1.1.1. L’identité personnelle et identité sociale

Ainsi, dans une perspective interactionniste, comme le soulignent de nombreux auteurs tels Mucchielli A. (2002) ou encore Baugnet L. (1998), l’identité au sens le plus large renvoie à une interaction, une dialectique entre l’individuel et le social. C’est pourquoi, comme l’écrit H. Chauchat, « dans les recherches sur l’identité, deux perspectives peuvent être mises en évidence : celles qui, centrées sur la dimension psychologique du phénomène identitaire, tentent de rendre compte des processus individuels mis en jeu ; et celles qui, centrées sur ses caractéristiques collectives, s’intéressent aux effets des placements des individus dans la matrice sociale et culturelle 15 ».

En effet, chaque individu se caractérise, d’un côté, par des traits d’ordre social qui indiquent son appartenance à des groupes ou catégories et, de l’autre, par des traits d’ordre personnel, des attributs plus spécifiques de l’individu. Les premiers traits définissent l’identité sociale d’une personne. Elle ne se manifeste que par rapport à d’autres groupes ou catégories de non-appartenance. Donc l’identité sociale renvoie au fait que l’individu se perçoit comme semblable aux autres de même appartenance (le « nous ») mais aussi à une différence, à une spécificité de ce nous par rapport aux membres d’autres groupes ou catégories (le « eux »). Plus il y aura identification à un groupe, plus il y aura différenciation de ce groupe avec d’autres groupes (J.-C. Deschamps et T. Devos, 1999)16. Ainsi, l’identité sociale permet à l’individu de se repérer dans le système et d’être lui-même repéré socialement. A. Mucchielli la définit comme « l’ensemble des critères qui permettent une définition sociale de l’individu ou du groupe, c’est-à-dire qui permettent de le situer dans la société 17». Chaque individu est défini par les différents rôles qu’il doit remplir au sein des groupes auxquels il appartient. La notion d’identité est donc profondément liée à la structure sociale parce qu’elle se caractérise par l’ensemble des appartenances de l’individu dans le système social.

D’après Tajfel (1972), l’identité sociale d’une personne réfère à sa connaissance de son appartenance à certains groupes sociaux et à la signification émotionnelle et évaluative qui résulte de cette appartenance. C’est donc à travers son appartenance à différents groupes que l’individu acquiert une identité sociale qui définit la place particulière qu’il occupe dans la société. Comme le remarque L. Baugnet (1998), l’identité sociale se définit à partir des effets de la catégorisation sociale qui découpe pour un individu son environnement social de manière à faire apparaître son propre groupe et les autres. Le concept d’identité sociale articule le processus cognitif de catégorisation et l’appartenance sociale, l’identité sociale étant la structure psychologique qui réalise le lien entre l’individu et le groupe, au sens où elle engendre des processus et des comportements catégoriels18. Selon Turner (1987), l’identité sociale constitue le fondement sociocognitif du comportement de groupe, c’est le mécanisme qui le rend possible. L’identité sociale est alors conçue comme représentation de soi dans l’environnement social intériorisé.

En psychologie sociale, l’identité personnelle désigne un processus psychologique de représentation de soi qui se traduit par le sentiment d’exister dans une continuité en tant qu’être singulier et d’être reconnu comme tel par autrui. C’est un ensemble des caractéristiques qu’un individu considère comme siennes et auxquelles il accorde une valeur socio-affective (G.-N. Fischer, 1996). Autrement dit, l’identité personnelle indique la reconnaissance qu’un individu a de sa différence par rapport à autrui. C’est une combinaison unique de traits personnels, les attributs spécifiques qui font que chaque individu est différent d’autrui. En bref, « …l’identité personnelle, c’est ce qui rend semblable à soi-même et différent des autres » (Dechamps J.-C. & Devos T., 1999, p. 152).

L’identité personnelle comporte aussi bien des éléments liés aux rôles sociaux et à l’appartenance aux groupes que des éléments plus anciens, comme les valeurs liées à sa socialisation première et à son histoire personnelle, faisant à la fois sa différence et son unicité. L’identité individuelle est un système dynamique de valeurs, de représentations du monde, de sentiments nourris par les expériences passées, et de projets d’avenir se rapportant à soi. Parlant de la continuité de la personne, Camilleri (1990) évoque un « pôle ontologique » (que H.Malewska appelle axiologique), qui représente la constance (idées, attitudes) à l’inverse du « pôle pragmatique », dont la fonction est l’adaptation aux situations. Comme Erikson (1963), H. Malewska souligne l’importance de la continuité chez l’individu, bien que l’identité ne soit pas une structure figée, mais un système dynamique, dont le changement est régulé pour sauvegarder la cohérence de la personne (Camilleri et Malewska, 1997). Elle représente l’identité personnelle comme « l’ensemble organisé des sentiments, des représentations, des expériences et des projets d’avenir se rapportant à soi ». Nous trouvons également cette idée chez G. Vinsonneau qui définit l’identité comme  « …l’ensemble des mécanismes par lesquels les individus (ou les groupes) projettent un sens sur leur être, en reliant leur passé, leur présent et leur avenir, les images de leurs actions réelles, celles des actions qui leur sont recommandées et celles par lesquelles ils souhaiteraient se caractériser 19». Selon G. Vinsonneau, l’identité se réalise par la médiation de processus dialectiques (faits de l’intégration de contraires) où les similitudes s’articulent avec les différences, pour relier le passé, le présent et l’avenir ; ce que chacun est réellement (identité de fait) ce qu’il voudrait être (identité revendiquée) et ce qu’il est tenu d’être (identité assignée ou prescrite). Une telle formation est puissamment ancrée dans la réalité concrète ; elle répond notamment à la dynamique des conflits sociaux, c’est pourquoi l’identité des individus est parfois analysée en termes d’«identité-appartenance »20

Notes
15.

H. Chauchat, S. Busquets Identité européenne. Crise sociale et crise identitaire chez des étudiants français en 1994, p.212 in H. Chauchat, A. Duran-Delvigne (1999) De l’identité du sujet au lien social, Paris, PUF. 

16.

J.-C. Deschamps et T. Devos Les relations entre identité individuelle et collective ou comment la similitude et la différence peuvent covarier p. 151 in J.-C. Deschamps, J.- F. Morales, D. Paez, S. Worchel (1999) L’identité sociale. La construction de l’individu dans les relations entre groupes, Grenoble, PUG.

17.

A. Mucchielli (1992) L’identité, Paris, Presses Universitaires de France, p.127.

18.

L. Baugnet (1998) L’identité sociale, Paris, Dunod, p.66.

19.

G. Vinsonneau (1997) Culture et comportement, Paris, Arman Colin, p. 129.

20.

G. Vinsonneau (1997) Culture et comportement, Paris : Arman Colin, p. 179.