a/ Les motifs épiques

Dans la Pharsale et la Prise de Pampelune, les exploits de Domice et de Guron de Bretagne sont d’autant plus vains que leurs adversaires sont nombreux. La mission dévolue à Guron paraissait déjà particulièrement périlleuse après l’échec de l’ambassade de Basin et Basile auprès de Marsile. Les « dous chivalers de Langles »2236 devaient se contenter de demander au roi sarrasin s’il voulait « croire en Yesu e etre home Zarllon »2237. A ce titre,

‘cescun s’apareila
A loi de mesazier ; mes nul d’eus ne porta
Arme, fors che la spee, quand da l’ost desevra2238.’

L’enjambement du terme « arme » au vers 2570, conclusif de la laisse, insiste sur la portée uniquement diplomatique de la mission, en soulignant l’absence de toute préparation à un éventuel combat. Mais Marsile a pendu Basin et Basile avant même de les entendre. Fort de cette expérience malheureuse, Guron se prépare autant comme chevalier que comme messager. Le héros apprête alors son armure et son âme avec le même intérêt. L’auteur dit des trois envoyés2239 :

‘Si feirent de leurs armes vestir e coroer ;
Pues alerent la messe oïr e escoutier2240.’

Les « armes » et la « messe » sont en parfait écho, à la césure : la préparation physique et la préparation spirituelle et religieuse ne s’entendent pas l’une sans l’autre. A cet effet, l’empereur a pour Guron qui le quitte un geste qu’il n’avait pas eu pour les deux ambassadeurs précédents : « si le prist à segnier »2241. Le nouveau messager est donc armé et béni : champion de la foi, il a une vocation de martyr. Mais son supplice est d’autant plus inéluctable que Ganelon l’a trahi. Le héros se retrouve loin de sa patrie et il lui est impossible de recevoir une aide quelconque parce que ses deux compagnons sont morts. Totalement seul face aux nombreux ennemis, il se retrouve dans une situation comparable à celle de Domice dans la Pharsale :

‘Ay deu ! Por qoi non seit Pompiu la destinee
De li frans senators de la cité loee.
Qar bien auroit secors la persone prisee.
Me ce non poit pas etre, qar la dure meslee
En bien XXX tropiaus e plus ert asemblee,
Und q’il non poit avoir secors d’une deree2242.’

Ce motif du « secours impossible » est présent aussi bien dans le texte de Nicolas de Vérone que dans la chronique en prose2243. Les combattants font alors preuve d’une vaillance exceptionnelle lors d’un combat déséquilibré.

Les trois chevaliers de la Prise de Pampelune, qui « ne pensoient mie à la grand mescreüe »2244, se battent « sens fer cere esperdue »2245. Mais la lutte est trop inégale et le poète franco-italien insiste lourdement sur la disproportion des forces en présence : les hommes de Charlemagne ne sont que trois, alors que Maozeris a réuni une armée entière. Tout au long de cet épisode, le chiffre trois revient comme un leitmotiv2246. Cependant, la minorité numérique des chrétiens ne les empêche pas de faire montre de leur vaillance puisqu’ils viennent à bout de « sexante e plus de ceus faus criminaus »2247. Dans les deux épopées, bien que la cause soit perdue d’avance, Guron et Domice se battent autant que leurs forces le leur permettent.

Par la suite, la perte du destrier, motif type de la chanson de geste, accentue l’aspect dérisoire des efforts fournis par les héros. A terre et défaits de leurs attributs guerriers, ils ne peuvent prétendre l’emporter sur leurs adversaires. Mais l’impossibilité de mener à bien le combat engagé au nom de la lutte collective est indispensable à l’exigence d’héroïsme individuel. C’est pourquoi les auteurs ont souvent recours à cette situation désespérée pour désigner leurs personnages comme des héros. Le cheval de Guron « souz lu mort ceï »2248 de la même façon que Domice est privé de sa monture : « mort i ont le cival »2249.

Dans la Prise de Pampelune,Ysorié est une nouvelle figure exemplaire. Converti fidèle, loyal et valeureux, il fait honneur à sa nouvelle religion et devient l’un des meilleurs chevaliers de l’armée française. Lors de l’épisode du mont Garcin, le héros voit son destrier tué par les « dars turquois »2250. Fort mal en point, le porte-drapeau de Charlemagne ne faillit pas pour autant à la mission que l’empereur lui a confiée quoi qu’il lui en coûte :

‘Mes a dous mains tenoit, com frans barons e drois,
Le confenon Zarllon, ond mout soufri grand pois2251.’

L’insistance sur la difficulté de sa tâche inscrit Ysorié dans une logique héroïque de l’ultime effort face à l’adversité. Dans ce cas précis, le personnage n’échappe à sa destinée tragique et à l’issue fatale promise que grâce à l’intervention providentielle de l’armée française2252.

