des automobiles (bruit, état des chaussées, accidents). Cette discussion, qui soulève de nombreux problèmes, ne débouche pourtant sur aucune décision précise. De même le 6 août 1934, le conseiller municipal Bonnat fait une observation sur la limitation de la vitesse des poids lourds afin de diminuer le bruit. Le Maire répond d’une part qu’il est difficile de contrôler la vitesse maximum de ces véhicules et d’autre part, il évoque la résistance sur cet aspect de certains services départementaux et nationaux. La discussion est donc reportée en commission générale. Par ailleurs, lors d’une discussion en séance du 18 février 1935, Edouard Herriot fait part du jugement du Tribunal Correctionnel en date du 30 janvier 1935 contre un arrêté du 8 janvier 1934 qu’il avait pris pour réglementer le stationnement et la circulation des autocars. Il indique alors qu’il considère son administration, du fait de ce jugement, pratiquement désarmée et qu’il se dégage de sa responsabilité « en ce qui concerne la circulation et la sécurité publique et en ce qui concerne les autres incidences éventuelles du jugement du Tribunal Correctionnel ».
Une autre discussion illustre ces difficultés. En séance du 15 mars 1937, le conseiller Guéraud rappelle une question qui pour lui a souvent été discutée et qui a finalement été renvoyée à la commission de la circulation, où pour l’instant aucune solution n’a encore été prise. Il s’agit de l’interdiction des étalages dans les rues particulièrement étroites, comme la rue de l’Ancienne-Préfecture et la grande rue de Vaise. Il mentionne que l’espace libre pour les piétons est quelque fois inférieur à 50 centimètres. Les passants courent selon lui le risque d’être happés par une automobile roulant même lentement. Il indique enfin qu’il faut permettre aux concitoyens de circuler sur les trottoirs, afin de leur éviter le plus possible d’emprunter la chaussée. Dans sa réponse, le Maire établit une certaine hiérarchie des priorités entre les différents usagers de la rue. Selon lui : « le piéton doit être le premier satisfait, l’automobile et le commerçant ne doivent l’être qu’après ». Le conseiller Reynier en profite pour signaler à son tour les difficultés de circulation de la rue Port-du-Temple. L’adjoint à la circulation et président de la commission municipale de circulation Petit répond qu’il prépare en ce moment un rapport qu’il transmettra au Maire, afin que par voie d’arrêtés, certaines modifications soient apportées au régime actuel des devantures et des étalages sur la voie publique qui date de 1922.
A la fin des années trente, le nombre de voitures en circulation à Lyon a considérablement augmenté654. Plusieurs accidents suscitent l’intervention des élus lyonnais. En séance du 25 avril 1938, le conseiller Charbin formule une observation visant à réglementer le stationnement et la circulation sur la place A. Poncet :
‘« (…) à propos de l’accident mortel survenu il y a quelques jours sur la place A. Poncet, je voudrais attirer votre attention, comme je l’ai déjà fait par lettre, sur la nécessité qu’il y aurait à réglementer le stationnement et la circulation sur le partie de la Place A. Poncet située entre la rue des Marronniers et la place Bellecour. (….) Les piétons circulent difficilement et ils risquent d’être renversés par les voitures en station, au moment où celles-ci sont obligées de reculer pour redémarrer. Il serait nécessaire, afin d’éviter le retour d’accidents comme celui que je rappelle, de limiter le nombre des cars en stationnement et de réglementer la circulation sur la Place A. Poncet ». ’Le Maire répond qu’il faut établir un projet de réglementation et envisage également la mise en place d’écriteaux. Lors de la même séance, le conseiller Jullien évoque à son tour, les dangers de la circulation, Route de Vienne, à l’angle de la Rue Challemel-Lacour : « Lorsque l’on vient du Midi, la Route de Vienne présente une longueur d’environ 3 kilomètres en ligne droite. Les voitures arrivent alors à une vitesse de 60 kilomètres à l’heure, quelques fois même davantage. Me faisant écho d’une demande du Comité d’intérêt local de ce quartier, je vous prie de bien vouloir faire examiner s’il n’y aurait pas lieu de signaler à cet endroit qu’il y a danger à aller trop vite ». Les dangers de ce carrefour sont signalés à nouveau lors des séances du Conseil municipal des 17 avril 1939655 et 1er mai 1939656. Le conseiller Massimi profite de la circonstance pour :
‘« signaler à nouveau à l’attention de l’Administration un point de la ville sur lequel se sont produits de nombreux et graves accidents (…). Récemment encore, une collision, qui a eu lieu sur ce point, a causé deux morts et fait quatre blessés. La démolition d’une masure suffirait à faire disparaître les dangers que courent ceux qui empruntent ces voies publiques. (…) à faire disparaître de ce carrefour cette construction, cause de tant d’accidents. Je vous demande M. le Maire, de faire reprendre l’examen de cette question par vos services afin qu’on ait plus à redouter des collisions graves sur ce point de la ville ».’Lorsque les dangers de la circulation sont évoqués, la situation préoccupante des risques aux abords des groupes scolaires ressurgit dans les plaintes relayées par les élus locaux. Le 1er août 1938, le conseiller Montrochet relève que la Commission cantonale scolaire du 2ème Arrondissement s’inquiète des difficultés de circulation, rue Jean-Fabre, vers le groupe Lamartine. En effet une population scolaire nombreuse et imprudente l’emprunte. Aussi il propose de créer un sens unique, réclamé par les maîtres et les parents. De plus, comme ce groupe est bordé par un trottoir de bois très vétuste, il souhaite que des réparations soient effectuées, car il souligne qu’il y a déjà eu des accidents.
