Plusieurs organisations se mobilisent pour favoriser la production et la diffusion de savoirs concernant la circulation routière. Dans ce cadre, l’OTA, l’AIPCR, l’IRF ou la FIFSP organisent, soit de leur côté, soit en partenariat, des manifestations permettant la rencontre d’experts sur ces questions. Par ailleurs, ces organismes développent leurs propres capacités de réflexions et d’expertises à partir de comités techniques, de commissions d’études ou d’organismes portant sur les questions des transports, du tourisme, de l’automobile ou de la circulation routière et urbaine. Ainsi, l’OTA a sa propre commission de circulation et crée en 1957 un Centre international pour la Sécurité Routière, qui permet notamment le développement de films éducatifs sur la sécurité routière. Sur le plan organisationnel, l’OTA organise chaque année une assemblée de délégués dans laquelle sont débattues les questions intéressant l’association, avec présentation de rapports et débats en groupes de travail2146.
Sur le plan des réflexions routières, pendant ses premières années de fonctionnement, l’AIPCR avait essentiellement comme interlocuteurs des organismes s’intéressant aux enjeux touristiques ou automobilistes, tels que l’Association Internationale du Tourisme, l’Association des Automobiles-Clubs Reconnus ou la Fédération Automobile. Mais, après 1945, d’autres organisations viennent se positionner au niveau des problématiques routières. On pense ici à la Fédération Routière Internationale2147, créée en 19482148. Si les problématiques ne sont plus les mêmes et la mise sur agenda des questions routières a évolué depuis les premiers congrès internationaux de la route, les activités de la FIR2149 permettent toutefois de renouveler les réflexions et les solutions concernant les problèmes routiers qui se sont encore plus internationalisés, en touchant notamment d’autres continents et qui se sont rapprochés des enjeux urbains2150. Malgré des conflits de positionnement, ces organismes trouvent des occasions d’entente comme dans le cadre des semaines internationales de la technique de la circulation routière organisées conjointement par l’OTA, l’AIPCR et la FIR. Sur un plan, cette fois national, les différents comités nationaux ou groupes de travail de l’AIPCR se trouvent concurrencés par différentes fédérations routières nationales, comme l’Union Routière de France créée en 19352151. A travers ses activités, ses publications (revues, brochures, rapports, conférence, assemblées générales) et l’organisation de manifestations, elle constitue une force de lobbying aux côtés d’autres rassemblements comme la Fédération Nationale du Bâtiment et des Travaux Publics pour militer et promouvoir le développement de l’automobile et du secteur routier en France2152. En outre, par rapport à l’AIPCR, ces organismes entretiennent plus de liens avec le secteur privé et s’organisent sous forme de confédérations/représentations d’associations que ce soit sur le plan national ou international2153. En dehors du secteur routier, mais toujours très lié au secteur privé, il faut aussi mentionner le rôle de la Chambre syndicale des constructeurs d’automobiles2154. A partir des années soixante, elle produit en effet des études et des rapports sur les problèmes de circulation en ville2155. Organisée en départements ou groupes de travail2156, elle s’intéresse au coût et à la programmation des transports urbains ainsi qu’à la mise en place des plans de circulation en ville2157. Ces institutions sont également des lieux relais pour l’accueil de conférences ou de tables rondes concernant les problèmes de circulation urbaine. Elles jouent le rôle de relais dans la production et la diffusion des connaissances, mais elles fonctionnent aussi comme un lobbying puissant visant à alerter les pouvoirs publics sur l’engagement des crédits publics futurs ou sur les décisions à prendre en matière de politiques de transport.
Enfin, un autre acteur, l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE), créé en 1960, prend une part importante à la production et à la diffusion de recherches sur la circulation et la sécurité routière. Dès sa première conférence internationale au Royaume Uni en 1960, elle avait émis le vœu que soit intensifiée, sous une forme permanente, la coopération internationale en matière de sécurité routière. A partir de 1968, l’OCDE organise des rencontres (symposium) qui mobilisent de très nombreux experts sur les questions de sécurité routière ou de circulation routière dans une perspective de compréhension encore plus fine des problématiques urbaines. Par ailleurs, dans le cadre de son programme « Recherche routière » et à travers l’activité de ses groupes de travail et de ses experts, l’OCDE contribue à de nombreuses publications sur les enjeux de sécurité ou de circulation routière2158.
