2) La ville comme horizon pour les ingénieurs de l’Etat

Aux côtés de Fernand Ramel, Jacques Rérolle, qui arrive dans le SOPC du Rhône en 1945 pour devenir l’adjoint de l’ingénieur en chef, puis ingénieur en chef de ce SOPC de 1951 à 1959, est lui aussi l’un des moteurs de ces projets routiers lyonnais1335. Il s’implique tout particulièrement dans la réalisation de l’Axe Nord-Sud sur la Rive droite du Rhône1336, axe autoroutier composé lui aussi de nombreuses trémies et réalisé entre 1952 et 1958. Très inséré localement, il entretient de bonnes relations avec les élus lyonnais1337 et avec l’ACR1338. Il participe activement aux travaux de l’AIPCR1339. Son successeur Clément Roques1340, qui fut adjoint de 1951 à 1959 puis l’ingénieur en chef du SOPC de 1959 à 1966, se mobilise dans le projet du tunnel sous Fourvière, dont la réalisation commence en 19651341. Suivant la voie tracée par Camille Chalumeau puis Lucien Chadenson dans les années trente, ils sont tous les trois des experts des tunnels routiers, reconnus mondialement, et participent activement à l’expertise d’autres projets de tunnels et aux travaux du comité technique des tunnels routiers de l’AIPCR.

L’un des derniers ingénieurs des ponts et chaussées1342 à se spécialiser plus spécifiquement dans la construction d’infrastructures routières est Michel Prunier1343, qui arrive au SOPC en 1958. Avec Jean Gobert, il se mobilise au niveau des études et de la réalisation du tunnel sous Fourvière et surtout du Centre d’Echange de Perrache1344 en collaboration avec le cabinet d’architectes René Gagès1345. A ce titre, il se rend au congrès international de la route à Tokyo en 1967 et participe à un voyage d’études concernant les réalisations routières, les problèmes de circulation et les revêtements spéciaux à Hambourg du 16 au 21 novembre 1970. Il est à la tête pendant plusieurs années de la première section Grands Travaux-Infrastructures du SOPC puis de la DDE avant de prendre la direction de l’ENTPE en 1975.

Les autres ingénieurs des ponts et chaussées lyonnais ne connaîtront pas une carrière aussi longue et n’auront plus la possibilité de se spécialiser dans le domaine de la conception d’infrastructures routières ou dans le champ des études de trafic1346. Ils se contentent le plus souvent d’un parcours plus généraliste, conciliant ouverture aux problématiques de l’urbanisme ou des transports urbains, comme Raoul Rudeau, en poste seulement de 1966 à 1968 puis Paul Funel qui lui succède de 1968 à 1974. Chez eux comme chez d’autres ingénieurs de leur génération, on relève en effet une attention plus importante aux enjeux urbains ainsi qu’aux transports collectifs urbains1347. C’est notamment le cas de René Waldmann1348 qui se spécialise dans ce secteur dès son arrivée au SOPC du Rhône en 1957. Il réalise la plupart des études concernant les transports collectifs urbains à Lyon et notamment celles débouchant sur la réalisation d’un métro1349. En 1968, il prend la tête de la Société d’Etudes du Métro de Lyon (SEMALY), Société d’Economie Mixte créée pour poursuivre les études puis commencer les travaux du métro lyonnais1350, dont les trois premières lignes sont inaugurées en 19781351. Jean Gobert participe lui aussi à de nombreux congrès de l’Union Internationale des Transports Publics alors qu’il ne se rend pas aux congrès internationaux de la route auxquels participent plusieurs de ses collègues du SOPC. Il développe un profil plus généraliste qui correspond au rôle d’adjoint de l’ingénieur en chef des ponts et chaussées du Rhône, qu’il occupe de nombreuses années. Enfin Jean Winghart, qui arrive au SOPC du Rhône en 1958 construit lui aussi dans un premier temps sa carrière sur les thématiques de l’urbanisme1352. Il est ensuite affecté au GEP (Groupe d’Etudes et de Programmation) de la DDE de l’Isère en 1966 puis prend la tête de l’agence d’urbanisme de Grenoble. Il reviendra en 1977 dans le Rhône comme directeur de la DDE1353.