Il est donc très fréquent d’observer que ce sont la plupart du temps les accidents, leurs échos dans la presse ou auprès de certains associations de quartier, et leur dimension tragique, qui conduisent les élus et l’administration municipale à réagir. Dans ce sens, un tragique accident pousse le conseiller municipal Collomb à faire le 6 février 1939657 une observation au sujet de la réglementation de la vitesse des véhicules à l’intérieur de la Ville : « Je reconnais que l’Automobile-Club du Rhône a recommandé très souvent, dans des conférences et à la radio, la prudence aux automobilistes. Je regrette que les excellents conseils qui ont été donnés n’aient pas mieux été écoutés. Aussi je vous demande, M. le Maire, de prendre un arrêté réglementant la vitesse des automobilistes dans les rues de Lyon ». Le conseiller Jullien intervient pour dire que cet arrêté existe mais qu’il n’est pas respecté. M. Collomb revient alors à nouveau sur le problème de la vitesse, sur celui de l’ivresse du conducteur mais aussi sur le fait que ce dernier avait une main atrophiée658 : « Je trouve extraordinaire qu’on donne des permis de conduire à des gens qui n’ont pas leurs quatre membres en bon état ». Constatant qu’il existe un arrêté réglementant la vitesse des véhicules automobiles, il demande donc au Maire, de rappeler aux services de police qu’ils doivent veiller à son observation : « Il ne faut pas que nos concitoyens quand ils sortent de chez eux aient à se demander s’ils pourront y rentrer. Ils doivent franchir les artères de cette ville sans risquer de s’y faire écraser ». Le Maire souligne ensuite que l’automobiliste dont il est question a été placé devant le juge d’instruction. Il rajoute qu’« il est certain qu’on n’est pas assez sévère pour l’octroi des permis de conduire. (….) On rendrait service à la population en retirant par exemple leurs permis de conduire aux personnes sortant d’un café ou d’un restaurant en état manifeste d’ébriété »659. Il indique qu’il écrira au Préfet du Rhône pour que la police fasse respecter son arrêté limitant la vitesse des automobilistes dans notre Ville. Il lui demandera également de faire surveiller les personnes qui, sortant des cafés ou des restaurants, regagnent leurs automobiles dans un état qui n’autorise pas la conduite de ces véhicules. Il s’ensuit une discussion où plusieurs conseillers municipaux660 prennent la parole pour revenir tout à tour sur les dispositifs techniques permettant aux unijambistes de conduire un véhicule, sur la visite médicale obligatoire pour les conducteurs de poids lourds qui devrait pour certains être étendue à l’ensemble des chauffeurs661. Le conseiller Roure reprend la parole pour signaler que comme le conducteur de l’automobile homicide était ivre, « un délit commis dans de telles conditions devrait constituer non une circonstance atténuante, mais une circonstance aggravante. Lorsque des gens enclins à l’alcoolisme sauraient que l’ivresse, en cas de crime ou de délit, est une circonstance aggravante, ils y regarderaient à deux fois avant de se livrer à leur passion. Or, actuellement, dans l’esprit des Français, l’ivresse est une circonstance atténuante ; quand arrive un accident dû à l’ivresse, on voit tout de suite des gens excuser le coupable sous prétexte qu’il était ivre. » Le Maire conclut le débat en ajoutant que sur cette question au moins, il ira demander au Préfet de rendre les examens plus sérieux, « dans l’intérêt même de la population ». Une nouvelle fois un accident survenu Montée du Gourguillon conduit le conseiller Vignon à intervenir en séance du Conseil municipal du 19 juin 1939 :
‘« A la suite d’un accident survenu il y a quelques jours, Montée du Gourguillon, j’ai reçu une pétition signée de nombreux habitants de ce quartier qui demandent que cette rue soit fermée à la circulation des véhicules, comme l’est la Montée de la Grande-Côte ou la Montée des Epies. C’est le 4ème accident qui se produit montée du Gourguillon et il est fort heureux qu’il n’y ait pas eu de victimes. Mais si des mesures de sécurité ne sont pas prises, il est à craindre qu’un jour un camion rompant ses freins ne cause des morts. D’ailleurs, il m’a été dit que les véhicules de la Ville n’empruntaient pas cette voie publique. C’est une chance qu’il n’y ait pas eu d’accident mortel. (…) Si l’accident s’était produit au moment de la sortie des élèves de l’école libre qui se trouve à côté de la boucherie, nous aurions à déplorer certainement la mort de plusieurs enfants »662.’On observe que sur cette nouvelle question des accidents, l’ensemble des causes sont déjà soulevées au cours des débats du Conseil municipal de la Ville de Lyon : la vitesse, l’alcool au volant, les caractéristiques techniques des véhicules, la formation des chauffeurs, les aménagements de la route. D’ailleurs certaines de ces discussions peuvent être encore d’une actualité déroutante, même si les élus semblent aujourd’hui moins démunis en face de tels circonstances. Les discussions des élus sur cette thématique sont pour la plupart du temps provoquées par des accidents tragiques auxquels ils doivent réagir. De ce point de vue, l’administration municipale comme les pouvoirs urbains, se trouvent souvent en difficulté pour anticiper et proposer au préalable des actions et des mesures pour faire diminuer les accidents de la route.