Les différentes activités développées par ces organisations les conduisent à être reconnues en tant qu’organismes experts consultants par l’ONU et à participer aux groupes de travail ou aux sessions techniques organisées par l’ONU sur les questions des transports, dont son comité permanent de la sécurité routière créé à la fin des années cinquante2159.
D’autres organisations se mobilisent aussi pour développer les connaissances en matière de circulation routière, à partir du fonctionnement de groupes d’études spécialisés ou à travers l’organisation de congrès. C’est le cas de l’Union internationale des Transports publics créée dès 1885 et qui organise tous les deux ans un congrès dans une ville européenne2160. Après la Seconde Guerre Mondiale, « les rapports de l’UITP ont abordé plus récemment, sous l’empire de la nécessité, des questions plus générales comme celles de l’encombrement de la circulation, les transports et l’urbanisme, les transports à niveaux différents »2161. Au sein de l’UITP, plusieurs commissions d’études fonctionnent pour étudier et poursuivre les discussions sur certaines questions techniques entre les différents congrès. De même plusieurs enquêtes sont menées à partir de la participation des villes adhérentes à l’Union. « L’encombrement des rues, les difficultés de la circulation qui constitueront peut-être l’un des grands problèmes de notre époque ont provoqué en 1955 la création d’une commission spéciale recherchant à la fois des solutions scientifiques et une action psychologique sur les pouvoirs publics et l’opinion grâce à la publication de brochures frappantes et largement diffusées »2162. A partir des années cinquante, où les enjeux de congestion et de circulation urbaine deviennent de plus en plus étudiés au cours des congrès2163, les responsables lyonnais suivent assez massivement les manifestations organisées par l’UITP2164.
Parallèlement, une nouvelle thématique émerge à la fin des années trente et préoccupe massivement les experts lyonnais : l’urbanisme souterrain2165. Elle s’inscrit dans la dynamique du réseau formé par les travaux du GECUS (Groupe d’Etudes et de Coordination de l’Urbanisme Souterrain) auxquels participe l’ingénieur en chef de la Ville de Lyon, Camille Chalumeau2166. La topographie de la Ville de Lyon invite en effet les techniciens lyonnais à envisager la solution de certains problèmes à partir du sous-sol2167. Plusieurs articles sur ce thème paraissent au cours des années trente dans les revues Technica 2168, Travaux 2169, Urbanisme 2170, Le Monde souterrain 2171 et concernent à la fois l’assainissement, l’écoulement des eaux pluviales, mais aussi les transports et la possibilité de construire des tunnels routiers2172. L’ingénieur en chef de la Ville, Chalumeau est au centre de ces réflexions2173. Il participe à des voyages pour étudier les tunnels routiers2174, bientôt suivi dans cette démarche par les ingénieurs des ponts et chaussées lyonnais2175. Ses projets seront repris dès le milieu des années trente puis surtout après 1945 par les ingénieurs des ponts et chaussées du Rhône2176 qui, eux aussi, participeront ensuite aux congrès internationaux d’urbanisme souterrain2177. La présence à Lyon d’un potentiel important en termes de connaissances tunnelières2178 aura une incidence très forte sur l’implantation à Bron, dans la banlieue lyonnaise, en 19702179, du Centre national d’Etude des Tunnels (CETU) dont Fernand Ramel sera le directeur jusqu’à sa retraite en 19752180.
Enfin en France, d’autres institutions assurent le développement et la diffusion des connaissances sur les questions automobiles et routières. Signalons ici le Centre des Hautes Etudes Administratives, le Centre d’Etudes Supérieures des Transports, la Société des ingénieurs civils de France ou le Centre National des Arts et métiers, qui dès les années quarante accueillent des conférences ou rendent compte d’études et de rapports permettant la diffusion des savoirs sur la circulation urbaine2181. Ainsi, des cours et des conférences sur la circulation automobile et les transports sont organisés au Centre des Hautes Etudes Administratives ou du Centre Supérieur d’Etudes des Transports sur la circulation automobile. Ils sont construits à partir des expériences d’experts et de savoirs personnalisés et non institutionnalisés. On retrouve notamment la conférence donnée le 7 avril 1943 par Teissier du Cros au Centre d’Etudes Supérieures des Transports sur les grands itinéraires routiers et les autoroutes ; celle qu’il donne le 21 juin 1944 au Centre d’Etudes Supérieures des transports sur les gares routières à voyageurs ; une conférence sur la circulation donnée au Centre des Hautes Etudes Administratives le 22 décembre 1950 ; la conférence sur la circulation urbaine et suburbaine donnée par Moch le 16 juin 52 au CNAM ; et enfin la conférence sur la circulation dans les grandes villes donnée par M. Mothe à Bruxelles en mai 19582182. Ces espaces et ces institutions constituent des lieux de production et de circulation de savoirs sur ce nouvel enjeu urbain avant qu’ils ne soient rapatriés progressivement dans les sphères de compétences de l’Etat. Ils sont complétés par d’autres lieux importants d’élaboration et de diffusion de connaissances dans ce secteur.
