c/ L’élection

Les différentes organisations politiques trouvent leur légitimité au sein même du peuple et il n’est alors pas surprenant qu’à la diversité des cultures réponde une multitude de régimes possibles. Toujours, c’est la manière dont les hommes acceptent ou subissent le pouvoir qui définit ce dernier comme acceptable ou non. Dans l’œuvre de Nicolas de Vérone, au delà des simples distinctions anecdotiques de civilisations et des différences essentielles entre république romaine et empire carolingien, deux expressions synthétisent les conceptions antithétiques du pouvoir : la poesté et la seignorie.

La poesté représente une autorité non librement consentie, qui ne peut s’appliquer que sur des entités abstraites et est largement remise en question. Il en va ainsi du pouvoir illusoire de Pilate. Le procurateur croit être maître de ses décisions mais le Christ remet en question ses capacités :

‘Ancour li fist Pilat autres demandeisons
E dist : « Che ne me parles ? Ne sais tu che a ces pons
Je ay la poësté de ta delivreisons ? »
Lour respondi Jesu con nous vous conterons.

Dist Jesu : « Tu ni eüses sour moy nulle poeste
Se donee ne te fust desour –veritié est ceste- »1561.’

De fait, dans l’univers nouveau dépeint par Nicolas de Vérone, l’autorité du gouverneur n’est pas entravée par Dieu mais par les Juifs qui conduisent Pilate à prononcer la sentence de mort. Le monde terrestre s’est substitué à la toute puissance divine et il est tout à fait significatif que le poète franco-italien utilise la même expression pour évoquer le pouvoir de Pilate et celui de César.

En effet, le vainqueur de la guerre civile peut se targuer d’avoir « la poesté »1562 mais son autorité est remise en question : il est obéi et respecté parce que craint mais il est également désavoué. Au moment où le trouvère décrit le corps à corps entre César et Brutus et le rôle que joue Fortune dans ce combat, il écrit :

‘Trestuit li stançes rois qe Pompiu mantenoit
Illuech furent tué, und grand duel s’en fesoit.
Non fu mes tel bataille, e non croy qe etre doit,
Qar cescun de lour heir da pois se complagnoit
Qe soz li emperers a servir remanoit1563.’

En d’autres termes, les hommes en viennent à se plaindre de servir César. Autant dire que le respect dû au chef est ici mis à mal. On tolère mal la soumission à César parce qu’elle est synonyme de sujétion. Nicolas de Vérone présente une autorité non librement consentie, donc illégitime, et, pour ce, désavouée, bien différente de celle qui unit Roland à ses chevaliers :

‘L’olifant mist en boce e tant fort le tenti
Che vint mil chivalers voluntier, non a enuï,
Sailerent a cival, e cescun d’eus se oufri
Aou gentil duc Rolland, che bien li recoili1564.’

D’un côté, les hommes de main de César regrettent d’être à son service, de l’autre, les guerriers de Roland sont tout prêts à lui venir « voluntier » en aide.

C’est que le futur dictator romain ne jouit que de la poesté sans pouvoir prétendre à la seignorie dont Pompée est assuré1565. Ces deux expressions antithétiques introduisent une différence essentielle entre deux types d’autorité. La geste française est adaptée à la société italienne et la Pharsale de Nicolas de Vérone présente une sorte de retour aux sources : la forme épique est au service d’un sujet antique et la chronique en prose est relue à travers l’esprit de Lucain. Il s’agit d’une apologie de Pompée qui a été élu par ses hommes tout comme le Charlemagne franco-italien a été choisi comme le meilleur pour être empereur.

En effet, la Geste Francor narre, en six poèmes distincts mais intrinsèquement liés, la genèse de la monarchie carolingienne. De la sorte, le cycle1566 s’approprie les personnages mythiques de Pépin et de Charlemagne et fournit au second une Enfance dans la chanson de Karleto. Auparavant, le texte de Berta da li pè grandi s’ouvre à la Pentecôte, de façon traditionnelle, sur une scène de conseil. Les barons de Pépin regrettent que leur roi n’ait pas de descendance pour assurer sa succession :

‘Dist l’un a l’altro: « Por qe le çelaron ?
La cort de li rois no vale un boton,
Quando non oit une dame al galon,
Dont il aüst o fiol o guarçon,
Qe apreso de sa morte e de sa decesion
Qe fust notre rois cum esere dovon,
E mantenist en pase soe rion,
E par lu aümes guarison »1567

Les aventures de Pépin, qui servent de prologue à la geste de Charlemagne, sont ensuite développées et Karleto s’ouvre sur un rappel de la généalogie du futur roi des Francs :

‘Qe de le rois Pepin remist un enfan,
Karleto le petit çovençel de pois an,
Filz fu de Pepin e de Berte enseman1568.’

