A partir des années cinquante, le contexte de la croissance économique et urbaine encourage la mise en place de nouvelles structures d’études. Les enjeux des transports routiers, comme ceux des transports ferroviaires, fluviaux ou aériens deviennent plus larges et nécessitent la prise en compte des problèmes de desserte et de stationnement des centres villes qui s’inscrivent en même temps dans un cadre plus large, inter-urbain, inter-départemental, voire régional ou national. Ceux qui concernent la vallée du Rhône, les Alpes, ou la région du centre touchent aussi la Ville de Lyon, vers laquelle convergent les principales routes reliant ces territoires, avec des répercussions économiques non négligeables.
En lien avec les nombreuses réflexions orchestrées depuis les années trente sur l’organisation de l’aménagement urbain1507 et l’expansion économique1508 de la région lyonnaise1509, sont alors créées de nouvelles commissions d’études consultatives, programmatiques et ouvertes aux intérêts économiques. Nous avons classé ces commissions dans le secteur « privé » du fait des initiatives privées qui pré-existent à leur formation et de la recherche d’un partenariat public-privé facilitant la participation de personnalités et d’experts extérieurs aux pouvoirs publics. Au final elles s’insèrent néanmoins dans un cadre de réflexions largement orienté et structuré par les instances publiques.
Dans cette catégorie1510, en lien avec des questionnements concernant les transports, il faut mentionner la création en août 1952 du Comité pour l’aménagement et l’expansion économique de la région lyonnaise (CAEERL) par la Chambre de Commerce de Lyon et le Comité Interprofessionnel Lyonnais1511. Présidé par M. Hermans, il comprend un secrétariat dirigé par M. Heppe, et un conseil composé de 7 à 30 personnalités. Son activité se structure autour du fonctionnement de plusieurs commissions et sous-commissions dont certaines abordent les questions de transports, de circulation ou de stationnement. En 1955, sont en effet créées plusieurs commissions : Commission de circulation et de parkings ; Commission de la main d’œuvre et de l’emploi ; Commission du marché-gare ; Commission de l’aérodrome de Bron ; Commission de zoning industriel : Commission d’expansion, de décentralisation et de conversion industrielles au sein du CAEERL1512. L’ouverture et la recherche d’expertise sont encouragées1513. Ainsi, il est indiqué qu’ « en dehors du Comité, les commissions pouvaient s’adjoindre toute personne dont la compétence serait utile à leurs travaux »1514. En toute logique, la CCL reste étroitement associée aux activités du CAEERL. Rapidement, la Commission de circulation et de parkings devient la Commission Parkings-Tourisme-Affaires et produit, comme nous l’avons vu au cours de notre chapitre deux, d’importants rapports sur la question des parkings et de la circulation en centre ville.
Au niveau régional ces comités d’expansion sont intégrés dans les Comités régionaux d’expansion économique. Il en existe un pour la région dénommée alors Centre Sud-Est, qui comprend les huit comités d’expansion « départementaux » de la région comprise entre le Rhône et les Alpes1515. Au sein du Comité Régional d’Expansion Economique du Centre Sud-Est, sont constituées en 1958 huit commissions spécialisées : Agriculture ; Démographie, Main d’œuvre et Emploi ; Tourisme ; Energie et Industrie de base ; Industrie de transformation ; Urbanisme et Equipement social ; Transports ; Commerce et Artisanats1516. Ces commissions comprennent des délégués de chaque Comité départemental, aidés pour certaines de leurs réunions des conseillers techniques. Il s’agit d’engager dans ces différents secteurs stratégiques un travail sur le Programme d’Action Régionale sous les aspects géographique et économique.
Installée début juillet par Hermans, la commission Transport de ce comité comprend deux à dix personnes par départements et des experts extérieurs. M. Malapert, représentant la Société Citerna, est nommé président de cette commission, dont le secrétariat est assuré par M. Heppe. L’ingénieur des ponts et chaussées du Rhône, Jean Costet, en est le rapporteur. Le département du Rhône est le plus représenté1517. Cette commission se réunit le 3 juillet (réunion préparatoire), le 29 juillet (SNCF), le 16 septembre (réseau routier), début octobre, le 24 octobre, en novembre 1958 (présentation du rapport de synthèse) et le 13 janvier 1959 (adoption du rapport sur l’avant-projet d’action régionale). Ses membres peuvent proposer la participation de personnes extérieures à la commission. Pour Lyon, Aymé Bernard, directeur des Magasins généraux, Jean Labasse, et Michel Laferrère1518 sont consultés en ce sens et participent aux études de la commission1519. Avec un rythme soutenu de réunions entre juillet 1958 et janvier 1959 (7 réunions), cette commission a pour but la production et la présentation d’un rapport synthétique sur les enjeux des transports dans la région du Centre Sud-Est1520.
