Conclusion générale et perspectives de la recherche

Dans cette recherche, nous avons tenté de montrer la complexité de la problématique identitaire au Kazakhstan en vertu des facteurs historiques, socio-politiques et démographiques. Nous allons récapituler certaines caractéristiques de notre recherche en explicitant la diversité culturelle de notre population ;

1. L’appartenance ethnique est une forme de la catégorisation sociale qui prédomine dans la construction identitaire des individus. Dans notre échantillon, la répartition selon l’appartenance ethnique est présentée par 25,6% de Kazakhs, 50,1% de Russes et 24,3% d’autres minorités.

2. La disparition de l’athéisme officiel a suscité un accroissement des pratiques confessionnelles. Actuellement, l’identification religieuse est un des marqueurs importants et fait partie intégrante de l’identité culturelle chez les Kazakhstanais. L’appartenance ethnique chez les Kazakhs est fortement liée à la religion musulmane : 88,4% des enquêtés de cette communauté s’identifient à l’islam mais seulement 29,5% sont croyants et pratiquants. L’appartenance religieuse est une composante importante de leur construction identitaire même si la majorité se déclare comme croyants mais non pratiquants (47,4%). L’islam fait partie de leur identité culturelle car 15,8% des jeunes pratiquent occasionnellement certains rites religieux sans être croyants.

Nous avons remarqué également cette tendance chez les Russes : 75,8% des jeunes se considèrent comme orthodoxes. La plupart des enquêtés russes sont croyants mais non pratiquants (68,8%). Seulement 11,3% sont pratiquants et croyants. De plus 7,5% ne sont pas croyants mais pratiquent occasionnellement la religion.

Le groupe « Autres ethnies » se caractérise aussi bien par la diversité ethnique que par la diversité religieuse et confessionnelle. 50% des jeunes s’identifient à la religion orthodoxe. Ils constituent la majorité absolue. En outre, il y a 6,7% de musulmans, 8,9% de catholiques et 12,2% de jeunes appartiennent aux autres confessions religieuses. Au total, 60% se considèrent comme croyants mais non pratiquants, 18,9% des sujets sont pratiquants et croyants. 12,2% d’entre eux sont pratiquants occasionnellement mais non croyants.

Ainsi, la religion est une composante importante dans les phénomènes d’identification culturelle des jeunes malgré le nombre modeste de pratiquants. Dans notre échantillon, la majorité des enquêtés se déclare comme croyants mais non pratiquants. Nous avons conclu que l’identification à la religion est plus exprimée chez les Kazakhs car le nombre de croyants et pratiquants dans leur groupe est plus élevé en comparaison avec les Russes et les autres ethnies minoritaires.

3. La langue , étant une des formes essentielles de la communication humaine, reste un trait distinctif de la communauté ethnique et une des bases de son arsenal culturel340 (V. Tichkov, 2005). Dans la situation de bilinguisme réel au Kazakhstan central où le russe domine dans la communication interethnique, la majorité des Kazakhs (63,2%) reconnaissent le kazakh comme leur langue maternelle qu’ils parlent en famille. Dans 25,3% des réponses, les Kazakhs ne connaissent pas leur langue d’origine mais ils la reconnaissent comme maternelle. La langue kazakhe est donc la référence principale de leur identification ethnique. Chez les Russes, l’identification avec leur langue d’origine est encore plus forte. Pour la majorité absolue des Russes, la langue qu’ils parlent à la maison avec leur famille, c’est leur langue d’origine (91,4%). Dans le groupe « Autres ethnies », la plupart des jeunes ont reconnu le russe comme leur langue maternelle qu’ils parlent à la maison mais qui n’est pas de leur ethnie (46,7%).

Maintenant, pour résumer notre recherche, nous allons revenir à nos questions du départ : comment les différences culturelles, religieuses et linguistiques entre plusieurs ethnies influent sur leur sentiment d’appartenance à une même nation ou à une identité nationale commune, dite kazakhstanaise ? Comment les contacts interculturels se déroulent entre les Russes qui dominaient avant et les Kazakhs après la redistribution du pouvoir et le changement des statuts politiques ?  

Partant de cela, nous avons retenu un double objectif : il s’agissait dans un premier temps de nous intéresser à la question de la construction des identités et des représentations sociales des jeunes appartenant à différents groupes ethniques (Kazakhs, Russes et autres minorités). Nous nous sommes intéressés à la situation qui prévaut dans la région centrale du Kazakhstan en raison de la spécificité démographique caractérisée par l’hétérogénéité ethnique où les relations intergroupes portent un caractère conflictuel latent entre les Kazakhs et les Russes. C’est cela qui donne à notre recherche toute son originalité et sa densité théorique et méthodologique. Nous avons cherché dans un deuxième temps à repérer la place que prend l’identité nationale kazakhstanaise dans les constructions identitaires ethniquement marquées chez les jeunes en raison de leurs spécificités culturelles et des contacts culturels imposés ou initiés.