Ce premier temps de parcours à travers les discussions des élus lyonnais nous a permis de repérer l’irruption de la question automobile dans les débats politiques. Nous avons vu que cette problématique se transforme rapidement en problème de circulation. On repère ici une adéquation entre élus qui rejoignent de ce côté les attentes des mondes automobiles, au niveau de la définition du problème public à construire. Les rues décrites comme encombrées sont soumises à des projets d’aménagement tant physique que réglementaire de la circulation. Nous avons repéré également le mode de construction et de circulation des problèmes à partir des élus et des plaintes des habitants, selon un modèle mixte de mobilisation externe et interne663. Enfin, les accidents de la route permettent d’appréhender les capacités de proposition, à la fois intenses, réactives mais parfois insatisfaisantes, des élus face à ce nouveau problème. Ces dernières sont connectées au problème de la répartition des responsabilités entre les différents acteurs locaux chargés des questions de transports et de sécurité664. Les échanges nationaux et internationaux, qui se déroulent autour des questions automobiles pendant la première moitié du vingtième siècle, montrent également une mise en débat de l’organisation des acteurs légitimes à intervenir dans ce secteur. Ainsi sont discutés notamment les relations entre les sphères publique et privée, mais aussi entre représentants de l’Etat et représentants des collectivités locales et tout particulièrement la place des villes. Nous allons donc voir à présent comment les débats locaux s’inscrivent et participent à des discussions nationales et internationales dans lesquelles sont débattus les problèmes automobiles.
Voir le tableau du nombre d’automobiles dans le Rhône en annexe. Ainsi en 1938, on compte 62 678 véhicules en circulation dans le Rhône et il faudra attendre 1952, soit presque quinze après, pour dépasser ce seuil de véhicules en circulation.
Avec la présentation des arguments de l’adjoint à la circulation, Petit.
Avec l’examen du rapport du conseiller municipal Reynier réalisé pour la Commission générale du Conseil municipal.
Cet accident a eu lieu juste avant la séance en question, à l’angle du Cours de la Liberté et de la Rue Mazenod : un homme de 72 ans a été projeté contre un tramway par un voiture arrivant trop vite et conduite par un chauffeur ivre. L’homme, transporté par les pompiers, est mort sur le chemin de l’hôpital, puis a été ensuite transporté à l’Institut Médico-légal.
Il fait également référence à un accident récent sur la Place du Pont où deux personnes ont été écrasées par un automobiliste qui avait une jambe de bois.
Le conseiller Thouin rajoute : « Et l’on rendrait aussi service aux automobilistes prudents qui sont souvent victimes de ces gens-là ».
Prennent ainsi la parole les conseillers Mercier, Vicaire, Guinet, Roure et bien sûr le Maire qui s’efforce de présenter quelques tentatives de réponse.
Sur ce dernier point le conseiller Guinet ajoute que : « pour éviter les accidents qui se multiplient, il faudrait évidemment étendre à tous les candidats chauffeurs la visite médicale imposée seulement aux candidats conducteurs de poids lourds ; je dois dire toutefois que cette visite médicale obligatoire – je ne veux pas entrer dans les détails - n’est pas ce qu’il faudrait qu’elle fût ; l’examen est trop rapide. Il faudrait – mais cela ne ferait pas plaisir aux fabricants d’automobiles – que cette visite générale et minutieuse fût imposée à tous les candidats conducteurs et qu’elle portât surtout sur le système nerveux ; l’étude des réflexes est nécessaire. Il n’y a pas que les alcooliques qui sont dangereux, les nerveux le sont aussi et ils sont nombreux. Mais une telle obligation se heurterait, je le répète, aux intérêts des fabricants d’automobiles ». Le Maire indique donc qu’il va demander que la visite médicale soit imposée à tous les candidats chauffeurs, même si le conseiller Roure souligne que « ce vœu a déjà été émis ; il n’a jamais eu de suite. Les résistances sont venues des députés, du côté des fabricants d’automobiles, du côté des intéressés et du côté des examinateurs ».
Le Maire répond que les services techniques de la Ville vont étudier cette question et que le service de la Voirie lui enverra un rapport qu’il soumettra à M. Vignon.
Voir sur ce point Garraud P., « Agenda/Emergence », in Boussaguet et alii., op. cit., p. 52 et 53.
Nous reviendrons plus largement sur ce point à l’occasion de notre chapitre trois.