3/ Être et paraître

Les personnages blâmables sont en quête de richesse parce qu’ils accordent une grande importance aux signes extérieurs de leur puissance. Dans les légendes épiques, ce souci de l’image donnée s’accompagne de la crainte de l’opinion d’autrui. Les héros réalisent leurs exploits dans un but de reconnaissance et visent à se préserver de toute « male chanson » en agissant selon les règles propres à leur statut de chevaliers. Cet intérêt porté aux marques visibles est amplifié chez Nicolas de Vérone qui manifeste un engouement certain pour l’héraldique2069.

Dans la Prise de Pampelune, Roland se reconnaît à ses armes, à son « ensagnes » et à son « escus »2070, tant il est connu et redouté. Les Sarrasins font « leide ciere » et s’effraient devant le neveu de l’empereur « car mout bien conoistrent le duc e sa baniere »2071. Le valeureux Altumajor lui-même est apeuré à la vue du gonfanon du chevalier français :

‘Ancour se tint il plus malemant escreni,
Quand il vit le quartier d’açur e d’or brusti,
Car maintes fois li estoit contiés e regeï
Con feite ensagne avoit Rolland le segnori
Ond quand il l’oit veüe, du tout se esfraï.

Dollant fu Altumajor, quand vit le confenon
Dou niés ao roi de France2072.’

Dans cet extrait, le verbe « voir » est utilisé trois fois (« il vit », « oit veüe » et « vit »2073) et cette insistance sur la perception visuelle est d’autant plus révélatrice qu’il s’agit précisément de la première rencontre entre Altumajor et Roland. Avant la conversion du Païen, le poète souligne à nouveau que l’identité du champion français se devine à son armure :

‘Quand cil oit remiré la sourveste e l’escus,
Ou estoit le quartier d’açur e d’or batus,
E vit che par lu seul furent tous treit ensus,
Si pensa mantinant com home proveüs
Che cil estoit Rolland che l’avoit requerus2074.’

Roland est identifié grâce à sa cuirasse. L’idée n’est pas nouvelle en soi et le blason est, depuis le XIIIe siècle, tout à fait habituel.

Mais Nicolas de Vérone généralise le procédé et décrit les armes des différents protagonistes avec une minutie digne d’un chroniqueur. Dans l’épopée antique, il évoque le sigle SPQR2075 et dans la chanson carolingienne, la variété des animaux et motifs représentés participe de l’art de l’hypotypose : les scènes de combats s’apparentent à des tableaux où chaque élément visuel est symbolique. Ainsi, le dragon est l’emblème de Marsile2076, le loup noir, celui de Jonas2077 et le sanglier, celui d’Altumajor2078. Par trois fois, le poète évoque le gonfanon de ce Païen qui aide les hommes de Cordoue à reconnaître leur seigneur légitime2079, tout comme l’enseigne pourpre désigne Maozeris à ses ennemis2080. Par opposition à ces bêtes sauvages, les armoiries de Charlemagne se distinguent par l’aigle impériale2081, qui caractérise également César dans la Pharsale 2082, et par la fleur monarchique2083.

Au-delà de l’équipement du guerrier, la renommée du héros est telle que son apparence physique est connue de tous. C’est le cas depuis le texte de Turold où Grandoine identifie Roland à son allure :

‘Enceis nel vit, sil recunut veirement
Al fier visage e al cors qu’il out gent
E al reguart e al contenement :
Ne poet muer qu’il ne s’en espaent2084.’

De la même façon, dans la Prise de Pampelune, Maozeris se trouve face à face avec Sanson et s’interroge :

‘Quand il vit le quartier d’azur e d’or luisir,
Si dist : « Chi puet cist etre ? » car bien voi se[n]s falir
Che cist n’est mie Rolland, le niés aou frans empir2085.’

Le seigneur de Pampelune est étonné de retrouver les armes de Roland, le « quartier d’azur e d’or », sur un autre chevalier, qu’il identifie du premier coup d’œil, et sans hésitation. Sanson chevauche sous les mêmes couleurs que le champion mais le roi païen ne s’y trompe pas : Roland est unique.

Cependant, en même temps qu’il souligne la notoriété de Roland, cet épisode introduit dans la geste épique un fort élément de dissonance puisque les signes extérieurs de reconnaissance ne correspondent plus à l’identité réelle du protagoniste. Une séparation s’opère alors entre aspect et vérité. L’être ne correspond plus au paraître. Lorsque les Français s’interrogent au sujet de l’identité de Guron de Bretagne, ils se fient à ce qu’ils voient : « Roy scemble, car corone a sus l’eome bruni »2086. Mais la couronne, marque extérieure de reconnaissance, n’est ici que faux-semblant. Selon un schéma similaire, Basin s’enfuit lorsqu’il voit Ysorié chevaucher vers lui. Il redoute que le converti « fust tourné a sa loi »2087 car il l’imagine se comporter comme son père. Or, le « mout grand traïn »2088 qu’Ysorié a acquis en embrassant la religion chrétienne, qui devrait rassurer le chevalier, le convainc au contraire de la félonie du fils de Maozeris. Ce que l’on voit est donc trompeur et Basin, en interprétant mal l’allure du guerrier, s’inscrit dans cette nouvelle logique de disjonction de l’apparence et de l’essence.