Pour répondre à nos questionnements, nous avons avancé l’hypothèse générale selon laquelle les difficultés pour construire une représentation commune de l’identité nationale au Kazakhstan sont liées aux facteurs socio-historiques et culturels des différents groupes ethniques en présence. Ces difficultés résultent d’un processus important de catégorisation ethnique dominant dans la construction identitaire, tant au niveau individuel que collectif, et qui s’exprime à partir de représentations aussi bien négatives que positives d’une identité nationale partagée.

Dans notre première hypothèse opérationnelle, nous avons supposé que la construction identitaire chez les jeunes d’origine kazakhe est significativement liée à leur appartenance ethnique ; elle se renforce par un désir groupal et une orientation institutionnelle destinée à construire et à affirmer un modèle d’Etat-Nation basé sur l’identité kazakhe.

Après avoir analysé nos données de terrain, nous avons constaté que pour les Kazakhs, les représentations des fondements de l’identité nationale kazakhstanaise se basent sur la culture et la langue kazakhe. La langue kazakhe est un des symboles de l’indépendance du pays. C’est pourquoi ces jeunes la mettent à apprendre en priorité avant le russe et l’anglais. A la différence des Russes et des autres minorités ethniques, la majorité des Kazakhs est plus favorable pour la suppression de l’indication de l’appartenance ethnique dans les passeports : au total, 42,1% des Kazakhs, 31,2% des Russes et 32,2% des représentants des autres ethnies acceptent cette proposition. En même temps, nous avons remarqué le taux élevé de réponses négatives à cette question dont 38,9% de Kazakhs, 53,8% de Russes et 54,4% d’enquêtés du groupe « Autres ethnies ». Il convient de noter que les Kazakhs, dans leurs réponses, soutiennent la politique de la kazakhisation linguistique et ethnique qui renforce leur statut dominant au pays. C’est pourquoi l’appartenance ethnique a une valeur importante dans leur construction identitaire et considérée comme un objetde leur fierté. Être Kazakh signifie avoir un statut privilégié au Kazakhstan. Ainsi, nous concluons que la composante ethnique pour les Kazakhs constitue une partie intégrante de leur appartenance à l’Etat. Nous pouvons dire que notre première hypothèse s’est confirmée.

Dans la deuxième hypothèse, nous avons supposé que les jeunes d’origine russe et les représentants des groupes ethniques minoritaires revendiquaient des identités ethniques opposées à l’idée d’une identité nationale avec comme objectif d’entrer en conflit avec les tendances d’assimilation et d’unification sur la base d’un modèle d‘Etat-Nation dominant. Pour vérifier cette hypothèse, nous avons procédé à l’analyse des résultats des groupes « Russes » et « Autres ethnies ».

Selon les résultats de notre enquête, les groupes non éponymes n’acceptent pas l’identité mono-ethnique du pays et veulent faire reconnaître le caractère biculturel de la construction étatique kazakhstanaise. D’après les résultats de l’enquête, la plupart des Russes et des autres ethnies minoritaires croient en la possibilité de leur intégration dans la société kazakhstanaise par l’apprentissage du kazakh et le respect de la culture kazakhe. Cependant, ils ne pensent pas que le kazakh soit indispensable dans la communication interethnique, et mettent en priorité le russe et l’anglais, considérés comme plus utiles et pratiques dans leur future activité professionnelle. Pour certains, cette préférence linguistique est déterminée par leur projet d’émigrer en Russie ou en Occident. Pour la majorité des Russes et des représentants des autres minorités, l’apprentissage du kazakh n’est donc pas prioritaire, en dépit de son statut de langue officielle. Certains d’entre eux ne cachent pas leur mépris face à la langue et à la culture kazakhe, considérées comme inférieures et peu utiles. Les Russes et les autres ethnies élaborent les mêmes stratégies identitaires face à la politique linguistique d’Etat qui impose la langue kazakhe. Ces communautés ethniques défendent la position dominante du russe et soutiennent son rôle de langue principale dans la communication au Kazakhstan.

