1) Le rapatriement des réflexions sur la circulation au sein de la Municipalité

D’une part les services techniques de la Ville de Lyon reprennent ce rapport du 8 juillet 1930 produit par la commission départementale de circulation pour l’« étude des mesures proposées par la Commission de la Circulation en vue d’améliorer la circulation sur le territoire de Lyon »1611. Nous sommes alors dans la logique envisagée par les protagonistes de la commission départementale de circulation. Les propositions avancées concernant l’aménagement de la circulation sur le territoire de la Ville de Lyon sont examinées par les services techniques de la municipalité pour être mises en œuvre financièrement et techniquement. Le rapport du 8 juillet 1930 est donc étudié par le Service des Travaux Publics et de la Voirie de la Ville de Lyon qui remet son rapport le 8 janvier 19311612.

Mais au lieu de passer directement à la mise en œuvre de ces mesures, le Maire de Lyon relance les réflexions sur les questions de circulation à Lyon. Ainsi une nouvelle commission de circulation, cette fois « municipale », est créée le 29 avril 19311613, « pour étudier à son tour et dans les limites des attributions de la Municipalité cet important problème »1614. Le rapport du Maire du 23 mars 1931, examiné lors de la séance du 29 avril 1931 du Conseil Municipal de la Ville de Lyon, propose en effet de « désigner une commission spéciale chargée d’examiner les diverses suggestions faites en vue d’améliorer la circulation dans Lyon, notamment par la Commission de la circulation instituée par arrêté préfectoral du 22 mai 1929, le Service de la Voirie, la Compagnie O.T.L., et l’Union des Commerçants de la Rue de la République »1615. En plus de son président, l’adjoint Rey, sept conseillers municipaux sont désignés pour participer à ces travaux : MM. Leroudier, Bouget, Sahuc, Barboyon, Gueraud, Clavel et Mejat.

Dans le cadre de ces réflexions encadrées uniquement par les élus municipaux1616, une nouvelle opportunité pour faire un bilan sur la circulation à Lyon se présente, étape autour de laquelle s’articule le rapport du 29 juillet 1931 présenté par le conseiller municipal Barboyon à la commission municipale de circulation1617. Il est à noter que s’ils avaient laissé la main à d’autres experts, de l’ACR ou des services techniques, ce sont donc cette fois les élus qui jouent ici le rôle d’experts rapportant sur ces questions, comme le fait le conseiller Barboyon. Cette prise en main est surtout justifiée par le fait que le rapport doit être défendu en Conseil Municipal et il est donc nécessaire que les élus s’approprient les enjeux de ce dossier1618.

Par contre les élus lyonnais profitent de l’occasion pour institutionnaliser durablement la commission qui devient permanente : « La commission est convaincue que les mesures qu’elle propose apporteront déjà une amélioration sensible à la circulation dans notre ville. Elle considère d’ailleurs que sa tâche n’est point terminée »1619. L’exposé des motifs justifiant sa création est le suivant : « (…) Vu les divers arrêtés réglementant actuellement la circulation des voitures automobiles et autres véhicules sur le territoire de la Ville de Lyon, Considérant qu’en raison de l’accroissement croissant de la circulation, les dispositions prévues par ces arrêtés sont insuffisantes pour assurer la sécurité publique, Considérant que de nouvelles mesures s’imposent en vue de compléter la réglementation en vigueur, Considérant qu’à cet effet, il y a lieu pour l’administration municipale de s’entourer des avis de personnes et de représentants de groupements particulièrement qualifiés (…) »1620

Dans un premier temps, la commission présidée par l’Adjoint Rey, se veut strictement liée au Conseil Municipal sans membre extérieur. Mais très vite les experts des services techniques de la Ville ou de la Préfecture sont conviés à ces travaux, notamment les incontournables, comme l’ingénieur en Chef de la Ville, Camille Chalumeau et le Commandant Rossignol. La commission s’élargit pour comprendre jusqu’à une dizaine de membres, sans toutefois les membres actifs des mondes automobiles, représentant l’ACR ou l’AICA.