Voir notamment les assemblées des délégués de l’OTA à Rome en 1958 et à Beyrouth en 1961, cf. A ONU GIX 12-1-36, GIX 12-1-35 et 12-6-6-49.
Dans le cadre toutefois des semaines internationales d’études de la technique de la circulation routière, l’OTA, l’AIPCR et la FRI s’associent pour promouvoir l’organisation de ces manifestations.
« L’IRF est une organisation à but non lucratif qui encourage l’amélioration des routes et des systèmes de transport à travers le monde. Les services qu’elle propose aident à obtenir un rendement économique et social maximum à partir des investissements routiers nationaux. (…) Elle a trois centres directionnels situés à Bruxelles, Genève et Washington », voir Glasson D., 2007, art. cit., p. 15.
Sur la Fédération Routière Internationale, voir Schipper F., Driving Europe, 2008, op. cit., p. 175 et 176.
Voir Fédération Routière Internationale, Circulation et transports dans les zones urbaines, Paris, mars 1964.
« Le but de l’Union Routière de France, fondée en 1935, a été de réunir et de grouper, dans une seule Association Nationale, toutes les organisations qui, tant en France que dans l’Union Française, portent à la route et à la circulation routière un intérêt direct. L’Union Routière de France groupe donc les Associations ou, à défaut d’associations spécialisées, les sociétés industrielles les plus diverses, depuis les Entrepreneurs de Travaux Publics qui construisent les routes jusqu’aux Sociétés d’Assurances, en passant par les Constructeurs d’Automobiles, l’Industrie du Pétrole et les Fabricants de Pneumatiques. Elle unit ainsi toute la gamme des activités nées de la route et de la circulation routière, parle et agit en leur nom. », cf. Union Routière de France, Urbanisme et circulation, Paris, Problèmes d’actualité, XVI, 1954. Elle réunit donc des syndicats et des associations dans le secteur de la construction des routes, de l’automobile, du pétrole, des pneumatiques, des transporteurs, des clubs automobiles (Tourisme et usagers), de l’hôtellerie et de l’assurance.
Voir notamment les conférences, études et brochures établies par l’URF et pour certaines publiées dans la série « Problèmes d’actualité » : notamment celle donnée en 1948 par Georges Gallienne (délégué général de l’URF) sur « La circulation routière : ce qu’elle est, ce qu’elle devrait être ».
L’IRF comprend 600 associations membres / adhérentes à travers le monde.
Elle remplace la Chambre nationale des constructeurs automobiles et devient ensuite le Comité des Constructeurs Français d’Automobiles.
Voir notamment Chambre syndicale des constructeurs d’automobiles, Une chance s’offre à la France : Réussir une politique de transports urbains, Juillet 1970, 32 p. ; Chambre syndicale des constructeurs d’automobiles, Groupe de travail « Nuisances créées par les véhicules automobiles », Evaluation des parcs et de la circulation des véhicules automobiles et de leur concentration dans les zones urbaines denses, 25 mars 1971 ; Chambre syndicale des constructeurs d’automobiles, Département « Conjoncture – Economie », « Projet de plaquette à destination des élus locaux concernant les problèmes urbains des villes petites et moyennes », 14 avril 1972 ; ou Vlach, La programmation des infrastructures et des équipements de transport urbain à long terme et dans le cadre du VIIe Plan, Note élaborée pour la Chambre de syndicale des constructeurs d’automobiles, 29 Novembre 1973.
Dans ce volet prospectif et programmatique, Jean Sauvy joue un rôle primordial à la fois comme producteur et comme initiateur des études, en lien avec le comité directeur de la Chambre.
Chambre syndicale des constructeurs d’automobiles, « Plans de circulation », Note pour les membres du Comité de direction, du 26 juin 1974.
Voir notamment OCDE, Répertoire international de la recherche sur la sécurité routière (non daté), cf. Bibliothèque de la SdN 388.1 (4:7) R 425.
Voir A ONU GIX 12-1-36, GIX 12-1-35 et 12-6-6-49.
