Conclusion

Dans l’œuvre de Nicolas de Vérone, la description des solidarités lignagères, des alliances familiales et des amitiés fraternelles manifeste un infléchissement certain de l’esprit épique. Dans les chansons les plus anciennes, les affrontements entre les hommes sont particulièrement violents et c’est la marque d’une pensée guerrière qui ne conçoit l’autre que dans sa fonction d’ennemi. En revanche, le regard porté sur la différence est multiple et complexe dans les poèmes franco-italiens parce que le poète épique se fait le héraut de l’avènement de l’individu.

Le schéma structurel de l’épopée s’en trouve profondément modifié dans la mesure où les protagonistes, à l’exception des personnages pleinement répréhensibles, ne sont plus uniquement déterminés par le type qu’ils incarnent. Judas est une allégorie de la trahison et César représente l’ancien idéal exclusivement martial. Mais pour les autres, les notions de lignage et d’hérédité des caractères sont en pleine évolution et même Ganelon, dont il ne saurait être question de nier la turpitude, peut témoigner d’une bravoure louable.

Loin des types traditionnels figés dans une attitude convenue dont ils sont pourtant inspirés, les protagonistes de la Prise de Pampelune, de la Pharsale et de la Passion sont des êtres nuancés qui s’apparentent, par bien des aspects, à des héros de roman. Ainsi, Maozeris est à la fois le type même de l’ennemi et un personnage romanesque pathétique qui n’a rien à envier aux figures romantiques du XIXe siècle. Défini comme un Païen caricaturalement diabolique et dangereux, il ne s’illustre pas moins par un certain héroïsme de l’amour paternel. Il préfère la survie de son fils à l’efficacité militaire et s’en remet à ses émotions pour prendre les décisions importantes qui s’imposent à lui. L’ennemi de toujours est donc le représentant d’un idéal humain profondément moral et cette figure paradoxale et tragique constitue assurément l’un des éléments les plus originaux de l’œuvre de Nicolas de Vérone.

Cette complexification des personnages semble propre à l’épopée franco-italienne : tout en participant au destin du groupe auquel ils appartiennent, ils vivent désormais une aventure intérieure et personnelle. La chanson de geste telle que la conçoit l’œil nouveau et humaniste des auteurs du Trecento remplace le lyrisme des évocations guerrières par le lyrisme des lamentations individuelles. Les laisses réduplicatives à la louange de la cruauté guerrière ont été remplacées par des cris de désespoir et la beauté du sang a disparu au profit de la douleur de l’homme confronté à sa solitude.

Le héros vise désormais la connaissance de soi et devient son propre centre d’étude. Placé au cœur du monde, il recherche l’accomplissement harmonieux de sa nature et l’intérêt du trouvère se déplace de la lutte collective vers les affrontements intimes et les débats privés. Dans ce contexte nouveau, la casuistique occupe une place prépondérante.