1) Services techniques et fonctionnaires municipaux

Les services techniques municipaux peuvent offrir un cadre régulier, continu et homogène de conduite d’une action publique en matière de circulation urbaine1123. Cet espace est toutefois souvent perturbé par des polémiques, soutenues par des associations automobiles ou touristiques, des groupements professionnels ou des usagers, qui concernent principalement le stationnement ou la place de l’automobile en ville. Mais cet espace municipal se construit progressivement et se consolide autour de la réalisation de rapports internes, administratifs et techniques. Ils concernent successivement la circulation des camions, la mise en place de sens uniques ou les problèmes de circulation dans certaines rues. Les principaux animateurs de ces arènes de débats administratifs et techniques sont les élus et les fonctionnaires du service de voirie, du service de circulation ou de celui de la police municipale et les ingénieurs de la Ville. On retrouve donc deux catégories d’acteurs centraux et décisifs. Une première catégorie est constituée des techniciens et administratifs responsables de ces services, qui, sur notre période, sont successivement Lagrion, Matthey, puis Bourgey. Ils se spécialisent ou acquièrent des compétences sur ce domaine encore vierge de connaissances à partir d’une pratique quotidienne et administrative des problèmes de circulation, d’un recueil de documentations ou de voyages d’études1124.

Les connaissances développées dans ce cadre d’action municipale se situent parfois dans un registre pro-actif visant à élaborer des propositions. C’est notamment le cas lorsqu’un rapport anticipe sur les demandes d’un élu ou les requêtes de la société civile pour proposer une modification de la réglementation ou des aménagements de la circulation. Ainsi certains rapports réalisés par Chalumeau ou Lagrion peuvent parfois « prendre les devants » sur des enjeux à venir en termes de compréhension des problèmes de circulation. Dans bien d’autres cas, l’expertise développée dans ce cadre est plutôt réactive, vis-à-vis notamment des décisions du Conseil Municipal ou de la commission municipale. Il s’agit de formuler des avis, d’examiner des propositions, de compléter et d’amender les demandes ou d’élaborer des contre-propositions. Dans cette perspective, les rapports sont élaborés principalement après enquête et recueil de doléances et de points de vues auprès des élus, des habitants et des groupes professionnels intéressés. Ils oscillent donc entre perspectives relevant de l’innovation1125, de l’anticipation1126, résistances et continuités du travail administratif1127 et capacités de réaction1128, en lien avec les demandes de la société civile ou des organismes concernés et en interaction avec les demandes ou les attributions des services déconcentrés de l’Etat.

Dans ce cadre, les services techniques municipaux font surtout office de bureaux d’études techniques pour la commission municipale1129. Cet espace d’expertise municipal se construit en effet également progressivement autour de la mise en place des diverses commissions de la circulation. La construction pratique et empirique de l’expertise dans le champ de la circulation urbaine s’appuie alors essentiellement sur les premiers rapports et l’expérience du fonctionnement et de l’activité des commissions. Les commissions de circulation constituent donc des relais et un foyer de développement de cette expertise. Par leur centralité et l’attraction qu’elles opèrent vis-à-vis des problèmes, des questions, comme auprès des experts ou des acteurs et organismes intéressés, elles jouent un rôle central dans le développement, la consolidation et la diffusion des savoirs sur la circulation urbaine.

Toutefois, les services techniques municipaux sont également amenés à jouer un rôle d’arbitre entre les propositions parfois ambitieuses de la commission municipale de circulation et les contraintes budgétaires et électorales inhérentes au fonctionnement du Conseil Municipal. Dans ce cadre, on peut prendre l’exemple du long cheminement de la construction d’un rapport faisant office de bilan et de programmation d’amélioration des conditions de circulation, entre la commission départementale de circulation mise en place en 1929 et le rapport établi par le conseiller Barboyon le 29 juillet 1931. Si ce dernier rassemble l’approbation des parties concernées et consultées sur ces questions, l’application des différentes mesures qu’il préconise est loin d’être effective. En effet, dès son examen en séance du Conseil Municipal du 9 novembre 1931, on mesure les difficultés de budgétisation des dépenses à engager avec le débat houleux qui accompagne la présentation faite par le conseiller Barboyon. Il s’ensuit donc une série de rapports établis par le Service des travaux publics et de la voirie municipale pour programmer et ajuster les dépenses envisagées1130. Un rapport sur l’ « Application partielle des mesures prévues par la Commission municipale de Circulation » est présenté le 29 décembre 1931 ; un autre rapport sur l’« Etude des mesures proposées par la Commission de la Circulation en vue d’améliorer la circulation sur le territoire de Lyon » est établi le 8 janvier 1931 ; puis un rapport « Questions diverses posées par les Elus du Conseil Municipal au cours de la séance de Commission Générale du 9 mars 1931 » est à nouveau présenté le 29 avril 1931 ; et enfin un dernier rapport sur l’ « Application partielle des mesures prises par la Commission municipale de Circulation » est réalisé le 2 octobre 1933. On observe donc que deux ans sont nécessaires pour ajuster, amender et programmer la mise en place de mesures étudiées depuis 19251131. Surtout, au cours de ces années, avec le développement important de la circulation automobile1132, les problèmes de circulation n’ont pu qu’empirer. On comprend aussi parallèlement les impasses qui conduisent au conflit entre la municipalité et les organismes automobiles et privés, concernant la question du stationnement, au cours des années vingt et trente, étant donné que le problème est subi quotidiennement alors que son mode de résolution s’étale sur plusieurs années. Ces contraintes s’illustrent notamment à travers le rôle des élus et leur mobilisation sur les questions de circulation urbaine.

Notes
1123.

Sur la mise en administration des problèmes automobiles, à travers des rapports, un cadre d’action et de définition et par la réalisation de statistiques, nous renvoyons à notre chapitre cinq.

1124.

Matthey et Bourgey se rendent notamment aux semaines internationales d’étude de la technique de la circulation routière de Nice et de Salzbourg en 1960 et 1962.

1125.

Technique ou réglementaire.

1126.

Par rapport aux problèmes futurs ou vis-à-vis des demandes de la société civile ou des organisations concernées.

1127.

Par rapport à ce qui a déjà été fait ou au niveau des études déjà entreprises.

1128.

Face aux projets et demandes des élus ou concernant ceux suggérés par la société civile ou les organismes intéressés.

1129.

En l’absence d’un vrai bureau technique ou bureau du trafic adossé à la commission municipale de circulation.

1130.

Cf. AML 1127 WP 054.

1131.

On rappelle que les deux commissions, départementale puis municipale de circulation avaient pour objectif d’étudier les propositions élaborées par l’AICA, dont les réflexions sur les questions de circulation commencent en 1925.

1132.

On renvoie au tableau de statistiques réalisé en annexe sur le nombre d’automobiles dans le Rhône.