Ce recentrage du côté de l’administration municipale est perçu comme une continuité mais surtout comme un nouvel élan, ce dont témoigne le président de l’AICA : « nous avons appris avec satisfaction que votre administration avait l’intention de revivifier la Commission de Circulation »1621. Mais cette transition peut également être perçue comme une fermeture autour de la municipalité1622. En effet, les avis consultés et autorisés à être représentés dans le cadre de cette commission sont plus limités que dans le cadre des commissions précédentes. Les membres de l’AICA ou de l’ACR, ou ceux de la CCL, habituellement représentés dans ces instances, ne font plus partie des experts sollicités1623. Toutefois cette reprise en main municipale ne sera que temporaire. Elle constitue une parenthèse dans le long mouvement d’institutionnalisation d’une commission municipale « permanente » de la circulation à Lyon. Rapidement en effet, on assiste à un retour en force des experts importants pour régler la question automobile dans cette commission, que sont par exemple, les ingénieurs des ponts et chaussées ou les membres de l’ACR. Depuis les années vingt, l’ACR a en effet renforcé sa position d’acteur incontournable des questions de circulation urbaine1624. C’est ce dont témoigne habilement le président de l’ACR dans sa réponse à une lettre adressée par une personne extérieure à l’ACR1625 qui se plaint de l’inefficacité des pétitions à Lyon pour faire avancer les problèmes de circulation routière. Il souligne le rôle que joue le Club en tant qu’interlocuteur privilégié et force de propositions auprès des pouvoirs publics1626 :

‘« (…) après des années d’efforts, et non moins de diplomatie, nous sommes arrivés à être admis dans les grandes Commissions préfectorales, municipales et régionales qui s’occupent de l’automobiliste, aussi bien de ses droits que de sa défense, aussi bien de la circulation automobile dans notre ville que de sa réglementation en France. Dans ces commissions nos délégués ont été, cette année souvent désignés pour présider les séances ou pour rédiger les rapports qui ont abouti à d’heureuses améliorations dont profitent tous les automobilistes.
Que tout soit parfait, loin de le prétendre ; mais il faut reconnaître de bonne foi que de sérieux progrès ont été accomplis et que petit à petit les usagers de la route se conformant mieux aux directives - nous osons dire conseils - que nous leur apportons sous diverses formes : « Bulletin de l’ACR », page automobile du salut Public, radiodiffusions, conférences, panneaux de signalisation, etc, etc… L’ACR, affilié à la Fédération Nationale des Clubs Automobiles de France a enfin aujourd’hui le moyen d’assurer sa défense devant les Pouvoirs publics et même de prendre l’initiative de propositions, d’ailleurs souvent suggérées par les membres du Club.
Pourquoi cela ? Simplement parce que nous sommes maintenant assez nombreux pour être écoutés. Un club de plusieurs milliers de membres donne à ses représentants l’autorité nécessaire dans des discussions souvent délicates qui concernent aussi bien certains abus de pouvoir que des sévérités quelquefois excessives de la justice à notre égard. Les membres de l’ACR veulent bien suivre dans leur revue mensuelle les multiples circonstances où notre intervention a eu d’heureuses conséquences soit pour nos collègues, soit pour la cause automobile en général. »’

A partir du milieu des années trente, la commission municipale de circulation, devenue progressivement permanente, prend son rythme de croisière au niveau des questions et des projets qui lui sont confiés, comme au niveau de ses propres procédures de consultations des membres concernés par les enjeux de circulation urbaine. Au départ constituée surtout des membres du Conseil Municipal, de l’adjoint en charge de la circulation qui en est le président et de l’ingénieur en chef de la Ville, accompagné parfois par un ou deux responsables des services techniques municipaux suivant les sujets abordés, elle élargit peu à peu le cercle des personnalités autorisées à siéger dans cette instance. Les responsables des forces de police1627 puis le Docteur Bonnet de l’ACR1628 réintègrent progressivement la commission. Toutefois elle reste dans une configuration très pragmatique et souple, ne comprenant jamais plus de quinze membres à chacune de ses réunions1629. Sur le plan des résultats, son action semble donner satisfaction aux élus lyonnais. C’est ce qui ressort d’une discussion sur les premiers aménagements envisagés dans le cadre de cette commission en séance du Conseil Municipal du 17 octobre 19321630 :

