2) La mobilisation des élus

Dans l’entourage de ces experts fonctionnaires, il faut souligner le rôle de certains élus qui développent des connaissances sur la circulation urbaine, notamment ceux qui sont à la tête de la commission municipale de circulation. Ainsi plusieurs rapports proviennent de l’activité propre des élus, intéressés ou concernés par les questions de circulation urbaine. On observe alors principalement leur mobilisation, à travers leur présence dans leur quartier, au sein des discussions et des séances du Conseil Municipal, au sein de commissions pour soulever certaines questions, apporter un point de vue particulier, nourrir le débat sur un point concernant l’aménagement ou la réglementation d’une rue ou d’un carrefour. Dans ce cadre, on a déjà vu intervenir sur ces enjeux des membres du Conseil Municipal comme Arnaud ou Gourju. A partir des années trente, certains se spécialisent sur ce nouveau domaine d’intervention de la municipalité comme Charbin1133. De son côté, le Conseiller municipal Barboyon réalise le 29 juillet 19311134 le premier grand rapport sur la circulation de la nouvelle commission municipale de circulation mise en place en 1931. A la tête de cette structure, plusieurs élus en charge des questions de voirie et/ou de police municipale se succèdent et se positionnent sur ce nouveau secteur d’intervention publique. Ainsi, Leblanc, Biron, Rey, Petit, Fauconnet, Marque et Mercier développent chacun à leur tour l’action de la commission, son champ de compétence et ses capacités de connaissance1135.

A Lyon, il faut noter que la plupart des élus qui se positionnent sur le champ de la circulation occupent par ailleurs des fonctions juridiques. En effet, le conseiller municipal Charbin, qu’on retrouve dans certains débats automobilistes1136, est avocat. Deux des principaux présidents de la commission municipale de circulation dans les années cinquante et soixante, adjoints au Maire de Lyon en charge des questions de police municipale, Fauconnet puis Mercier, sont également avocats. On a vu par ailleurs que l’un des principaux animateurs des journées d’études des commissions municipales de circulation1137, fondateur des Chevaliers de la route et membre de l’ACR, Maurice Amieux, est lui aussi avocat1138. Les compétences juridiques semblent donc spécialement bien adaptées pour ceux qui ont en charge la réglementation de la circulation automobile. On a vu dans ce registre l’importance du conseiller juridique de la Ville de Lyon, Maître Appleton, professeur à la Faculté de Droit de Lyon, dans le cadre des affaires de contentieux liées aux problèmes de circulation routière. Ces compétences, que l’on retrouve chez certains responsables de la circulation urbaine, ne sont pas sans lien avec l’importance du recours à des travaux juridiques facilitant l’encadrement et la compréhension du phénomène automobile1139.

Les élus peuvent donc, à leur niveau, développer des compétences leur permettant d’apparaître comme des experts sur la circulation urbaine1140. Les journées d’études des commissions municipales de circulation sont notamment l’occasion de présentation par certains élus de rapports techniques et détaillés sur ces thématiques1141. L’adjoint au Maire de Rennes, Graff, présente à chaque fois un rapport aux journées d’études de Lyon en 19551142 et à celle de Rouen en 19591143. De même, l’adjoint au Maire de Rouen, Doudet, présente aux rencontres de 1955 un rapport sur la réglementation.

Sur ce champ de la circulation urbaine, les adjoints aux Maires de Marseille, Lille, Bordeaux, Nice, Saint-Étienne ou Villeurbanne développent chacun de leur côté une capacité d’action et des compétences locales très pointues sur ce secteur. Il existe toutefois des disparités locales, comme on a pu le constater à l’occasion de l’organisation des journées d’études des commissions municipales de circulation à Lyon en 1955 et Rouen en 1959. Dans ce cadre en effet, les villes sont représentées tantôt par le maire, un adjoint, le secrétaire général, un fonctionnaire du service de police ou de circulation, l’ingénieur en chef, ponts et chaussées ou non, un commissaire de police, ou parfois par plusieurs de ces personnalités. Les délégations mobilisées pendant ces rencontres sont donc représentatives des acteurs qui prennent en charge localement les questions de circulation routière. En observant les personnalités qui se déplacent lors de ces manifestations1144, nous pouvons remarquer un équilibre entre élus et techniciens. Dans leur projet de participation, la plupart des villes ont en effet l’intention de se faire représenter par ces deux profils. Mais on peut remarquer qu’aux journées de Lyon, souvent au dernier moment, l’un des deux représentants ne peut pas venir. Par ailleurs il faut noter que certaines villes envoient un représentant « par politesse », qui correspond à un profil assez généraliste : le secrétaire général ou secrétaire général adjoint de la Ville. C’est le cas des villes de Nancy, Mulhouse, Brest, Limoges ou Bordeaux notamment. D’autres villes envoient systématiquement une personnalité locale directement concerné par ces enjeux : un élu en charge de la gestion de la circulation, ou le responsable technique ou administratif du service de circulation1145. D’autres villes se font directement représentées par l’expert local dans le domaine de la circulation, ingénieur en chef ou commissaire de police. On pense ici à Toulon avec Maurice Duranson, Marseille, avec René Malcor ou Henri Bochet, Le Havre avec Albert Choain, Rennes avec Graff, ou Saint-Étienne avec Joseph Aussel.

