1. 5. Une polyfonctionnalité des tours de parole

Dans ce qu’il est convenu d’appeler un même tour de parole, R. Bouchard propose de faire la distinction entre deux interventions qui se succèdent et qui divergent non pas tant par leur valeur illocutoire que par leur fonction perlocutoire. Leur adressage à l’ensemble des apprenants puis à un étudiant particulier donne une simple valeur perlocutoire d’alerte thématique générale à la première et un effet d’imitation individuelle publique à la seconde (avec toutes les conséquences sociales éventuelles de perte de face que peut engendrer alors un comportement de réponse jugé inadéquat).

La phase d’attribution de la parole pouvant se manifester uniquement par un geste ou un regard, est, selon R. Bouchard, l’occasion aussi d’un éventuel rappel du rituel de demande de parole. Ces rappels « disciplinaires » montrent par leur fréquence même l’accroissement de l’instabilité du polylogue qui se manifeste dans ces moments de changement de format interlocutif.

Du fait de la situation polylogale, R. Bouchard parle d’une complexification simultanée des tours de parole magistraux. On constate un triple feuilletage potentiel des tours de parole de l’enseignant, comme le feuilletage interlocutif, le feuilletage polylogique. L’instabilité verbale et actionnelle du polylogue occasionnent des réajustements constants du format d’interlocution des interventions de l’enseignant. Pendant les cours, au sein d’une même prise de parole, d’une part l’enseignant s’adresse souvent à l’ensemble du groupe mais d’autre part il insère, si besoin est, des interventions destinées à des individus particuliers explicitement interpellés. R. Bouchard parle de métonymie conversationnelle: ce qui est adressé à une partie de l’assistance vaut aussi pour la totalité de cette assistance.

Le changement d’adressage est dû pour une bonne part à la polyfonctionnalité des tours de parole de l’enseignant. Ces poly-adressages plus occasionnels sont dus, selon R. Bouchard, à la mise en œuvre explicite de la dernière des trois grandes fonctions - information, évaluation, organisation - que l’enseignant assure simultanément dans la salle d’études. Des trois c’est en effet celle qui varie en fonction de l’importance numérique des participants et donc des incidents de participation qu’ils peuvent occasionner.

R. Bouchard constate que les tours de parole manifestent également une fondamentale hétérogénéité énonciative qui est liée pour une part à la variation de format interlocutoire. Il s’agit, par exemple, de l’utilisation du discours rapporté (et éventuellement auto-rapporté), la variation « on »/ »nous »/ « je » vs « vous »/ « tu ».

L’enseignant peut, résume R. Bouchard, soit assumer ses dires en tant qu’adulte responsable du groupe résumant le passé collectif de ce dernier, soit s’engager plus individuellement en employant des métaphores moins partagées par sa collectivité scientifique adulte ou des jugements de valeur. Soit au contraire il peut prendre de la distance en neutralisant sa propre parole, lors d’une définition. Soit enfin il peut attribuer son dire à une autre source générique, un « ils », représentant les auteurs du savoir à enseigner qu’il ne fait que re-produire devant son groupe d’étudiants. Mais, plus rarement, l’enseignant peut aller pédagogiquement jusqu’au témoignage personnel, ce qui ajouterait un cinquième degré à l’éventail de degrés de prise en charge.