Nous avons vu se mettre en place un gouvernement multi-niveaux de la circulation urbaine avec des scènes d’action éclatée. Dans ce système d’acteurs, l’interdépendance des relations interpersonnelles entraîne une complémentarité de leurs projets et réalisations. Un va-et-vient constant entre les pouvoirs locaux et les services centraux, via le Préfet ou le service ordinaire des ponts et chaussées, alimente les réflexions, et en même temps une nouvelle mise sur agenda ainsi que des réponses innovantes aux problèmes publics routier et automobile. Ces premiers éléments de cadrage et de réponse des pouvoirs publics à cette nouvelle question ont surtout montré le rôle central du maire dans ce système d’acteurs locaux, malgré les renvois quasi-systématiques des problèmes au niveau du Préfet. Ce jeu d’acteurs renforce les phénomènes de régulation croisée notamment en ce qui concerne les enjeux de surveillance de la circulation1354. A partir des années trente, il s’accompagne d’une centralisation autour d’une redéfinition des missions de l’Etat1355 au niveau notamment de la prise en compte progressive des projets autoroutiers, des enjeux urbains ou des problèmes de sécurité routière.

Ainsi peu de questions routières et automobiles échappent donc à l’Etat. La lenteur de son mode de décision oblige parfois certaines collectivités locales à prendre les devants, en mettant en place une réglementation de la circulation spécifique ou en concevant des projets routiers innovants. Les services de l’Etat se confortent donc la plupart du temps dans un rôle purement réactif face aux projets ou aux sollicitations des pouvoirs locaux, ou même des organismes privés. Mais, même si les réussites comme les problèmes locaux remontent d’une manière ou d’une autre jusqu’à l’échelon central, les problématiques spécifiquement urbaines ne semblent pas directement prises en compte par les services centraux des ministères, du moins jusqu’aux années trente1356. L’absence de villes importantes en France, en dehors de Paris, et la forte structuration départementale des services administratifs selon un schéma hiérarchique et départemental1357 semblent pour partie expliquer cette tendance qu’ont déjà mis en avant de nombreux chercheurs sur des thèmes pourtant variés1358, ayant trait aux diverses missions du Ministère de l’Equipement1359. A partir de la Seconde Guerre Mondiale, toutefois, les problématiques urbaines deviennent incontournables, absorbant des enjeux jusque là uniquement thématiques (logement, routes, aménagement urbain) dans une société française en mutation.

La position de Lyon, avec des services techniques communaux et départementaux particulièrement développés, une banlieue fortement urbanisée, confirme le phénomène d’exception à ce système caractéristique des grandes villes1360. Il est renforcé par la présence d’élus lyonnais dans les plus hautes sphères de l’Etat (Edouard Herriot, plusieurs fois ministre et président du Conseil, puis président de l’Assemblée Nationale ou l’Adjoint Auguste Pinton, Secrétaire d’Etat aux Travaux Publics), d’abord, avec le rôle joué par certains ingénieurs lyonnais, ensuite, qui excellent dans certains domaines techniques et acquièrent une notoriété nationale par leur présence dans certaines associations ou organismes (AGHTM, AIPCR, AIVF, Comité Technique de la Vicinalité), comme Camille Chalumeau, Victor Varvier, Claude Delaigue, Lucien Chadenson, puis Jacques Rérolle ou Fernand Ramel. Ces facteurs poussent donc, dans de nombreux domaines, les décideurs lyonnais à rechercher l’autonomie dans le cadre de projets d’aménagement routier ou pour leur politique de gestion de la circulation urbaine1361. Ce programme se trouve porté par un gouvernement par commissions particulièrement bien développé à Lyon et sur lequel nous allons revenir au cours du chapitre quatre.