Nous pouvons donc observer un mode de gouvernement par commissions et groupes de travail commun aux secteurs public et privé. Il facilite les passages éventuels des acteurs d’une sphère à l’autre car ces instances obéissent toutes à la même logique organisationnelle. Elles comprennent en effet des membres actifs ou des rapporteurs, directement aux prises avec les discussions engagées et les décisions à prendre, mais également des membres consultatifs ou des observateurs. On y discute de dossiers, de notes, de rapports, de questions, suivant un ordre du jour discuté et préparé à l’avance. Il y a un président, un secrétaire, et un ou plusieurs rapporteurs. Un ordre du jour de la séance à venir et des comptes-rendus des séances passées s’échangent entre membres entre les réunions. Les séances se tiennent périodiquement dans une salle habituelle, selon un calendrier préalablement établi.
Par ailleurs, la plupart de ces commissions interagissent ensemble. Des questions sont reprises et renvoyées pour étude ou débat d’une commission à l’autre, qu’elles soient privées ou publiques1521. Certaines commissions servent en ce sens de relais pour la mise sur agenda ou l’étude de questions centralisées ensuite dans une commission plus officielle1522. Plusieurs acteurs traversent ces différentes structures, en cumulant leur participation dans plusieurs commissions. Ils se trouvent alors multi-positionnés dans diverses instances s’occupant des questions de transport ou d’automobile. On peut citer ici le cas de nombreux élus, des ingénieurs en chef de la Ville de Lyon ou de certains ingénieurs des ponts et chaussées, autorisés, du fait de leur statut ou de leur position, à participer à plusieurs structures de ce type1523. Mais des acteurs privés peuvent également s’imposer comme incontournables dans plusieurs lieux de débats, comme certains membres de la CCL ou de l’ACR. Le Docteur Bonnet ou Maître Amieux en font partie1524.
Néanmoins, il faut également souligner, tant sur le plan privé que public, aussi bien au niveau national que local, un certain éclatement des commissions étant donné leur nombre, la variété des thèmes débattus et la diversité des acteurs ou institutions amenés à y être représentés. Cela ne facilite pas la clarté des débats, ni la centralisation des réponses apportées aux questions soulevées dans ces instances. Du côté du public extérieur à ce mode de fonctionnement, voire pour les acteurs engagés dans ces dispositifs, l’étalement et la superposition des discussions ne permettent pas une compréhension homogène, claire et centralisée des problèmes automobiles. Etant donné le nombre et la diversité des acteurs et des structures engagés, cette absence d’homogénéité et d’harmonisation des dispositifs de gouvernement privés et publics renvoie à une certaine forme de « balkanisation » des politiques municipales concernant les transports1525.
Cette ouverture du débat et des intérêts discutés favorise, certes, une plus large et une meilleure compréhension des problèmes publics. De même, la pratique commune par l’ensemble des acteurs engagés du mode de fonctionnement par commissions, facilite, sur un plan technique et procédural, leur participation et leurs prises de position. Mais l’organisation de ces commissions n’en reste pas moins marquée par des dysfonctionnements, notamment temporels. Les réunions, souvent soutenues dans le cadre du traitement d’une question précise, de l’établissement ou de l’examen d’un rapport, deviennent vite occasionnelles lorsqu’il s’agit d’envisager une thématique plus « ouverte » ou « transversale » comme la sécurité routière1526. Cette irrégularité empêche la continuité dans le traitement des problèmes publics discutés et peut devenir un obstacle dans le gouvernement des questions de transports. Nous allons voir, malgré tout, qu’une certaine capacité d’action, plus ou moins efficace et centralisatrice, est possible, au moins au niveau local, lorsqu’une instance devient le point de ralliement de plusieurs autres structures, questions et acteurs. Nous sommes ainsi amené à interroger le niveau municipal comme échelon pertinent de gouvernance par commissions.
Voir Meillerand M.-C., Histoire d’une construction métropolitaine (1938-1978) : la politique urbaine dans la région lyonnaise, thèse d’histoire urbaine en cours sous la direction de Jean-Luc Pinol, Université Lyon 2.
Voir sur ce point les travaux de Michel Laferrère, Lyon, ville industrielle : Essai d’une géographie urbaine des techniques et des entreprises, PUF, Paris, 1960 ; et de Linossier R., La territorialisation de la régulation économique dans l’agglomération lyonnaise (1950-2005), Politiques, acteurs, territoires, thèse de doctorat, géographie, aménagement et urbanisme, Université Lyon 2, 2006.
C’est dans ce cadre que nous parlons de région, même si parfois la région « lyonnaise » déborde sur plusieurs départements et s’étend même dans ces instances jusqu’aux départements de Savoie.
Cela déborde le cadre de notre travail mais pour les années 1930-1970, nous pourrions encore évoquer les activités du Comité régional d’études des questions d’urbanisme (mis en place en avril 1934), du Comité d’aménagement et d’orientation général de la région lyonnaise (juillet 1935), du Groupement régional d’urbanisme de Lyon (juillet 1938), voire de l’OREAM (1966) qui sont également des structures d’études prospectives où prennent place les questions de transports dans une perspective de planification et d’aménagement urbain. Ces différents organismes fonctionnent également avec des commissions comprenant des techniciens ou des personnalités de la Ville de Lyon ou du Département du Rhône, et pour certaines le président de l’ACR ou de la Chambre de Commerce de Lyon, voir sur ces points Meillerand M.-C., op. cit.