Mais cette épopée d’enfance brosse du futur roi un portrait totalement inattendu : orphelin trompé par ses frères, d’abord simple marmiton, le personnage doit affronter nombre d’épreuves avant que son mérite ne soit reconnu. Il est sacré à Rome non parce qu’il est le fils de Pépin mais parce qu’il est le plus méritant :

‘E l’apostoilo por me’ la man li prent.
« Karleto », fait il, « de una ren ne vos ment,
En Roma son venu baron jusqua d’Orient
Por clamer enperer qe sia pro e valent.
Non è milor de vos en le segle vivent,
Vu serì enperer fato novelament »1569

Le jeune Charlemagne refuse de prendre la couronne avant d’avoir conquis la France et vengé sa mère1570. Ainsi, il s’impose lui-même une nouvelle prouesse pour mériter son statut de roi. Le poème présente donc une image profondément modifiée de l’empereur à la barbe fleurie qui n’est plus souverain héréditaire1571 mais figure au contraire l’avènement de ce que H. Krauss appelle l’ efficacité bourgeoise 1572. La chanson de geste franco-italienne a métamorphosé la royauté de Charlemagne1573.

Encore plus explicitement, dans la Pharsale, Nicolas de Vérone fait clairement allusion à deux reprises à l’élection de Pompée par le peuple et, à chaque fois, il s’agit d’un ajout par rapport aux Fet des Romains. C’est dans la bouche de Cicéron que se lit pour la première fois le statut particulier de Pompée : l’orateur lui reproche de ne pas tenir compte assez de l’opinion du peuple :

‘« Adonc tiens tu fable de jugleor
L’aute querelle de ceschun senator !
Q’a tuen maogré te font eus vençeor,
Se tu fais ce q’eus te prient des or.
Nous ne t’avons esleü a retor
Por tuen bien proprie, mes seulmant por l’onor
Dou frans comun, q’il ne ait desenor
Donc le devons defandre ver celor
Ch’enci nous cuident honir por lor folor »1574.’

L’idée que la bataille concerne tout le monde et non pas seulement Pompée et la querelle des sénateurs sont des éléments présents dans la chronique française, mais le compilateur reste muet au sujet de l’élection de Pompée1575, de la même façon qu’il évite de montrer le peuple de Mytilène rappelant au héros qu’il a été choisi parmi d’autres candidats1576 :

‘« Nos te volons proier cum dame suen mari
Qe tu en nos te fies de buen cuer esjoï,
Cum tu feïs devant, quand tu eres esli
A prince sor li autres e da tous obei »1577.’

Par deux fois, le poète précise donc que Pompée est élu par ses hommes et c’est capital parce que cela signifie que l’autorité du républicain est pleinement légitime dans le sens où elle tient son origine même d’une décision du peuple. Le trouvère italien introduit l’idée de démocratie et d’élection librement consentie à une troisième reprise lorsque Pompée déclare vouloir demander de l’aide aux Turcs. En effet, le héros rappelle que dans les temps passés, Marius s’est vu en fort mauvaise posture dans les prisons de Libye, mais que de retour chez lui « tot le comun de Rome le esli / Por consoil e por sir sor tous signori »1578, là où il est seulement dit dans les Fet des Romains qu’il « refu consele e sire de Rome, come il avoit onques mielz esté »1579.

Ainsi, l’idée républicaine est bien présente dans la Pharsale de Nicolas de Vérone et le poète franco-italien la défend avec force contre les prétentions de l’empire. A cet effet, il ajoute aux Fet des Romains une description des enseignes des deux généraux. Celle de César porte une « aigle […] tretout encoronee »1580 alors que celle de Pompée, qualifiée de « aute ensegne romaine »1581 est bien différente :

‘Q’avoit le çans vermoil plus qe color de graine
A quatres letres d’or, qe font la gient certaine
Qe celle est l’ensagne a la cité sovraine ;
Des aigles sens corones avoit li bande plaine1582.’