Un personnage comme Estout est désormais capable d’opérer un tel distinguo entre ce qui se voit et ce qui est. Dans l’Entrée d’Espagne, le cousin de Roland réagit avec le plus vif orgueil quand on lui propose de taire son identité pour échapper à la garde de ses geôliers. Le messager Gautier, envoyé par Charlemagne, tente de faire croire aux Sarrasins qu’il n’a jamais vu le captif à la cour et qu’il ne s’agit pas d’Estout2089. C’est alors que le baron de Langles s’emporte :

‘« Vos i mentés, ribal.
Se Diex ce done, li roi celestial,
Que de ci ise, la o vos tenrés plus sal,
Je vos trerai le oil de vos frontal,
Que m’apellés mentior desloial.
Anch por dotançe de nul home carnal
Ne çelai non que j’ai sor cist seial :
Esgardés, sire, la letre et le segnal.
Feites ce glot entrainer a cheval :
Honor vos iert, por Diex l’esperital »2090.’

Orgueilleux et impulsif, le protagoniste du Padouan s’illustre par sa déraison2091. Cet épisode, révélateur du caractère d’Estout et de la haute estime qu’il a de lui-même, trouve un parfait contrepoint dans la Prise de Pampelune où le « fil Odon » s’approprie « l’ensagne et le penon »2092 de Burabel qu’il vient de tuer et, se faisant passer pour lui, se fait ouvrir sans difficulté aucune les portes de Toletele. Il ne reprend possession de ses propres couleurs que lorsqu’il règne sur la ville2093. C’est-à-dire qu’Estout n’hésite pas à se déguiser en Païen pour confondre l’ennemi. Cette technique d’attaque par la ruse n’est pas nouvelle mais il est particulièrement intéressant que Nicolas de Vérone l’applique à un personnage qu’il reprend à son prédécesseur en en modifiant totalement l’esprit. Rigoureusement attaché à son identité dans l’Entrée d’Espagne, il avance sous la bannière d’un ancien rival dans la Prise de Pampelune. L’étendard n’est pas un signe fiable et on ne peut plus reconnaître, comme c’était le cas pour Roland, un homme à ses armes. Les apparences sont devenues trompeuses.

***

*

Dans les textes de Nicolas de Vérone, la dichotomie est flagrante entre ce qui se manifeste et ce qui est, comme si le trouvère appliquait à ses héros épiques la symbolique de l’allégorie de la caverne2094. Les phénomènes visibles ne correspondent pas forcément à l’essence des choses et la théorie platonicienne de l’illusion se trouve illustrée de façon inattendue par des récits épiques de la même façon qu’elle avait été réinterprétée par les stoïciens2095. Elle pousse les héros à se défaire des apparences. Potentiellement trompés par ce qu’ils voient, ils sont désormais méfiants vis-à-vis des signes extérieurs fallacieux, et sont en quête de vérité. Ainsi, Roland ne s’en remet plus à la physionomie d’Ysorié pour juger de sa noblesse d’âme.

C’est que l’idéal moral subit des modifications profondes dans un environnement pré-humaniste et que la largesse épique est réinterprétée à l’aune de conceptions idéologiques nouvelles. Dans les textes de Nicolas de Vérone, la notion se complexifie et ne se borne plus à un simple synonyme de générosité. Ce qui n’était qu’altruisme ou prodigalité devient mépris des biens matériels et recherche d’ascèse. Les héros, qui opèrent une distinction entre les signes extérieurs et la réalité, accordent une importance moindre au paraître et tendent au dépouillement de soi parce qu’ils recherchent la sincérité et l’authenticité.

Notes
2069.

Voir à ce sujet F. di Ninni, éd., Introduzione, p. 21.

2070.

La Prise de Pampelune, v. 1609.

2071.

La Prise de Pampelune, v. 5724 et 5725.

2072.

La Prise de Pampelune, v. 2049-2055.

2073.

La Prise de Pampelune, v. 2050, 2053 et 2054.

2074.

La Prise de Pampelune, v. 2250-2254.

2075.

La Pharsale, v. 632-636.

2076.

La Prise de Pampelune, v. 4876.

2077.

La Prise de Pampelune, v. 3955.

2078.

La Prise de Pampelune, v. 2123, 2391, 3925 et 3928.

2079.

La Prise de Pampelune, v. 3928.

2080.

La Prise de Pampelune, v. 5198.

2081.

La Prise de Pampelune, v. 4737-4739 et 5501.

2082.

La Pharsale, v. 806-807.

2083.

La Prise de Pampelune, v. 2454 et 4735.

2084.

La Chanson de Roland, v. 1639-1642.

2085.

La Prise de Pampelune, v. 4969-4971.

2086.

La Prise de Pampelune, v. 3763.

2087.

La Prise de Pampelune, v. 1021.

2088.

La Prise de Pampelune, v. 1008.

2089.

L’Entrée d'Espagne, v. 6165-6168.

2090.

L’Entrée d'Espagne, v. 6170-6179.

2091.

Voir au sujet de cet épisode J.‑C. Vallecalle, « Fortitudo et Stultitia », art. cit., p. 1432-1434 et « L’écart et la norme. Remarques sur le comique dans les chansons de geste franco-italiennes », Burlesque et dérision dans les épopées de l’Occident médiéval, actes du colloque de Strasbourg, 1993, Paris, Belles Lettres, 1995, p. 232-235.

2092.

La Prise de Pampelune, v. 4850.

2093.

La Prise de Pampelune, v. 5063-5065.

2094.

Cette allégorie est développée par Platon dans la République, éd. R. Baccou, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, livre VII, 513, b-521, b, p. 273-279. Voir également l’introduction de R. Baccou, p. 38-40.

2095.

Epictète s’en inspire pour sa parabole de l’esclave. Voir à ce sujet P. et I. Hadot, « La parabole de l’esclave dans le Manuel d’Epictète et son commentaire par Simplicius », Les Stoïciens, éd. G. Romeyer-Dherbey, J.B. Gourinat, Paris, Vrin, coll. Bibliothèque d’histoire de la philosophie, 2005, p. 448-451 et A. Bridoux, Le Stoïcisme et son influence, op. cit., p. 189.