‘« M. Barboyon, rapporteur : (…) Ayant eu le privilège d’être rapporteur de la Commission de la circulation, j’ai voulu savoir si les améliorations que nous avions décidées et qui ont été réalisées depuis le dépôt de mon rapport, avaient apporté une amélioration sensible de la circulation. Pour cela, je me suis adressé à la personne particulièrement qualifiée pour me renseigner, à M. le Commandant des gardiens de la paix. M. l’Officier de Paix chargé spécialement de la circulation a bien voulu me recevoir et me donner des renseignements précis, notamment en ce qui concerne les passages cloutés dont nous avions décidé la création. (…)
D’autre part, M. le Commandant de gardiens de la paix m’a fait l’éloge des gardes-vigies. Moi-même, qui m’intéresse particulièrement à la question de la circulation et qui sais m’arrêter au coin des rues et des carrefours les plus fréquentés de la ville pour voir comment le service est fait, j’ai reconnu que les gardes-vigies, qui ont un service très dur, très difficile et très délicat à remplir, prennent de plus en plus conscience des éléments du problème et arrivent, dans les moments de grande affluence et aux endroits les plus fréquentés, comme vers les pont Morand, les Cordeliers ou le pont Lafayette, à réaliser une discipline de la circulation qui, véritablement, faisait défaut il y a seulement quelques mois.
Messieurs, je ne veux pas prolonger cet exposé et je donne un avis favorable aux propositions de l’administration, en émettant le vœu que l’exécution des travaux demandés par la Commission de la circulation soit poursuivie le plus rapidement possible. (…) »’

Jusqu’à la mise en place de la Communauté Urbaine de Lyon en 1969 et au réaménagement des attributions communales et inter-communales, la commission municipale de circulation reste l’acteur central des questions de circulation à Lyon. Son activité se développe particulièrement pendant les années trente et arrive à se maintenir péniblement pendant la Seconde Guerre Mondiale1631.

Notes
1611.

Cf. AML 1127 WP 054.

1612.

Idem.

1613.

Cf. séances des 22-02-1935, 13-11-1934 et 18-02-1932 de la commission de circulation, AML 1127 WP 054.

1614.

Cf. Rapport Barboyon du 29 juillet 1931, p 5.

1615.

Il faut ici noter que d’autres propositions ont été formulées pour améliorer les conditions de circulation dans la ville. Elles émanent cette fois de la Compagnie OTL, qui se trouve alors en grande réflexion concernant le réaménagement des voies de tramways en centre ville (report des lignes, projet de lignes souterraines vers la Place Bellecour…), de l’Union des Commerçants de la Rue de la République qui demande l’autorisation de laisser stationner les véhicules pendant quelques instants au droit de leurs magasins, et bien sûr du service de voirie à travers son rapport du 8 janvier 1931. Les rapports et les solutions proposés par l’ACR, l’AICA et les services de police, examinés précédemment dans le cadre des activités de la commission départementale de circulation, semblent donc avoir été pour un temps digérés. Voir notamment Docteur Bonnet, « Chronique locale : A propos d’un projet quelque peu souterrain de l’OTL », Revue de l’ACR, N° 3 mars 1931, pp. 11-12.

1616.

L’ACR a l’avantage de suivre de près ces réflexions par l’intermédiaire du Docteur Bouget à la fois conseiller municipal, membre de cette commission et membre de l’ACR : « La nouvelle réglementation de la circulation à Lyon : M. le Docteur Bouget, qui s’est particulièrement occupé de cette question, donne des détails sur le fonctionnement de la Commission municipale de circulation, qui se réunira tous les trois mois pour connaître de la question, et savoir où en sont le travaux et les dépenses, car ces derniers, dans un but d’économie, ne peuvent être engagés simultanément. Cette Commission examinera toutes les observations, remarques, points de vue exposés par l’ACR, et les particuliers au point de vue de la circulation. Le président remercie le Docteur Bouget de son utile intervention à la Commission de circulation, et il prie les membres de l’ACR de bien vouloir adresser au Secrétariat du Club toutes les suggestions qu’ils croiraient utiles pour l’amélioration de la circulation. Elles seront transmises ensemble à M. le président de la Commission municipale », cf. « La vie de l’ACR », Réunion du Comité du 2 décembre 1931, Revue de l’ACR, n° 12 décembre 1931.

