2) Une dynamique autour de l’organisation de voyages et de missions

La circulation des savoirs concernant la route et la circulation routière s’organise en effet largement à partir des voyages d’études. Pour les institutions hôtes, ces derniers permettent sur un plan local l’exemplification et l’exportation de projets novateurs. Pour les institutions ou les individus voyageurs, ces séjours facilitent l’importation et l’échange d’expériences et de savoir-faire2238. Les experts accueillis construisent leur voyage à partir du recueil de documentations et d’informations qu’ils reçoivent de leurs hôtes ou qu’ils constituent eux-mêmes à partir d’articles de revues, de brochures ou de correspondances avec d’autres experts. On a déjà vu que les ingénieurs lyonnais participent à des voyages pour étudier les tunnels2239. D’autres voyages sont organisés pour étudier la gestion de la circulation à Paris2240, ou dans d’autres villes (en Amérique du Nord ou en Europe)2241. Parfois les élus lyonnais qui se rendent à Paris à l’occasion de leur mandat parlementaire ou dans le cadre des congrès de l’AMF reviennent avec des projets et des idées pour améliorer la circulation à Lyon2242. A l’occasion des discussions en assemblées sur les problèmes automobiles, ces derniers abordent très souvent les problèmes ou les solutions qu’ils ont pu observer en la matière dans la capitale. Toutefois, concernant l’étude des conditions de circulation, ce sont les années cinquante et soixante qui permettent aux responsables lyonnais d’étudier en détail les enjeux et les problèmes de la circulation urbaine. Trois « grands » voyages sont organisés pendant cette période, ayant tous pour destination les Etats-Unis.

En 1954, le Commissariat à la productivité, le Ministère des Affaires Economiques et l’Association française pour l’accroissement de la productivité organisent aux Etats-Unis une mission au profit des représentants des services techniques des grandes villes françaises. D’une durée de sept semaines, elle permet aux participants de parcourir 25 000 km pour rejoindre les principales villes américaines. Quatre villes, Lyon, Marseille, Bordeaux et Toulon participent à ce voyage avec l’envoi pour chacune d’un élu et d’un responsable des services techniques2243. Les délégués représentant Lyon sont l’adjoint en charge des questions d’urbanisme, Félix Rollet et l’ingénieur en chef de la ville, Paul Gsell. Les résultats de ces études sont notamment présentés dans le cadre des journées d’études des commissions municipales de circulation de Lyon en 1955 et de Rouen en 1959 et dans plusieurs numéros de la revue des ingénieurs des villes de France2244.

De nombreux voyages ou séjours de formations (diplômants ou non)2245 sont ainsi organisés à destination des ingénieurs des services centraux du Ministère des Travaux Publics2246. Ces derniers en profitent pour nouer des contacts et repérer des enquêtes intéressantes concernant les enjeux de transport en ville2247. Toujours en 1954, une mission de productivité « Services industriels et commerciaux et aménagements routiers des grandes villes » est organisée aux Etats-Unis à partir du 24 octobre. L’ingénieur des ponts et chaussées du Rhône, Fernand Ramel, participe à ce voyage d’une durée de deux mois et demi2248. Cette mission lui permet d’accroître ses connaissances en matière d’aménagement des carrefours routiers et au niveau de la compréhension des problèmes de circulation urbaine. C’est notamment à partir de ce voyage qu’il renforce ses connaissances sur la circulation urbaine et l’aménagement des carrefours, ce qui lui permet de devenir un expert reconnu en France sur ces questions. A la suite de cette expérience, il réalise un article important sur l’aménagement des carrefours urbains2249 et est amené à présenter un rapport sur ce thème aux cycles d’études routiers organisés en 1955 par le Ministère des Travaux Publics2250.

Enfin, du 7 au 28 septembre 1964, l’association professionnelle PCM (Ponts et Chaussées Mines) organise un voyage d’études « Transports et aménagements urbains » comprenant la visite des principales villes de la Côte-Est, de la Côte-Ouest et du Centre des Etats-Unis2251. De nombreux ingénieurs des ponts et chaussées, dont les lyonnais Waldmann et Winghart, participent à cette mission2252. D’autres missions importantes sont organisées par des responsables lyonnais pour étudier dans un cadre individuel des tunnels routiers ou pour visiter des métros à partir d’une délégation plus large2253. Mais ces trois missions représentent l’archétype d’un voyage d’études déterminant auquel peuvent participer des experts et des élus locaux et qui vise à importer directement des connaissances utiles dans le cadre de projets publics engagés ou à formuler.