Voir Union internationale de tramways, de chemins de fer d’intérêt local et de transports publics automobiles, 1885-1930, Bruxelles, mars 1930, 67 p., cf. Bibliothèque de la SdN 388.4:06 U 58 h.
Cf. UITP, Union Internationale des Transports Publics 1885-1960, Ad. Goemaere Imprimeur, Bruxelles, p. 7, cf. AML 1 C 700 105.
Ibid., p. 8.
Voir le rapport de Nielsen E., « Traffic Congestion and its Influence on the Economy of Public Transports » présenté au 31ème congrès de l’UITP à Naples en 1955.
Voir notre tableau en annexes sur la participation des responsables lyonnais aux congrès de l’UITP.
Voir Barles S. et Guillerme A., L’urbanisme souterrain, Presses Universitaires de France, Paris, 2007.
Voir Le Monde Souterrain, Groupe d’Etudes du Centre Urbain Souterrain, L’activité au sous-sol, Urbanisme, Architecture, Technique, Protection, Circulation, Exploitation, Construction, Evolution, Géologie, 1936-1937, Editions Ch. Massin et Cie, Paris.
Voir l’article : « Les spécialistes du GECUS : « Pour remédier aux encombrements planifions le sous-sol de la ville » », Nord-Eclair, 18 janvier 1969.
Cf. Chambon M., « La colline de Fourvière », Technica, n° 18, août 1934, pp. 16-18 ; Thion M., « Un projet de tunnel routier de Perrache à Vaise par le Point-du-Jour et La Demi-Lune », Technica, n° 20, Octobre 1934, pp. 21-23 ; et Chalumeau C., « Les Grands Travaux de la Région Lyonnaise », Technica, n° 49, 1937, pp. 22-23.
Cf. Chalumeau C., « Les voies de circonvolution autour des villes et les tunnels urbains », Travaux, 1936.
Cf. Article de Camille Chalumeau sur le Tunnel de la Croix-Rousse dans Urbanisme de avril-mars 1936.
Cf. Le monde souterrain, n° 9, décembre 1936 : « Les autoroutes souterraines au Conseil Municipal de Paris », pp. 46-50 ; « Le 1er congrès international d’urbanisme souterrain », pp. 51-53 ; Chalumeau C., « Réalisations souterraines de la ville de Lyon », Le Monde souterrain, n° 15-16-17, 1937.
Voir aussi Chalumeau C., « Les voies de circonvolution autour des villes et les Tunnels urbains », Rapport présenté au Second Congrès National d’Urbanisme de Besançon, le 15 juillet 1935.
Pendant les années trente, il visite des tunnels routiers en Europe, cf. AML 968 WP 074.
Voir la lettre de Chalumeau à Herriot du 3 mai 1949, lui indiquant tous les efforts consentis (voyage d’études et de recueil de documents techniques sur ses propres fonds) pour réaliser les grands aménagements routiers de Lyon (et notamment le Tunnel de la Croix-Rousse, qui servira de modèle à d’autres villes et ingénieurs européens), et revendiquant la paternité des études et des réflexions à l’origine de ces projets, cf. AML 968 WP 074.
Les ingénieurs d’Etat participent également à certains de ces voyages d’études de tunnels routiers européens, notamment Lucien Chadenson qui visite lui aussi en 1935 les tunnels de Liverpool et d’Anvers, avec Robert Giroud, architecte en chef du gouvernement des bâtiments civils et palais nationaux (cf. ADR 694 W 537). En 1938, Chadenson se rend également à New York et San Francisco pour étudier les problèmes de ventilation du Holland Tunnel et du Okland Tunnel.
Voir Bardet F. et Gardon S., « Des autoroutes dans la ville, Les ponts et chaussées à la conquête des politiques urbaines lyonnais », in Le Bianic T. et Vion A., Action publique et légitimités professionnelles, LGDJ, Paris, 2008, pp. 197-208.
Fernand Ramel assiste aux congrès de l’urbanisme souterrain à New York en 1965 et 1966.
Voir Jouret, A., « Lyon et le tunnel du Mont-Blanc », Technica, N° 309, 1965, p. 1 et 2.
Arrêté du 31 décembre 1970 signé par le Ministre de l’Equipement Albin Chalendon.
Cf. ADR Dossier du personnel de Fernand Ramel, 3872 W 57.
Voir la chronologie des textes importants concernant la circulation routière en annexes.
Cf. Mothe P., « La circulation dans les grandes villes », Routes et circulation, n° 6, 1958, pp. 191-195.