Chapitre 5 – La mise en administration des questions de circulation urbaine

Ce chapitre nous permet de questionner la mise en administration du problème de la circulation urbaine, c’est-à-dire son intégration dans le cadre des activités des services techniques et administratifs des autorités locales et centrales en charge des questions de transport et de réglementation ou de surveillance de la circulation. Nous questionnerons les techniques employées par les différents services concernés pour suivre et encadrer les nouvelles pratiques automobiles. Nous verrons ainsi que les administrations locales connaissent alors une modification de leurs activités du fait du développement de la circulation automobile, qu’elles doivent prendre en compte de manière pro-active ou réactive. Les phénomènes que nous mettons en avant permettent donc de revenir sur les processus de mise en administration de la société à l’œuvre à travers les questions de régulation de la circulation. Il s’agit en effet de percevoir comment les administrations centrales et déconcentrées tentent d’encadrer les nouvelles pratiques automobiles, et se développent en intégrant progressivement et par à coup la croissance du phénomène automobile. La construction d’un langage administratif et technique, marqué par une mise en forme qualitative et quantitative, constitue alors une étape importante dans l’évolution et dans l’adaptation des administrations, notamment locales, au développement de la circulation automobile.

Sur un plan problématique, les enjeux de construction d’un langage technico-administratif et de mise en administration des problèmes publics ont pour partie été abordés à partir d’un questionnement centré sur la construction de l’Etat moderne. Un numéro des Actes de la recherche en sciences sociales interroge cette dimension à partir d’une étude sur la « science pratique de la puissance publique »1748. Derrière cette expression, sont rassemblées les nouvelles disciplines (économie politique, statistique, démographie, caméralisme) mises en œuvre à la fois par des savants, des fonctionnaires ou des techniciens afin de légitimer l’accroissement des compétences des Etats européens. Ces savoirs sont ainsi saisis à travers « la prose administrative, les genres théoriques nouveaux forgés dans la pratique quotidienne des agents de l’Etat, des bureaux, des commissions, des assemblées : le rapport, la circulaire, le formulaire, … »1749. Cette approche peut donc nous permettre d’interroger la mise en forme administrative de la question automobile en questionnant le vocabulaire et la lecture administrative du problème automobile élaborés par les instances publiques locales que nous étudions.

De manière plus concrète, les travaux de Florent Charvolin sur l’institutionnalisation de l’environnement comme catégorie ou domaine d’intervention publique peuvent également être mobilisés pour appréhender le travail administratif et technique des agents1750. Il s’intéresse plus particulièrement aux « pratiques documentaires » et « technologies littéraires » (bibliographie, rapport, archive, mesures, organigramme) qui mettent « en texte » l’environnement1751. Se situant à mi chemin entre la sociologie des sciences et l’analyse des politiques publiques, il s’appuie notamment sur l’éthnométhodologie de Garfinkel pour repérer les « schématismes » et les « trouvailles pratiques »1752 des acteurs qui s’agrègent progressivement dans les textes administratifs, textes dont il cherche ensuite à interroger la « performance ». Cette réflexion stimulante sur le processus de fabrication des « archives » nous montre ainsi comment de multiples savoirs pratiques peuvent s’actualiser dans des documents écrits. Ces derniers sont analysés comme de véritables technologies du « gouvernement à distance » susceptibles de forger de nouveaux cadres – ou domaines – d’intervention publique. Dans le prolongement de cette perspective, nous pourrons ainsi repérer la construction d’un nouveau champ d’action publique à partir du travail quotidien des services techniques et administratifs sur la question automobile.

Cette mise en administration des problèmes de circulation sera envisagée à travers trois perspectives. Nous reviendrons d’une part sur la gestion municipale de la circulation urbaine. Il s’agira notamment de présenter le processus de construction des rapports et des arrêtés de circulation, à partir notamment du développement des activités de la commission municipale de circulation. Nous aborderons ensuite comment les enjeux automobiles sont mis en forme par les services techniques et administratifs de l’Etat ou des collectivités locales. Nous montrerons enfin la mise en place de structures qui participent à la prise en compte des enjeux de circulation urbaine dans un cadre national. Nous verrons ainsi comment les questions automobiles viennent modifier les activités et l’organisation des services techniques et administratifs des autorités locales et centrales.

Notes
1748.

Voir Bourdieu P., Christin O. et Will P.-E., « Sur la science de l’Etat », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 133, juin 2000, p. 7.

1749.

Ibid, p. 6.

1750.

Voir Charvolin F., L'invention de l'environnement en France, La Découverte, Paris, 2003.

1751.

Voir aussi Charvolin F., « La « mise en rapport » des pollutions et nuisances (1964-1967). Inscription, affaires publiques et changement d’échelle environnementale en France », in CRESAL, Les raisons de l’action publique, Entre expertise et débat, L’Harmattan, Paris, 1993, pp. 137-153.

1752.

Cf. Charvolin F., 2003, op. cit., pp. 107-110.