On voit donc à partir de ces missions que les Etats-Unis sont une destination privilégiée pour étudier l’aménagement des villes, les enjeux de transport urbain et la science du trafic2254. Ils deviennent un passage obligé pour de nombreux ingénieurs français des ponts et chaussées qui s’y rendent après la Seconde Guerre Mondiale2255. Les élus participent également à cet engouement. Après Félix Rollet en 1954, Louis Pradel se déplace également lui-même aux Etats-Unis du 2 au 24 août 1957, tout juste après son élection à la Mairie de Lyon. Il visite les Villes de Boston, New York, Philadelphie, Washington DC et Chicago. La « légende » retiendra que c’est à partir de cette expérience qu’il cherchera à reproduire certains aspects du développement des villes américaines dans les propres projets lyonnais2256.

S’inspirant de certaines de ces missions d’études, des cycles de formation sur les routes et la circulation routière sont organisés par la Direction des Routes du Ministère des Transports ou l’ENPC à partir des années cinquante. Dans ce cadre, plusieurs ingénieurs de différents services ordinaires des ponts et chaussées assistent à la présentation d’études et de rapports préparés en concertation et en amont par des experts des questions débattues2257. Les ingénieurs des services ordinaires des ponts et chaussées puis les ingénieurs des villes à partir des années soixante, suivent ces formations2258. Ainsi, dans un cadre national, ces échanges permettent la production et la diffusion de savoirs ou de compétences à travers l’organisation de ces sessions spéciales.

Dans une autre perspective, les villes sont amenées à envoyer ou à recevoir des délégations à l’occasion de visites ou de voyages d’études. Il s’agit dans ce cadre d’étudier les réalisations ou le traitement des problèmes dans une autre ville. Plusieurs exemples d’échanges entre villes illustrent ce type de démarche. Dans une lettre du 13 août 1937 du Maire de Marseille au Maire de Bordeaux, il est question du voyage du directeur du Service des emplacements et du contrôle des voitures publiques à Bordeaux pour voir le fonctionnement du Service des autos-taxis et de voitures publiques sur les quais2259. De même, les 29 et 30 avril 1959, Bordeaux accueille une délégation de la Ville de Birmingham qui vient étudier les problèmes de stationnement et de circulation des automobiles2260. On peut enfin signaler le voyage en octobre 1971 à Marseille de M. Tabouret, conseiller de la Communauté Urbaine de Bordeaux, membre de la commission de circulation de Bordeaux et président du Syndicat des commerçants de Bordeaux2261. Il s’intéresse aux problèmes et aux solutions apportées à la circulation, notamment au niveau du fonctionnement des parcs de stationnement, dans la cité phocéenne.

Dans le même registre, la venue à Lyon en 1955 des délégués des principales villes françaises lors des journées d’études des commissions municipales de circulation, permet aux organisateurs de montrer certaines réalisations ou de revenir sur le fonctionnement de mesures prises. Ainsi, les délégués sont conviés à la visite du Tunnel de la Croix-Rousse, inauguré en 1952, du Boulevard de ceinture, de certains ponts2262, du chantier de l’Axe Nord-Sud. Ils peuvent aussi remarquer les aménagements de parkings, le remplacement des tramways par des véhicules sur pneumatiques, l’équipement de carrefours avec des signalisations lumineuses, les essais de peinture au sol, le rescindement de certains trottoirs. Enfin, leur sont signalées les dernières réglementations prises par la municipalité : extension du sens unique à de nouvelles rues ; établissement du stationnement unilatéral alterné dans un certain nombre de rues ; augmentation de la vitesse maximum autorisée à cinquante kilomètres à l’heure pour les voitures particulières depuis mars 1953 ; interdiction du centre aux véhicules lents ou encombrants pendant les heures de pointe (mars 1954) ; interdiction de l’emploi des avertisseurs sonores en dehors du cas de danger immédiat (décembre 1954).

Le Sud de la France est toujours très attractif pour les experts d’autres pays. Un voyage important est ainsi organisé par une association de techniciens allemands, spécialisés dans le revêtement des chaussées, qui parcourt Nice, Cannes, Marseille, Toulon, Avignon, et Orange du 6 au 11 septembre 1954, en visitant les routes et autoroutes de cette région2263. Cette région attire aussi les ingénieurs français. Le groupe « Circulation et signalisation » des AIVF se déplace les 8 et 9 mai 1970 à Nice et à Marseille pour examiner les solutions adoptées dans ces deux villes dans le traitement d’axes coordonnés, de carrefours, de signalisations au sol innovantes et dans la construction d’ouvrages d’art2264. Les membres du groupe ont été accueillis dans ces deux villes par les directeurs généraux des services techniques, à savoir Pierre Mathis pour Nice et Georges Lacroix pour Marseille.