Ainsi pour le cas plus spécifiquement lyonnais, on voit très clairement qu’un basculement s’opère dès les années trente quand l’Etat se repositionne sur la conception des programmes d’aménagement routier, alors que depuis les années vingt les collectivités locales avaient véritablement la main sur ces dossiers (PAAE et tunnels routiers dont s’occupait Camille Chalumeau ; Boulevard de ceinture et ponts importants pour Claude Delaigue). Au début du vingtième siècle, la carrière des ingénieurs du service vicinal ou du service ordinaire des ponts et chaussées portait davantage sur des enjeux routiers départementaux, à partir de la desserte des communes rurales et des problématiques inter-urbaines1362. Alors que l’expansion urbaine lyonnaise se confirme depuis de nombreuses années déjà, Claude Delaigue1363 et Victor Varvier1364 se positionnent davantage sur les problématiques urbaines, seulement à partir du milieu des années vingt1365. Leurs préoccupations rejoignent celles des centres urbains du département dont ils ont la charge et ils en viennent à dialoguer fréquemment avec les responsables lyonnais (Maire et Adjoints de Lyon, ingénieurs de la Ville de Lyon ou même auprès des personnalités de l’ACR). Ce repositionnement se confirme au niveau des commissions car, comme nous le verrons, les ingénieurs prennent le dessus sur les autres experts dans ces structures à partir des années trente. Aussi la génération d’ingénieurs des ponts et chaussées qui leur succède (Lucien Chadenson, Antoine Thiollière1366 notamment) continue à s’intéresser fortement aux problématiques d’aménagement urbain. C’est elle qui porte largement les réflexions du programme d’aménagement routier de la région lyonnaise. Puis la génération suivante (Jacques Rérolle, Clément Roques, Fernand Ramel) a définitivement pris le virage de l’urbain (étude de la circulation, des accidents et des carrefours en ville). Ainsi, ces évolutions (projets routiers lyonnais aux mains des services de l’Etat, place des ingénieurs dans les commissions) sont immédiatement reconduites après la Seconde Guerre Mondiale et confirmées tout au long des Trente Glorieuses.

Notes
1335.

Voir Rérolle J., « Aménagement routier de la région lyonnaise, Etat actuel des réalisations », La Route, 1949, pp. 3-19 ; Rérolle J., « Aperçu sur l’évolution de la technique des tunnels routiers », Travaux, n° 428 Bis, 1970, p. 3 et 4.

1336.

Dans les années trente, on envisageait plutôt la réalisation d’une autoroute construite de chaque côté des bas-ports du Rhône, mais en partie inondable, ce qui provoquait de nombreuses critiques, notamment du côté de l’ACR. A la Libération, le projet s’est progressivement transformé en une voie autoroutière à hauteur des quais, puis la solution de n’utiliser qu’une rive du fleuve a été finalement admise, ce qui supprima en grande partie les bas-ports de la Rive droite du fleuve.

1337.

Très proche des maires Herriot et Pradel, il est aussi très lié à l’adjoint en charge des questions d’urbanisme, Félix Rollet, voir entretien avec Félix Rollet (02-07-03).

1338.

Il est membre du comité de directeur de l’ACR. Dans la revue du Club, un article lui est consacré : « Diogène a trouvé un homme, Monsieur Jacques Rérolle, Ingénieur en chef des ponts et chaussées du département du Rhône », dans Le Carnet de l’automobile, n° 8, juin 1952.

1339.

Il devient le président du comité technique des tunnels routiers de l’AIPCR. Il se rend aux congrès internationaux de la route de Istanbul (1951), Rio de Janeiro (1959), Rome (1964) et Tokyo (1967).

1340.

Cf. Roques C., « Les routes », Urbanisme, 1964, n° 85, pp. 70-73.

1341.

Il est remplacé par Raoul Rudeau, premier directeur départemental de la DDE du Rhône en 1966 puis par Paul Funel en 1968, qui achève la réalisation de ce tunnel.

1342.

Né en 1925, ingénieur des ponts et chaussées (promotion : 1949) Georges Reverdy qui devient directeur de la DDE du Rhône en 1974, a lui aussi connu une carrière « routière » avant d’arriver dans ce département, en participant notamment activement à la construction de l’autoroute A 6 (même s’il a par ailleurs également été surtout confronté à des postes de direction de DDE). Depuis sa retraite il est devenu le spécialiste de l’histoire des routes en France, publiant de nombreux ouvrages sur ce sujet.

1343.

X 1950, ENPC 1955.

1344.

Voir Prunier M., « Le tunnel routier sous Fourvière », Travaux, n° 428 Bis, 1970, pp. 53-56 ; et « Le nouveau Perrache : complexe du cours de Verdun », Travaux, n° 480, mars 1975, pp. 56-57.

1345.

Voir sur ce point Gardon S., Expertise et politique dans les grands projets d’aménagement urbain pendant les Trente Glorieuses, le cas lyonnais, Mémoire de DEA Politiques publiques et Gouvernements Comparés, IEP Lyon, 2003.

1346.

Ce champ est investit par d’autres techniciens aux profils différents (statisticiens, sciences sociales) qui peuplent l’OTR à partir du milieu des années soixante, puis le Centre d’Etudes Techniques de l’Equipement installé à Bron en 1970. L’ingénieur des TPE Péju, puis l’ingénieur des ponts et chaussées Deschesne (promotion : 1962) sont les animateurs principaux de ce nouveau champ d’études sur lequel nous reviendrons, voir sur ce point les entretiens réalisés avec Jean-Philippe Darbour (28-08-2007) et Maurice Abeille (18-12-07).