Ainsi, la nécessité pour ces derniers de connaître la langue kazakhe s’explique plus par l’adaptation à la nouvelle réalité (obligation de connaître le kazakh pour faire une carrière professionnelle) que par l’intérêt porté à la culture kazakhe. En même temps, les jeunes des groupes « Russes » et « Autres ethnies » souhaitent que le russe soit reconnu comme deuxième langue officielle, et utilisé au même titre que le kazakh. Leur désir d’utiliser le russe en qualité de la langue officielle peut être interprété plutôt comme le refus d’apprendre le kazakh et/ou la peur d’être assimilés. En outre, cette attitude négative se renforce à cause du rabaissement du statut des Russes dans la république après l’indépendance. Comme l’écrivent M. Laruelle et S. Peyrousse (2004), les Russes du Kazakhstan ressentent le phénomène dédoublement, puisqu’ils ont, plus encore que les autres, perdu leur Etat de référence. Ils doivent maintenant gérer, outre leurs problèmes personnels, leur situation de minoritaires dans des entités en phase de construction identitaire341. Les Russes et les autres minorités au Kazakhstan se considèrent comme les grands perdants de la dissolution de l’URSS. En effet, étant dominants sur le sol kazakh depuis plusieurs générations, les Russes avaient toujours le sentiment d’être chez eux. Leur frustration psychologique actuelle est générée par l’exigence de s’adapter à ce nouveau statut « minorité » ou « diaspora ». Pour eux, la citoyenneté kazakhstanaise n’a pas la même valeur que celle d’être Russe. L’appartenance ethnique est donc plus importante que l’appartenance nationale. Elle doit figurer sur les documents officiels afin de rappeler leurs racines et de maintenir leur identité culturelle. En majorité, ni les Russes ni les autres ethnies minoritaires ne considèrent la citoyenneté du Kazakhstan comme un élément stable dans la construction de leur identité. Nous interprétons également ces éléments par le fait que ces jeunes ne se sentent pas aussi bien protégés dans le pays que les Kazakhs en raison de leur statut « non-autochtones ». C’est pourquoi la majorité des Russes et des autres minorités préfère garder le point « origine ethnique » sur leurs documents officiels.

Notre troisième hypothèse met en lumière le caractère des rapports entre les Kazakhs et les Russes. Selon cette hypothèse, les relations conflictuelles intergroupes au Kazakhstan sont les résultats des rapports asymétriques (dominant-dominé) entre deux groupes en situation conflictuelle, d’une part, les Kazakhs et de l’autre, les Russes.

Nous avons constaté que la plupart des enquêtés des groupes « Russes » et « Autres ethnies » croient qu’il existe l’inégalité dans la société kazakhstanaise en faveur de l’ethnie éponyme. Ils accusent la politique du pays de discriminer les droits des ethnies russophones surtout dans la fonction publique, la politique linguistique et le système de l’enseignement. Nous avons remarqué que certains Russes et représentants des autres minorités ethniques sont d’accord pour la suppression de l’indication de leur appartenance ethnique dans le passeport pour éviter la discrimination de la part des Kazakhs. Pourtant, la majorité de ces derniers, en reconnaissant la présence de la discrimination dans la société, ne considèrent pas les Kazakhs comme les seuls responsables. A leur avis, tous les individus indépendamment de leur appartenance ethnique subissent de la discrimination. Ici nous voyons que chaque groupe ethnique n’a pas la même image de cette inégalité. Leurs réponses nous révèlent des tensions entre l’ethnie « titulaire » et celles de « non-titulaires ».

De même, la représentation du caractère des relations interethniques au Kazakhstan diffère chez les Kazakhs et les autres groupes. Les Kazakhs ont caractérisé ces rapports de façon plus positive que les autres communautés : 46,3% des jeunes d’origine kazakhe trouvent qu’elles sont amicales contre 29% des Russes et 24,4% des représentants des autres minorités. Cependant, nous portons attention au fait qu’un tiers (29,9%) des sujets de l’échantillon total ont caractérisé ces relations comme variables selon la situation. Le pourcentage élevé de cette réponse nous montre que les jeunes reconnaissent la fragilité de ces relations pouvant être la source de conflits interethniques. En général, les Russes et autres minorités sont disposés à caractériser plus négativement ces relations dans le pays : 9,7% des Russes, 10% des autres ethnies minoritaires et seulement 2,1% des Kazakhs croient qu’elles sont tendues. Beaucoup de sujets d’origine non-kazakhe pensent que les conflits restent présents mais sous une forme latente. En dépit de la reconnaissance des problèmes, les jeunes pensent que les relations interethniques sont bien gérées par l’Etat. Plus précisément, c’est le mérite du Président N. Nazarbaev qui, pour les Russes, est le seul garant de la stabilité dans le pays.

Nous constatons que les relations interethniques au Kazakhstan possèdent un potentiel conflictuel et mettent en cause l’existence de l’unité nationale. La politique ethnocratique, jugée par les représentants des groupes « Russes » et « Autres ethnies minoritaires » comme discriminative, accentue les différences ethniques et linguistiques entre les communautés et ne favorise pas leur intégration à une nation kazakhstanaise. L’inégalité en faveur de l’ethnie éponyme et l’imposition de la langue kazakhe dans le secteur administratif font apparaître les phobies, la méfiance et le rejet chez les Russes et les autres minorités face aux tentatives de construction du modèle unique Etat-Nation. Dans leurs réponses ils expriment principalement des sentiments d’injustice et de rejet. Les résultats confirment donc notre troisième hypothèse.

Notes
340.

V. Tichkov La diversité culturelle dans le monde contemporain, p. 19in R. Le Coadic, E. Filippova (2005) Débats sur l’identité et le multiculturalisme, Moscou, Eawarn, Arbre.

341.

M. Laruelle, S. Peyrousse (2004) Les Russes du Kazakhstan. Identités nationales et nouveaux Etats dans l’espace post-soviétique, Paris, Maisonneuve & Larose/IFEAC, p. 285.