Dans d’autres cas, l’objectif d’une ville hôte consiste à faire la promotion d’une opération locale innovante. Ainsi, dans le cadre de la Semaine, puis de la Quinzaine de la circulation, organisée à Marseille depuis 1957 avec la Prévention Routière2265, puis renouvelée en 1967, le Maire de la Ville accueille des délégations qui viennent voir l’organisation de ce type de manifestations. En lien avec les associations locales et nationales, cette manifestation s’articule autour de la mise en place de stands, de conférences, de l’aménagement temporaire de la circulation et du stationnement, ou de la promotion d’opérations visant l’amélioration des conditions de circulation ou de sécurité routières. Dans ce cadre, sont accueillis des représentants du Ministère de l’Equipement2266. Les autres villes sont également sollicitées pour assister à cette manifestation. Dans une lettre du 12 octobre 1971, le Maire de Marseille transmet au Maire de Blois un dossier concernant cette Quinzaine de la circulation. Dans sa lettre, il ajoute que « cette expérience va sensiblement plus loin que tout ce qui a été essayé jusqu’à présent dans notre pays »2267.

Les analyses développées précédemment, nous conduisent à faire le constat d’un certain éclatement des lieux de production des savoirs sur la circulation. Les villes et leurs représentants s’organisent pour se renseigner et enquêter afin des résoudre les problèmes automobiles auxquels ils sont confrontés. Une dynamique de circulations des savoirs se met donc en place autour de certains lieux de promotion des connaissances sur la circulation urbaine. Des rencontres et des voyages se développent pour accompagner les échanges d’expériences et de savoirs. Cette effervescence autour de ces questions montre que la plupart des villes françaises développent des capacités d’autonomie et d’initiative à côté des services de l’Etat et parfois en dehors des réseaux parisiens. Dans ce cadre, le dynamisme des villes et de leurs représentants s’oppose aux analyses habituellement formulées pour décrire les années cinquante et soixante présentées notamment comme une période marquée par la centralisation et la tutelle de l’Etat sur les collectivités locales2268. Nous allons donc voir à présent la réaction des services et des représentants de l’Etat face à ce dynamisme. Notre objectif consistera à comprendre comment les savoirs concernant la circulation et le stationnement sont repérés puis rapatriés au niveau central. Ici, les analyses que nous allons mettre en avant se situent d’une certaine manière dans la continuité de celles développées au cours des chapitres trois (investissement des ingénieurs de l’Etat dans les projets routiers lyonnais à partir de 1935) et quatre (investissement des ingénieurs de l’Etat dans les commissions lyonnaises à partir de 1929).

Notes
2238.

Sur les voyages d’études des techniciens, voir notamment : Cotte M., De l’espionnage à la veille technologique, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon, 2005, pp. 29-39. 

2239.

Nous avons vu qu’au cours des années cinquante et soixante, les experts lyonnais participent à des missions d’études sur plusieurs projets de tunnels en Italie, Suisse, Espagne, Andorre et Madagascar. Ils suivent les activités des commissions franco-italienne et franco-suisses concernant les projets de tunnels alpins et sont même associés aux premières études du tunnel sous la Manche.

2240.

On pense notamment au voyage d’études à Paris destiné aux agents de police lyonnais et organisé en février 1930 par l’ACR, cf. CR de la séance de la commission départementale de circulation du 27 mars 1930, ADR S 2587.

2241.

Voir sur ce point en annexes notre tableau de participation des responsables lyonnais à des missions, voyages ou réunions.

2242.

A son retour d’un voyage à Paris en 1935, l’Adjoint Ferré indique qu’il a vu fonctionner, avec satisfaction, le système de feux tricolores aux carrefours (commandé par un agent de police) dans la capitale. Un devis et des essais sont proposés pour deux carrefours à Lyon, cf. réunion de la commission municipale de circulation du 20 décembre 1935, cf. AML 1127 WP 054.

2243.

La délégation française comprend au total dix personnes, les Villes de Lille et de Strasbourg sont également chacune représentées par deux membres.

2244.

Mission restituée dans plusieurs numéros du bulletin des IVF de 1957.

2245.

