2) Comment les services techniques municipaux gèrent le développement du phénomène automobile

Du côté des services techniques municipaux, la mise en forme quantitative du problème automobile ne s’effectue pas à partir des mêmes données que celles collectées par les services techniques départementaux. En effet, de nombreuses informations à la fois sur la circulation, les accidents, les infractions et l’état des routes, et concernant la ville de Lyon, leurs sont fournies directement par les services de police ou les services responsables de la gestion des routes. En même temps, les données dont a besoin le service de voirie municipale sont donc à la fois, plus fines, plus précises et plus qualitatives. La gestion de la voirie municipale s’organise en fonction des réseaux primaires et secondaires, constituant le domaine d’action de la Municipalité1849. Elle bénéficie également d’une plus grande proximité et d’une meilleure connaissance de terrain, la Ville de Lyon étant à la fois moins étendue et plus dense que le département du Rhône. Il s’agit très concrètement en effet, d’aménager un carrefour, une portion de voie, une allée, un trottoir ou une place, en tenant compte, il est vrai, des trafics de transit mais surtout des caractéristiques locales. Cela explique comme on l’a vu, la mise en place d’une gestion de la voirie et de la circulation à la fois par secteur géographique1850, puis par arrondissement1851 et par rues1852.

Toutefois, un des signes de l’accroissement quantitatif de la gestion du problème automobile se matérialise à travers les informations mises en forme par les différents services municipaux responsables des voitures publiques, des taxis et autres formes de transports collectifs urbains. C’est un des domaines qui permet de montrer l’incidence de l’accroissement des déplacements motorisés sur le fonctionnement des services municipaux. Ainsi pour chaque année, l’inspecteur principal du service des voitures publiques (ou chef du bureau de la circulation) réalise un rapport dans lequel on retrouve les données suivantes1853 :

[Activité du Service des voitures publiques (1932)]
Activité du Service des voitures publiques (1932)
Recettes = 513 300 Dépenses = 119 426, 90
Etat du personnel
1 inspecteur principal 1 vétérinaire inspecteur 1 carrossier-expert 5 contrôleurs
Fonctionnement du Service (Inspection et classement) :
Voitures Revues générales
a) automobiles (auto-taxi) Avril Octobre
Voitures très bonnes 526 530
Voitures bonnes 238 208
Voitures passables 9 4
Total 773 742
b) Hippomobiles (fiacres) Avril Octobre
Voitures très bonnes 5 3
Voitures bonnes 0 1
Voitures passables 0 0
Voitures refusées 0 0
Total 5 4
Chevaux très bons 3 2
Chevaux bons 2 2
Chevaux mauvais 0 4
Total 5 4
Nombre de voitures de place en circulation au 31 décembre 1932
Automobiles de place (auto-taxi)
732
Hipomobiles (fiacres) 4
Permis de conduire des taxis
Délivrés 56
Nombre de permis de conduire retirés
14
Nombre de PV de contraventions dressés en 1932
179
Objets trouvés NC
Surveillance générale de la circulation des véhicules
Nombre total d’infractions constatées
59
Surveillance des voitures particulières
Surveillance des emplacements réservés aux propriétaires de voitures particulières acquittant une taxe pour occupation du domaine public
Nombre total de voitures surprises en infraction d’abandon et de stationnement prolongés sans nécessité
302
Total des infractions constatées au 31 décembre 1932
171
(Sur ce nombre, il a été dressé 31 avertissements de PV à 31 particuliers)
Omnibus et Autocars
Nombre de véhicules faisant le service des transports en commun dans l’intérieur de la Ville ou desservant des communes suburbaines autorisés à circuler par arrêtés préfectoraux (décret du 31 décembre 1922 - art 34 à 37) et bénéficiant d’une autorisation de stationnement sur le territoire de la Ville de Lyon (Arrêté municipal du 31 août 1925)
344
Surveillance des électrobus
Nombre de rapports signalant des incidents
7

Ces rapports annuels nous renseignent sur l’activité du Service municipal des voitures publiques, l’un des plus directement concernés par la circulation automobile. D’ailleurs dans la première moitié du vingtième siècle, sur certaines questions, ce dernier fait parfois office de bureau technique de la circulation au sein de la Mairie centrale, à côté du service de voirie en charge des principaux travaux municipaux. Avec ce tableau, on peut ici observer le travail de surveillance des transports collectifs (voitures hippomobiles/fiacres, voitures automobiles/taxis, omnibus et autocars….), qui est à sa charge tout comme le contrôle du stationnement et de la circulation en général des voitures particulières. D’ailleurs à la fin de chaque nouvelle réglementation mise en oeuvre, le service municipal des voitures publiques est mentionné comme l’un des responsables de l’application de l’arrêté en question. Comme cela avait été souligné au niveau des problèmes de surveillance de la circulation, c’est le seul service qui se trouve véritablement à disposition du Maire pour exercer « sommairement » une activité de surveillance de la circulation et éduquer les usagers, avant la mise en place de la Police Municipale. Si l’on suit plusieurs années de fonctionnement du service des voitures publiques1854, on peut également mesurer les évolutions du parc des automobiles de transports collectifs :