Nombre de délégués par ville aux journées d’études de Lyon en 1955
Nombre de délégués par ville aux journées d’études de Lyon en 1955

Légende (entre parenthèses le nombre de villes concernées) :
Echelle 1 cm = 80 km

Nombre de délégués par ville aux journées d’études de Rouen en 1959
Nombre de délégués par ville aux journées d’études de Rouen en 1959

Par ailleurs, entre les journées de 1955 et celles de 1959, on peut observer une participation plus importante des élus. La préparation des secondes journées a sans doute permis une anticipation des contraintes de calendrier et une participation plus large des acteurs de la circulation urbaine. Les défections ont donc été moins nombreuses que lors de la première édition. Les responsables qu’on retrouve sur ces secteurs et au cœur de ces manifestations se rapprochent d’autres élus, qui se sont également investis sur ces questions et qui ont déjà été identifiés dans d’autres travaux comme des « experts amateurs éclairés ». A leur propre niveau et dans leur propre registre, on peut en effet les comparer à des personnalités comme Emile Massard1146, ou Gustave De Schulthess1147 qui représentent des figures de l’élu compétent s’investissant sur des domaines techniques et prenant part à des échanges nationaux et internationaux sur la question automobile1148. A côté des élus, s’affirme également un acteur central de la gestion des problèmes de circulation urbaine, l’ingénieur municipal.

Notes
1133.

Avocat à la Cour de Lyon, conseiller municipal, il donne par ailleurs des conférences sur la circulation à Lyon, voir l’article du Docteur Bonnet, « Les Embiernes Circulatoires à Lyon », Revue de l’ACR, n° 2 février 1930, pp. 20-23.

1134.

Cf. rapport de 19 pages présenté par le Conseiller Municipal Barboyon lors de la séance de la commission municipale de circulation du 29 juillet 1931, qui sera étudié lors de la séance du 2 novembre 1931 de la commission générale du Conseil Municipal et lors de la séance du 9 novembre 1931 du Conseil Municipal de la Ville de Lyon, cf. AML 1127 WP 054.

1135.

Nous reviendrons sur ces différents points dans le cadre de notre chapitre quatre.

1136.

Tel que celui organisé dans le cadre de la Tribune du Rhône en décembre 1929, cf. « Chronique lyonnaise : De la circulation », Revue de l’ACR, n° 12, décembre 1929, pp. 23-24.

1137.

Secrétaire du comité permanent des journées d’études des commissions municipales de circulation, il présente un rapport aux journées de Rouen en 1959 sur l’uniformisation des règlements de la circulation urbaine.

1138.

D’autres juristes membres de l’ACR, comme Maître Cuaz, jouent un rôle important dans la compréhension de la réglementation de la circulation automobile ou dans la défense des droits des automobilistes, en permettant notamment de faciliter le dialogue entre le Club et les tribunaux lyonnais. Ainsi, on a vu dans le chapitre un que des permanences juridiques sont organisées régulièrement à l’ACR.

1139.

Recours qui se développe à partir de l’utilisation de la presse et des revues spécialisées. En même temps, aux côtés des nombreuses thèses de droit portant sur les questions automobiles, il faut mentionner certains travaux juridiques qui sont également utilisés dans ce domaine : Marguerron G., Etude complète historique, administrative et juridique du régime de circulation sur les routes françaises, L’usage des voies publiques, Imprimerie 3, Paris, 1930 ; ou Méjan, F., « La réglementation de la circulation des véhicules sur les voies publiques urbaines », La Revue Administrative, n° 83, juillet-août 1961, pp. 379-387 et n° 83, septembre-octobre 1961, pp. 498-507.

1140.

Il n’est pas rare de voir des élus présenter eux mêmes des rapports très détaillés et relativement techniques sur les enjeux de circulation à l’occasion de manifestations nationales ou internationales. Ainsi en 1924, à l’occasion du 14ème Congrès de l’Association des Maires de France, le Maire de La Rochelle présente un rapport sur les problèmes de circulation et de stationnement.

1141.

Sur ces journées d’études voir nos chapitres quatre et six.

1142.

Sur l’aménagement des chaussées et des carrefours.

1143.

Sur le Fond Spécial d’Investissement Routier.

1144.

Voir en annexes la liste des délégués présents lors des journées d’études de Lyon en 1955 et de Rouen en 1959.

1145.

Comme Alger, Angers, Grenoble, Lille, Nantes, Oran, Strasbourg, Toulouse ou Vichy.

1146.

Conseiller municipal à Paris, qui réalise des rapports sur la circulation à Paris et dans le cadre des congrès internationaux de la route, voir sur ce point Flonneau M., « La sécurité des rues parisiennes aux origines de l’automobile, Le rapport Massard et la définition des problèmes de la ville moderne », Les Cahiers de la sécurité inétrieure, n° 58, 2005, pp. 159-172.

1147.

Travaux et activités sur la circulation urbaine réalisés dans le cadre de l’Union des Villes Suisses, de l’Union Internationale des Villes ou du Comité permanent de la circulation routière de la SdN, voir sur ce point notre chapitre deux.

1148.

Ces derniers se rapprochent des figures d’édiles qu’a étudiées Renaud Payre dans ses travaux tels que Henri Sellier ou André Morizet.