1/ Le schéma structurel de l’œuvre

La mise en forme du texte de Nicolas de Vérone est particulièrement révélatrice du processus d’adaptation de textes préexistants. Si le contenu des Fet des Romains et celui de la Pharsale semblent identiques, le poète transforme le français en franco-italien, la prose en vers et la chronique en épopée. Ces altérations de la source s’accompagnent d’un déplacement majeur, et sans doute premier : le récit de Nicolas de Vérone ne s’insère dans aucun ensemble plus vaste et est totalement indépendant. Le regard porté sur les événements que rapporte la chronique médiévale s’en trouve profondément modifié.

Le texte français, Compilé ensemble de Suétone, Salluste et Lucain, est une chronique de 700 pages dans son édition moderne qui raconte toute la vie de César. A l’inverse, la chanson de Nicolas de Vérone se concentre principalement sur le personnage de Pompée, comme en témoigne la structure tripartite de l’œuvre. Après deux laisses de prologue, la narration est entièrement organisée autour du combat singulier qui oppose les deux chefs d’armée. Ce duel est le cœur d’un récit mené en trois temps aisément identifiables490 : celui qui précède l’engagement militaire, où le poète décrit l’état d’esprit qui règne dans les deux armées en insistant davantage sur le camp pompéien, celui de la bataille proprement dite et celui qui suit la mêlée491. Or, cette dernière partie de l’épopée n’envisage les conséquences de la bataille que pour le vaincu et est exclusivement consacrée au départ de Pompée, à ses retrouvailles avec Cornélie et à sa mort492. Le poème s’achève après la mise en terre du personnage493, faisant de Pompée le héros incontestable de la chanson.

Une étude détaillée du prologue et des laisses d’ouverture permet de confirmer cette analyse et de dégager les perspectives d’ensemble de l’œuvre. En effet, premier dans l’ordre de la lecture, le prologue est dernier dans l’ordre de la rédaction et synthétise les différentes thématiques développées tout au long du texte. Dans les vers initiaux de son récit, l’auteur annonce à « Cil qe veult a bonté e a honour atandre »494, « la plus fere zotre », « E la gregnor bataille e le greignor contandre »495 qui eut lieu à Pharsale. Les trois superlatifs contenus dans ces deux vers successifs ne font partie que de l’arsenal traditionnel du boniment de jongleur de tout prologue d’une épopée496, et la comparaison avec la bataille et les exploits d’Alexandre quelques vers plus loin est, elle aussi, tout à fait attendue497.

En revanche, la présentation des protagonistes est plus originale et le Véronais s’attache à narrer la lutte que fit :

‘Le buen Julius Cesar par suen honour defandre
Vers Pompiu le roman, quand le cuidoit sourprandre498.’

Dès la première apparition des deux héros dans la chanson, César et Pompée sont montrés en opposition systématique : la composition des deux vers est strictement identique puisque le premier hémistiche nomme le personnage et que le deuxième fournit une précision sur l’état d’esprit dans lequel le héros aborde le combat. Mais la façon dont ils sont désignés est révélatrice de l’intérêt différent que leur porte l’auteur.

D’un côté, César est présenté avec son patronyme complet, « Julius Cesar », et l’épopée semble alors se confondre avec un récit d’histoire officielle. Dans ce cadre, l’adjectif « buen » renvoie aux capacités militaires du personnage : César est un « bon général », c’est-à-dire qu’il est « vaillant » et efficace dans l’art de guider une armée. Pour Nicolas de Vérone, il s’agit d’apprécier les qualités d’un guerrier et le qualificatif utilisé renvoie à une formule épique conventionnelle sans porter pour autant de jugement de valeur ontologique. Le personnage, à la différence de Pompée, désire ardemment et attend avec impatience la bataille qui apparaît à ses yeux comme le seul moyen de faire montre de ses qualités et de ne pas mourir « a guise de vilan »499.

En revanche, Pompée, nommé au vers suivant, est d’emblée défini comme un « roman »500. Comme le roi lombard de laPrise de Pampelune, Pompée a un lien très fort avec le peuple qu’il guide et ses exploits (ou ses revers) sont ceux de tous les Romains. Cette dénomination fait apparaître une opposition entre un César représentant l’image même du bon guerrier et un Pompée incarnant les vertus romaines. Dès lors, passer du vers 10 au vers 11 de « Julius Cesar » à « Pompiu le roman », c’est faire le choix explicite d’abandonner l’histoire officielle de la « bataille de Pharsale » au profit de la célébration d’un héros, en l’occurrence Pompée.