Non seulement le drapeau arbore le sigle SPQR du sénat et du peuple romains, mais encore les aigles représentées sont dépourvues de couronne. C’est que Pompée s’affiche comme le partisan de la République opposé aux prétentions impériales de César. A la fin de la chanson, lorsque le héros est assassiné par Settimus, l’auteur qualifie le meurtrier de « pis qe Brutus »1583. C’est-à-dire qu’il fait de lui le traître par excellence, l’égal de Judas. Mais cela revient aussi à alléger les charges qui pèsent sur le fils de César et à les attribuer à l’assassin de Pompée, donc à favoriser l’idée républicaine par rapport à l’idée impériale.

En effet, Pompée apparaît comme la figure de l’autorité la plus louable, « defendeor […] / De le senat de Rome », « romein citeïn »1584, il est entièrement dévoué à la cause de son peuple et se bat pour la franchise et la liberté, comme en témoigne le cri de guerre de son armée :

‘A ce qe ceschun soit en l’estor conoisent
« La franchise de Rome » crierons autement1585.’

Cette mention est absente des Fet des Romains 1586 et s’oppose au « Civaler Cesaron »1587 plus proprement épique de son adversaire. De la même façon, alors que César s’adresse à ses « chivalers »1588, Pompée encourage ses « barons »1589 à se battre vaillamment. La noblesse de son combat, qui n’est pas sans évoquer celle des dons demandés par Désirier à Charlemagne1590, s’accompagne d’un très profond respect de la vie humaine. Honoré et estimé, Pompée est le représentant du peuple romain qui l’a librement élu. Il est donc le meneur d’une véritable république, ce qui est totalement différent de ce qui se passe dans les épopées françaises aussi bien que dans les Fet des Romains.

De même que la monarchie de droit divin a cédé le pas devant un monarchie élective, de même l’empire de César est désavoué face à l’ambition démocratique de Pompée parce que le pouvoir accordé par les Dieux, celui de Pilate consenti par le Dieu de Jésus ou celui de César favorisé par Fortune, n’est qu’illusoire. Seule peut être effective la puissance que l’on tient du peuple lui-même.

Notes
1561.

La Passion, v. 669-674.

1562.

La Pharsale, v. 800.

1563.

La Pharsale, v. 1857-1861.

1564.

La Prise de Pampelune, v. 6009-6012.

1565.

La Pharsale, v. 586.

1566.

Au sujet du manuscrit V13 envisagé comme l’unique cycle franco-italien, voir S.‑M. Cingolani, « Innovazione e parodia nel Marciano XIII », art. cit., p. 62.

1567.

Berta da li pè grandi, v. 10-17.

1568.

Karleto, v. 253-255.

1569.

Karleto, v. 2678-2682.

1570.

Karleto, v. 2683-2690.

1571.

Dans cette épopée, les caractères héréditaires sont réservés à la lignée des Mayence.

1572.

H. Krauss, Epica feudale e pubblico borghese, op. cit., p. 118-128.

1573.

Voir à ce sujet K.‑H. Bender, « Les métamorphoses de la royauté de Charlemagne », art. cit., p. 172.

1574.

La Pharsale, v. 451-459.

1575.

Les Fet des Romains, p. 506, l. 25-27.

1576.

Les Fet des Romains, p. 549, l. 16-p. 550, l. 10.

1577.

La Pharsale, v. 2399-2402.

1578.

La Pharsale, v. 2631-2632.

1579.

Les Fet des Romains, p. 554, l. 33-34.

1580.

La Pharsale, v. 806-807.

1581.

La Pharsale, v. 632.

1582.

La Pharsale, v. 633-636.

1583.

La Pharsale, v. 2998.

1584.

La Pharsale, v. 2902-2903 et 2907.

1585.

La Pharsale¸v. 873-874.

1586.

Les Fet des Romains, p. 515-517.

1587.

La Pharsale, v. 812.

1588.

La Pharsale, v. 695.

1589.

La Pharsale, v. 834.

1590.

Voir la Prise de Pampelune, v. 1911-1912 : « le romein empir / Vous mist tous en franchise ».