1347.

Marquée par une participation soutenue et massive aux congrès de l’Union Internationale des Transports Publics sur la période 1955-1971.

1348.

X 1950, ENPC 1955.

1349.

Voir entretien avec René Waldmann (18-07-03).

1350.

Voir son article paru dans le n° 480 de la revue Travaux en 1975.

1351.

Voir Waldmann R., La grande traboule, Editions Lyonnaises d’Art et d’Historie, Lyon, 1991. Pour prolonger sur le parcours de René Waldmann, voir Mazoyer H., « Genèse et développement d’une expertise lyonnaise en matière de transports collectifs urbains », in Bardet F. (dir.), Institution des expertises urbaines dans la construction de l’action publique. Retour sur la métamorphose urbaine lyonnaise depuis les années 1960, Rapport pour le compte du PUCA, Vaulx-en-Velin, 2005, pp. 35-60.

1352.

Il réalise en 1962 une thèse de 3ème cycle sur Lyon, 1980, à l’Institut d’Urbanisme de Paris (dont est tiré l’article « Lyon, 1980 », paru dans deux numéros de La vie urbaine, juillet-septembre 1962, pp. 219-236 ; octobre-décembre 1962, pp. 279-312.), donne des cours d’urbanisme à l’Ecole Centrale de Lyon puis à l’INSA de Lyon, et participe au voyage d’études PCM de 1964 aux Etats-Unis (expérience dont il tire deux articles : « Les aménagements urbains aux Etats-Unis », Technica, n° 300, janvier 1965 ; « Les villes occidentales en 1985 », Urbanisme, 2ème trimestre 1965 ).

1353.

Sur d’autres profils d’ingénieurs des ponts et chaussées, de techniciens, d’urbanistes ou d’architectes en poste dans le Rhône ou la région Rhône-Alpes, plus centrés sur les problématiques de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, voir les travaux de Marie-Clotilde Meillerand.

1354.

Voir sur ce point Crozier M. et Thoenig J.-C., 1975, art. cit. ; ou Thoenig J.-C., 1975, art. cit.

1355.

Cf. Dumons B., Pollet G. et Saunier P.-Y., 2002, op. cit., p. 11 et 12.

1356.

Cf. Reverdy G., Histoire des routes de France, PUF, Paris, 1995.

1357.

Voir Dupuy F. et Thoenig J.-C., Sociologie de l’administration française, Armand Colin, Paris, 1983.

1358.

Sur le domaine des routes, voir les travaux déjà mentionnés de Jean Orselli, sur le thème des politiques sociales, voir ceux de Bruno Dumons et Gilles Pollet et sur celui de l’administration municipale, voir notamment les recherches de Renaud Payre.

1359.

Voir 1966 : création du ministère de l’Equipement. Actes de la Journée d’étude de l’Association Blaise Pascal, 2000.

1360.

Voir sur ce point Jobert B. et Sellier M., « Les grandes villes : autonomie locale et implication politique », Revue Française de Science Politique, vol. 27, n° 2, 1977, pp. 205-227.

1361.

Dans d’autres villes, comme Marseille, Nice ou Saint-Étienne, on peut observer pour la même période une plus grande dépendance aux services de l’Etat dans le cadre de la gestion de ces secteurs.

1362.

En témoignent les rapports annuels présentés par les ingénieurs du service vicinal ou ceux du service ordinaire des ponts et chaussées au Préfet ou à l’occasion des séances du Conseil Général du Rhône.

1363.

Présent au sein du service vicinal depuis 1901, il devient ingénieur en chef de ce service en 1925.

1364.

Ingénieur en chef des ponts et chaussées du Rhône de 1920 jusqu’à sa mort en novembre 1935.

1365.

Ils participent d’ailleurs au congrès de l’AIPCR de Séville en 1923 et de Milan en 1926 où sont débattus pour la première fois dans le détail les problèmes routiers urbains au sein de cette arène internationale.

1366.

Il faut toutefois noter que si Antoine Thiollière succède à Victor Varvier à la tête du SOPC du Rhône en 1935, ils sont tous les deux de la même promotion. Il n’y a donc pas de « saut générationnel » entre eux.