L’épilogue de l’épopée ne contredit pas cette orientation de lecture et réduit considérablement la longue conclusion du chapitre XIII des Fet des Romains qui, pendant plus de six pages, accumule les développements oratoires et rhétoriques, les digressions et les commentaires501. Nicolas de Vérone minimise l’importance du personnage de Codrus dont les origines, les sentiments et les émotions sont développés dans le texte en prose. Chevalier exemplaire et admirable dans la chronique française, qui fait tout son possible pour que Pompée ait une sépulture digne de lui, Codrus n’a pas de relief particulier dans la Pharsale et son seul mérite est d’avoir été choisi par Fortune pour accomplir ses desseins502.

Dans la dernière laisse de sa chanson de geste, Nicolas de Vérone se contente de mener le personnage qu’il célèbre jusqu’à sa demeure ultime et conserve à Pompée la place de héros :

‘E tiele fu la foy qe fortune a porté
A Pompiu, le buen prince, e tiel mort i oit doné,
Qar de mal le avoit en pluxors leus gardé,
E seulmant en un point l’oit dou tot crevanté.
Ce fu Pompiu q’estoit sempres bienaüré
E honor sans meçanse oit en tot son haé,
Mes au dereain point ne fu pas sparagné,
Q’il n’aüst tot le mal qe aüst hanc home né.
Fortune qe l’avoit sempre en sa roe levé
Au dereain l’urta sans nulle pieté.
Or l’aloient les ondes urtant por grand ferté :
Por roces, por gravelle l’ont mout sovant jeté,
La sause li pasoit tre por mi le costé ;
En luy n’oit conoissanze qar mout fu desformé,
Mes a une seulle zouse il seroit avisé,
Por ce qe le bu [e]stoit da le cief desevré.
Ceu fist conostre a cil qe dapues l’out trové503
Qe puis l’ensevella –cum nos aurons conté-.
Ce fu un chivaler qe Codrus fu nomé,
Qe tant se travailla e tant mal oit duré
Q’il atrova le prince sor la rive aresté,
Anç q’en Egipt venist Cesar ne suen barné.
Ou par bien ou par mal, fortune oit apresté
A Codrus qe.l trovast ch’en terre fust couzé504.’

Celui qui enterrera le général défait apparaît au vers 3156 par l’intermédiaire d’une périphrase, « cil qe dapues l’out trové » et ce n’est que par la suite que son identité est révélée : « ce fu un chivaler qe Codrus fu nomé »505. Le poète résume son périple et les difficultés qui ont été les siennes en deux verbes quand l’auteur des Fet des Romains insiste sur le caractère exceptionnel des actions accomplies506. En particulier, la chronique précise que Codrus a trouvé le corps de Pompée « parmi les ondes » et qu’il

‘l’embraça por trere au rivage ; mes la mer li noisoit, qui se retreoit. Quand il vit que li fes le veinquoit, si atendi le flot. Lors empeint de soi le bu, si que il l’amena a rrive a l’aide dou flot507. ’

Or cette donnée anecdotique est supprimée dans l’épopée franco-italienne puisque le chevalier « atrova le prince sor la rive aresté »508.

Dans le texte de Nicolas de Vérone, ce qui importe c’est le fait lui-même et non pas les conditions dans lesquelles la mise en terre du héros a eu lieu. L’auteur se conforme au projet de lecture qu’il avait annoncé : rendre compte de la bataille jusqu’à la mort de Pompée509. La laisse CXVII répond à cet objectif narratif puisque le combat est fini et Pompée, vaincu, décapité, est « couzé en terre » 510. Au moment de clore son récit, le poète rappelle, par un effet d’anadiplose qui vient fermer la chanson, les noms des deux principaux protagonistes. Le dernier vers, et ce n’est pas un hasard, est consacré à Pompée :

‘D’autre part non voloit fortune –bien sacé-
Qe Cesaron plus tost fust iluec arivé,
A ce qe.l ne aüst Pompeu plus dignité511.’