On pense ici à trois ingénieurs des ponts et chaussées (promotion 1950, 1953 et 1954) : Joseph Elkouby, qui suit en 1952-1953 un Master de « Transportation » à Yale et Serge Goldberg et Marc Halpern Herla, qui suivent en 1956-1957 un Master de « Highway Traffic » à Yale, voir Facq B., Les fondements statistiques de la science française des déplacements urbains, L’histoire des enquête ménages déplacements, Mémoire de DEA « Politiques Publiques et gouvernements comparés », IEP de Lyon, 2006.p. 41 et 42.

2246.

Voir sur ce point Dupuy G., 1975, op. cit.

2247.

Joseph Elkouby, du SERC, se rend ainsi plusieurs fois en Angleterre et récupère lors de ces missions une enquête réalisée dans ce pays sur la circulation entre cité satellite et cité principale que cherche à consulter d’autres ingénieurs français, voir la lettre de Jean Thédié, ingénieur au SOPC de l’Ain du 11 avril 1959 à Marc Halpern-Herla. Voir aussi la Note du SERC du 25 juin 1964 sur « Le fonctionnement des giratoires, résultats d’une étude expérimentale en Angleterre », cf. AN 1977 0444 ART4.

2248.

Cf. Dossier du personnel de Fernand Ramel ADR 3872 W 57.

2249.

Il signe ce texte avec Jacques Rérolle, « Aménagement de carrefours dans la région lyonnaise », pour le numéro spécial « La Route » de 1954, qui paraît dans la revue Science et industrie.

2250.

« Aménagement des carrefours, Exploitation de la technique américaine », Rapport examiné lors d’une réunion au MTP le 30 mars 1955, présenté le 4 juillet 1955 à l’ENPC (session sous la présidence de Coquand) dans le cadre des cycles d’Etudes 1955, MTP, DRCR.

2251.

Sur l’organisation et les enjeux de ce voyage, voir Mazoyer Harold, « Le rôle des expériences étrangères dans la fabrication d’une expertise locale des transports collectifs urbains. Le cas des études du métro de Lyon (1963-1973) », Communication au Second European Congress in World and Global History, Dresden, 3-5 July 2008.

2252.

Voir Winghart J., « Les aménagements urbains aux Etats-Unis », Technica, n° 300, janvier 1965, pp. 1-9 ; et « Les villes occidentales en 1985 », Urbanisme, 2ème trimestre 1965 (observations formulées suite au voyage PCM aux USA en septembre 1964).

2253.

Voir le tableau de participation de responsables lyonnais à des voyages d’études que nous avons réalisé en annexes.

2254.

Voir Seely Bruce E., 2004, art. cit.

2255.

Voir Dupuy G., 1975, op. cit.

2256.

Cf. Franc Robert, « La ville piégée par l’autoroute, Réaliser Los Angeles-sur-Rhône, c’était le rêve du Maire de Lyon. Pour les Lyonnais –et des millions d’automobilistes- cela peut tourner au cauchemar », Le Point, n° 70, 21 janvier 1974, p. 36 et 37.

2257.

Les ingénieurs les plus qualifiés sur les sujets abordés sont invités à présenter. Pour leurs réalisations, plusieurs ingénieurs dialoguent entre eux et établissent parfois des questionnaires envoyés aux services ordinaires des ponts et chaussées.

2258.

Voir notamment ADR 2223 W 29 ; ADAM 717 W 0006 ; et archives des AIVF.

2259.

Cf. AMB 2003 I 7.

2260.

Cf. AMB 10 W 19.

2261.

Voir AMM 483 W 321.

2262.

Ponts Clémenceau (avec trémies) et de Lattre de Tassigny, reconstruction des 22 ponts détruits ou endommagés par les Allemands en 1944, avec élargissement de certains ponts (Poincaré, Kitchener, Tilsitt et La Feuillée), reconstruction du pont de la Guillotière.

2263.

Cf. ADAM 717 W 0006.

2264.

Cf. Archives AIVF.

2265.

Voir la Note de Poggioli, Préfet des Bouches-du-Rhône et secrétaire général de la Ville de Marseille du 17 avril 1967 pour Agostini, adjoint délégué à la circulation, cf. AMM 483 W 321.

2266.

Voir AMM 483 W 321.

2267.

Voir AMM 483 W 321 et 483 W 219.

2268.

Voir sur ce point Le Galès P. et Harding A., « Villes et Etats », in Wright V. et Cassese S. (dir.), La recomposition de l’Etat en Europe, La Découverte, Paris, 1996, pp. 160-188. Dans une perspective compartaive, voir aussi le numéro spécial des Annales de la recherche urbaine sur le thème « Villes et Etat », n° 38, 1988.