Sur le CAEERL, voir Linossier, R., La territorialisation de la régulation économique dans l’agglomération lyonnaise (1950-2005), Politiques, acteurs, territoires, Thèse de doctorat de géographie, aménagement et urbanisme, Université Lyon II, 2006 ; ou Chatelan O., « Expertise catholique et débuts de l’aménagement du territoire à Lyon (1945-1957) », Chrétiens et sociétés XVIe-XXe siècles, n° 15, 2008, pp. 107-128.
Voir CR des travaux de la CCL pour l’année 1955, p. 130.
Voir Hermans F. : « Démographie et aménagement du territoire dans la région lyonnaise », Technica, n° 219, avril 1958, pp. 10-12 ; « Comité pour l’aménagement et l’expansion économique du Sud-Est » ; et « L’aménagement et l’expansion économique de la région lyonnaise (Rapport d’activité du Comité) », Technica, n° 221, juin 1958, pp. 1-2 et 3-10.
Voir CR des travaux de la CCL pour l’année 1955, p. 130.
Ain, Ardèche, Drôme, Isère, Loire, Rhône, Savoie, Haute-Savoie, plus la Haute-Loire et la Saône-et-Loire.
Réunion plénière du 2 juin 1958 des commissions du Comité régional d’expansion économique du Centre Sud-Est, cf. ADR 1650 W 189.
Sur l’ensemble des réunions, on compte : MM. Rérolle, Costet, Reignier et Waldmann, du Service ordinaire des ponts et chaussées ; MM. Bussat, et Chamboredon du Service de Navigation ; M. Chomette, de la Compagnie Générale de la Navigation HPLM ; M. Delattre, Directeur général de la Compagnie Nationale du Rhône ; M. Poulet, Chef du 4ème arrondissement de l’exploitation de la région Sud-Est de la SNCF ; M. Malapert, de la Société Citerna (Port E. Herriot) ; M. Mathieu, de l’Aéroport de Bron ; M. D’Hauthuille, Directeur général du Crédit Lyonnais ; Yvan du Jonchay, du Cabinet Pila-Bérard ; et Jean Labasse, Président de la Société de Gestion financière.
Déjà connu par ces travaux sur les transports. Voir Laferrère M., « La circulation routière dans l’agglomération lyonnaise », Etudes Rhodaniennes, Vol. 28, n° 4, 1953, pp. 281-292.
Il faut noter que durant cette période, les géographes lyonnais, Labasse, Laferrère et Pelletier, sont particulièrement mobilisés dans le cadre de réflexions menées dans des commissions concernant les transports, la circulation ou le stationnement dans l’agglomération lyonnaise. Si Jean Labasse et Jean Pelletier participent à cette commission régionale, Jean Pelletier est quant à lui mobilisé dans les commissions mises en place dans le cadre des réflexions sur le stationnement à Lyon dans la deuxième moitié des années cinquante (voir sur ce point notre chapitre deux).
Le géographe Labasse contribue largement à la rédaction et à la finalisation de ce rapport. Il a lui aussi travaillé sur les questions de transport à Lyon, ce dont témoignent le chapitre 11 de son livre sur Les capitaux et la région : étude géographique, essai sur le commerce et la circulation des capitaux dans la région lyonnaise (Armand Colin, Paris, 1955) et son article paru dans Economie et Humanisme (n° 82) en novembre-décembre 1953.
Comme dans le cas des rapports sur la circulation qui « circulent » de la commission de circulation de l’ACR vers les commissions municipale ou départementale de circulation, ou vise versa.
On verra dans les années cinquante et soixante que la commission de circulation de l’ACR sert parfois de tremplin pour les questions à aborder en commission municipale de circulation ou de chambre d’études préliminaires de questions techniques reprises ensuite par la commission municipale.
Comme les commissions municipale, départementale ou préfectorale en charge des questions de circulation ou de transport.
Comme nous l’avons vu au cours de notre chapitre deux.
Au même titre que certains auteurs parleront dans les années soixante-dix de balkanisation des politiques urbaines en interrogeant l’étendue du système de Sociétés d’Economie Mixte (cf. Jobert B., Sellier M., « Les grandes villes : autonomie locale et implication politique », Revue Française de Science Politique, Vol. 27, n° 2, 1977, pp. 205-227) ou d’ingouvernementalité du secteur des transports (cf. Jouve B., Les politiques de déplacements urbains en Europe, L’innovation en question dans cinq villes européennes, Ed. L’Harmattan, Paris, 2003).
Ce qui a d’ailleurs posé problème, comme on l’a vu, dans le cadre du fonctionnement de la Commission préfectorale de sécurité routière dans les années trente.