1617.

Cf. rapport de 19 pages, cf. AML 1127 WP 054.

1618.

Le rapport de Barboyon est effectivement étudié lors de la séance du 2 novembre 1931 de la commission générale du Conseil Municipal et lors de la séance du 9 novembre 1931 du Conseil Municipal de la Ville de Lyon, cf. AML 1127 WP 054.

1619.

Rapport Barboyon du 29 juillet 1931, p 19.

1620.

Séance du 29 avril 1931 du Conseil Municipal de la Ville de Lyon, cf. AML 1127 WP 054.

1621.

Lettre de l’A.I.C.A. du 8 mai 1931 au Maire de Lyon, cf. AML 1127 WP 054.

1622.

La commission tient ses réunions avec sept à dix membres. En dehors des membres du Conseil Municipal seuls les ingénieurs Chalumeau et Sartout et le Commandant Rossignol participent à ces travaux.

1623.

Lettre de l’A.I.C.A. du 8 mai 1931 au Maire de Lyon : « vous savez que notre Association s’est toujours intéressée à cette question et vous aviez bien voulu la faire participer au fonctionnement de la précédente Commission. De même l’AICA a été officiellement membre de la Commission préfectorale qui a fonctionné l’année dernière et elle a pris une part active à ces travaux. Il ne vous échappera pas que, groupant la presque totalité des industriels et commerçants lyonnais, elle est particulièrement qualifiée pour, à côté des organisations sportives qui doivent envisager plutôt l’angle touristique des questions, vous apporter l’opinion des usagers de la rue et ce, au point de vue utilitaire. ». En retour, l’Adjoint au Maire invite à « Répondre que la Commission de la circulation, nommée par le Conseil Municipal s’inspirera des décisions prisées par la Commission qui a siégée à la Préfecture, et à laquelle M. Aymé Bernard a apporté sa collaboration ». Voir aussi la lettre du 30 mars 1933 au Maire de Lyon, du Syndicat des entrepreneurs et transports automobiles de la Ville de Lyon et de la région lyonnaise qui demande de « vouloir bien agréer un représentant de notre Syndicat dans la Commission de la Circulation, pour pouvoir collaborer avec vos Services à l’étude des problèmes qui se posent en cette matière. Nous apporterions à ces questions les avis des transporteurs automobiles, qui, ainsi que vous le concevez, ne sont pas négligeables », cf. AML 1127 WP 054.

1624.

Sur les activités expertes développées par les membres de l’ACR voir notre chapitre deux.

1625.

Et qui va finalement devenir un adhérent du Club.

1626.

Cf. Revue de l’ACR, n° 11, novembre 1937, p. 157.

1627.

Au cours de la séance de la commission du 28 juin 1935, l’adjoint Petit demande à ce que le Commandant des gardiens de la Paix soit convoqué aux prochaines réunions de la Commission. Le Maire écrit donc au Préfet le 10 juillet 1935, ce dernier dans sa réponse du 24 juillet 1935 lui demande surtout, au-delà de la participation du Commandant des gardiens de la paix, de convoquer comme « membre de droit » de ladite commission le secrétaire général pour la police, cf. AML 1127 WP 054.

1628.

Il revient à partir de la séance du 20 décembre 1935 : « M. l’adjoint Petit remercie M. le Docteur Bonnet d’avoir bien voulu accepter de participer aux travaux de la Commission de circulation, M. le Docteur Bonnet répond qu’il est lui-même très heureux d’assister à cette réunion. Il espère qu’il ne pourra que résulter des avantages de cette collaboration entre l’Administration et les usagers, représentés par l’automobile-club », cf. AML 1127 WP 054.

1629.

La plupart des séances rassemble huit à douze membres.

1630.

« Un débat au Conseil municipal sur la circulation urbaine », cf. Revue de l’ACR, n° 11, novembre 1932.

1631.

Des réunions, certes plus espacées, ont quand même lieu jusqu’en 1944.