[Parc automobile du Service des voitures publiques]
Parc automobile du Service des voitures publiques
Année Voitures hippomobiles Automobiles de places / Voitures de taxis Transports en commun 1855 Permis délivrés Nombre de lieux de Stationnement
Petits Fiacres Omnibus d’Hôtel Cochers Chauffeurs
Taxis voyageurs Taxis camionnette
1912 208 20 78 19 40 54 24
1913   14 304 (y compris fiacres) 14 142 24
1914 188 48 124 48 50 147 24
1915   12 160 (y compris fiacres) 12 10 40 24
1916   14 168 (y compris fiacres)   9 41  
1917   10 177 (y compris fiacres)   11 28  
1918   12 179 (y compris fiacres)   8 24  
1919   9 231 (y compris fiacres)   14 62  
1920 103   126 35 25 49  
1925 29   637 35 omnibus 1 331 40
1926 22   673 36 omnibus et autocars 1 213  
1930 10   847 130 omnibus et autocars 0 140  
1934 2   614 308 omnibus et autocars 0 38  
1935 1   591 285 autocars 0 12  
1939     474        
1946     500        
1953 1   326 40        
1960 2   408 40        

On peut observer la diminution très nette du nombre de fiacres et de voitures hippomobiles, encore important avant la Première Guerre Mondiale, mais qui régresse très sensiblement dans les années vingt pour devenir presque nul à la fin des années trente. Cette évolution est confirmée par le nombre de permis de cochers délivrés (il n’y en a plus à partir de 1928)1856.

Parallèlement, en se développant, l’automobile permet aussi aux citadins de s’émanciper des formes de transports collectifs1857, même si dans un premier temps, elle contribue au contraire à renforcer les possibilités de déplacements collectifs car son essor est favorisé justement par ses capacités utilitaires, professionnelles et collectives1858. On voit donc le nombre de permis pour automobiles délivrés augmenter dans de grandes proportions, surtout dans les années vingt. Concernant le parc des véhicules de transports en commun, on remarque aussi un certain nombre d’omnibus présents depuis le début du vingtième siècle (tout comme les omnibus d’hôtels), puis apparaissent les premiers autocars en 1926 et enfin les derniers omnibus disparaissent en 1935. Par ailleurs, près la Seconde Guerre Mondiale, l’utilisation des auto-taxis se diversifie (taxis voyageurs et taxis camionnettes).

Toujours au niveau de la Municipalité, il faut souligner le rôle du Service de la voirie transformé ensuite en Services Techniques de la Ville, qui réalise de nombreux rapports et collecte de nombreuses données sur la voirie, la circulation ou le stationnement. Néanmoins, ce travail apparaît plus empirique et qualitatif que les mises en forme opérées par les services de police ou ceux gestionnaires des routes. Il s’agit surtout de travailler à partir d’informations plus détaillées sur un aménagement, un carrefour ou une zone particulière. En même temps, ce service devient aussi progressivement le bureau d’études techniques des commissions de circulation. Il collecte donc de l’information en fonction des activités de ces commissions, des attentes des élus et des demandes des habitants et des organisations représentées.

Dans un autre registre, dans les années cinquante, les premières études sur les parkings en ville montrent aussi une première mise en forme du problème du stationnement. Quantitatives, réalisées sous forme d’enquêtes empiriques, avec la mise en avant de nombreux graphiques, formules, ou équations, elles permettent de mesurer les besoins en matière de stationnement, même s’il n’y a pas de véritable volonté modélisatrice1859. Mais cette formalisation est nécessairement plus tardive car la mise en avant du lien entre flux de circulation/déplacement et capacités de stationnement est beaucoup plus lente à se dessiner, alors même que le stationnement est perçu très tôt comme un problème pour la circulation.

Complétant le travail des administrations locales et déconcentrées concernant la collecte de données automobiles, les représentants de l’Etat tentent d’imposer une mise en forme administrative centralisée et homogène, notamment au niveau de la collecte de données concernant les accidents de la route.

Notes
1849.

Au niveau communal, il s’agit aussi de calibrer très sommairement les grandes dérivations routières et les boulevards circulaires prévues dans le plan d’aménagement, d’extension et d’embellissement. Ainsi la prévision des trafics routiers automobiles est « à l’époque un argument majeur pour réclamer des plans d’aménagement et d’extension », cf. Gaudin J.-P., 1985, op. cit., p. 152.

1850.

Commission municipale de circulation organisée après 1945 par zones géographiques : Vaise ou Rive Droite de la Saône, Centre ou Presqu’île, Rive Gauche du Rhône.

1851.

Mise en place au début des années 1960 par le nouveau secrétariat permanent de la commission municipale de circulation.

1852.

Mise en place au milieu des années cinquante, en parallèle aux enquêtes nationales sur les caractéristiques des rues dans les villes françaises réalisées par le Comité technique de la voirie communale et départementale, cf. AN 1980 0521 ART 5.

1853.

Exemple de l’année 1932, cf. AML 1172 WP 6 / 1.

1854.

Cf. AML 1172 WP 6 / 1.

1855.

Omnibus et/ou autocars faisant le service des transports en commun dans l’intérieur de la Ville ou desservant des communes suburbaines autorisés à circuler par arrêtés préfectoraux et bénéficiant d’une autorisation de stationnement sur le territoire de la Ville de Lyon.

1856.

Pour complément voir le tableau en annexes sur le nombre de voitures publiques qui reproduit le détail de ces données pour les années 1912 à 1960.

1857.

En témoigne la chute de fréquentation des transports en commun et notamment des tramways à partir des années Trente, puis surtout après la Seconde Guerre Mondiale.

1858.

Voir notamment Flonneau M. 2005, op. cit., p. 102 et 103.

1859.

Voir sur ce point notre dernier chapitre.