La structure, le prologue et l’épilogue de la Pharsale mettent clairement en évidence que le héros du texte est le guerrier défait. C’est le signe d’une lecture proprement épique de la chronique française, laquelle devient, sous la plume de Nicolas de Vérone, un récit autonome organisé autour d’un personnage central, une « Chanson de Pompée » qui s’apparente à la Chanson de Roland ou à celle d’Aliscans qui relate les exploits de Vivien.

Notes
490.

Ce combat est chanté aux vers 1335-1511 de l’épopée qui en compte 3166.

491.

Respectivement : v. 69-890, 891-1865 et 1866-3166.

492.

Un schéma général de l’œuvre fait apparaître les étapes suivantes :

Prologue (v. 1- 68)

I/ Avant le combat, arrivée des 2 armées en Thessalie (v. 69-890)

1 : Sextus et Erichto (v. 69-323)

2 : Pompée (v. 324-673)

3 : César (v. 674-802)

4 : Pompée (v. 803-890)

II/ Le combat (v. 891-1865)

1 : Mêlée générale (v. 891-1035)

2 : Combats singuliers (v. 1036-1334)

3 : Combat singulier César-Pompée (v. 1335-1511)

4 : Exploits de Domice (v. 1512-1787)

5 : Fin des combats, bilan (v. 1788-1865)

III/ Après le combat, mort de Pompée (v. 1866-3166)

1 : Pompée décide d’abandonner le combat (v. 1866-1954. C’est ici que se trouve la digression de Nicolas de Vérone et sa dédicace à Nicolas d’Este)

2 : César (v. 1955-2084)

3 : Départ de Pompée (v. 2085-2210)

4 : Retrouvailles avec Cornélie (v. 2211-2403)

5 : Errance de Pompée (v. 2404-2612)

6 : Conseil autour du roi Ptolémée (v. 2613-2765)

7 : Futin (v. 2766-3166)

493.

La Pharsale, v. 3155-3163. Voir également les v. 21-22. Nicolas de Vérone s’éloigne ici de la leçon des Fet des Romains qui consacrent la totalité du paragraphe 25, soit pas moins de soixante lignes, à la crémation du héros, conformément au texte de Lucain. Voir les Fet des Romains, p. 569, l. 31-p. 570, l. 24 ; Lucain, De Bello civili, VIII, v. 736-778. Cet infléchissement de la source est le témoin d’une adaptation aux mœurs du temps, elles-mêmes régies par de nouvelles structures mentales, qui privilégient l’enterrement au détriment de la crémation, condamnée par l’Eglise. De la même façon, la lamentation attribuée au poète antique dans la chronique française au sujet du devenir funéraire des défunts en Thessalie, qui évoque explicitement la crémation (les Fet des Romains, p. 542, l. 23-25 et p. 543, l. 1-9), disparaît totalement du poème épique franco-italien.

494.

La Pharsale, v. 1.

495.

La Pharsale, v. 3 et 4.

496.

Voir en particulier le rapprochement qu’effectue F. di Ninni entre ce prologue de la Pharsale en deux laisses et celui de l’Entrée d’Espagne, dans « Tecniche di composizione nella Pharsale di Niccolò da Verona », art. cit., p. 105-106.

497.

La Pharsale, v. 6-8.

498.

La Pharsale, v. 10-11. Nous préférons, pour le v. 10, l’édition de H. Whale à celle de F. di Ninni (« La buen Julius Cesar ») par respect de l’accord entre le déterminant et le GN.

499.

La Pharsale, v. 57.

500.

La Pharsale, v. 11.

501.

Les Fet des Romains, p. 565, l. 11-p. 572, l. 7.

502.

La Pharsale, v. 3162-3163.

503.

Nous préférons, pour ce vers, la lecture de l’édition de H. Whale à celle de F. di Ninni (« l’ont trouvé ») à cause de la coordination de ce verbe au singulier « ensevella » au vers suivant.

504.

La Pharsale, v. 3140-3163.

505.

La Pharsale, v. 3158.

506.

La phrase « Tant se travailla e tant mal oit duré », la Pharsale, v. 3159, reprend les § 23, 24 et 25 des Fet des Romains.

507.

Les Fet des Romains, p. 568, l. 8 et 9-12.

508.

La Pharsale, v. 3160.

509.

Voir la Pharsale, v. 3, 4, 19 et 41-42.

510.

La Pharsale, v. 3163.

511.

La Pharsale, v. 3164-6166 et derniers.