Dans le cas où le guerrier doit périr, vient le moment d’être averti de sa mort car on ne meurt pas sans avoir eu le temps d’en avoir conscience. « Je sai veraiement que je ne verrai ja le quart jour », dit Gauvain dans la Mort le roi Artu 2253. A Roncevaux, « Ço sent Rollant de sun tens n’i ad plus »2254. De la même façon, Guron a la conviction intime que son trépas est proche : « je suy de la mort entrepris e seisi »2255. A Charlemagne, qui lui demande s’il pense guérir de ses blessures, il répond :

‘« Nanil », dist le vassal, « plus nen i est reançon,
Car trou je ay perdu dou sang a grand foison »2256.’

Dans la Pharsale, Domice pressent sa fin prochaine : « Lor conuit pour certan que sa mort s’aprosmeit »2257. A cet instant, les héros évoquent Pompée, « qe savoit sa grand destrucion »2258 et Jésus qui « senti consumé en soi ceschun afere »2259.

Ne cherchant plus à lutter, le martyr se couche donc sur le sol, « Guron versa en le pré flori »2260. Dans le texte d’Oxford, c’est dans cette position qu’Olivier attend la mort : « Descent a piet, a la tere se culchet »2261. Nicolas de Vérone utilise ce motif pour décrire l’agonie de Domice :

‘Non se poit plus defandre le noble senator
Ains se voute d’angosce en le sang sor l’erbor2262.’

L’« angosce » est la même que celle du Christ « angustious » au moment de mourir2263. Elle désigne une douleur physique extrême et insiste sur l’état de déréliction du héros alors que sa mort ne fait plus de doute. Vont dans ce sens la mention du « sang » à l’intérieur duquel il baigne, et celle de son incapacité à se battre davantage. Le terme se retrouve dans la Chanson de Roland pour décrire la mort d’Olivier : « Oliver sent que la mort mult l’angoisset »2264. Allongé à terre, il lui faut désormais abandonner le combat. Tous ces éléments, présents dans la chronique en prose, sont repris par le poète franco-italien pour donner à la mort de Domice des allures de martyre héroïque.

Ainsi disposé, le mourant peut accomplir les derniers actes du cérémonial traditionnel et demander le pardon de ses compagnons. Pour lui, le temps est venu d’oublier le monde et de penser à Dieu. Au moment d’expirer Guron le prie d’absoudre les péchés de Roland :

‘« Ond je pri damnideu pour sa redencion
Che de tous vous peciés vous faiçe huy pardon »2265.’

Il purifie son âme, après avoir combattu au nom de la foi :

‘Lour Guron mantinant, sens plus demoreixon,
Fist demandier un abés e prist confesion2266.’

Enfin, il recommande les survivants à Dieu : « A Dieu vous comand ; car je cist mond refu »2267. Après la dernière prière, il ne reste plus qu’à attendre la mort et celle-ci n’a aucune raison de tarder :

‘Alour bati sa coupe, e sens autre salu
En brais a l’emperer ceÿ mort estendu2268.’

Dès lors, Guron de Bretagne est l’incarnation même du martyr héroïque chrétien qui s’est battu et expire au service de Dieu. Faisant confiance au « credo de la croisade »2269 selon lequel « la penitance sera del bien ferir »2270, le héros ne doute pas un instant d’obtenir l’absolution que Turpin promet aux chevaliers de Gui de Bourgogne, pourvu qu’ils se battent avec ardeur :

‘« Dès le premerain jor que fustes oncques nez
De ci à icestui où vos estes antrez
Des pechiés dont vos estes mesfès ne meserrez,
Certes, j’en remain pleges ici et devant Dé
Que au jor dou joïse vos randrai tous aubez.
Chevauchiez par vertu, mar vos esmaierez.
Penitance vos doins tele com vos orrez :
De ruistes cous ferir sor païen desfaez »2271.’

La figure exemplaire du vassal de Charlemagne répond à une certaine habitude rhétorique des textes épiques, en particulier des œuvres du cycle du roi où la thématique de la croisade et de la reconquête est primordiale.

Mais le respect des motifs traditionnels de la description d’une mort édifiante amène le poète franco-italien à donner une version tout personnelle de l’expiration de Domice. Les Fet des Romains rapportent qu’une fois la conversation avec César terminée, Domice « ne dist plus. L’ame s’en ala ; li oill li ocurcirent et troblerent. En ceste maniere morut Domices »2272. Or, la sobriété de l’expression, qui rappelle celle de Lucain2273, ne se retrouve pas chez Nicolas de Vérone. Face à la sereine assurance de César d’être maître de la ville avant la tombée de la nuit2274, Domice réagit de façon plus originale dans la Pharsale :

‘Quand Domice l’entand, ensamble jont alor
Ses mans ch’erent ferues cum duel e cum langor,
Et dit : « Je rent merci as diés de mout buen cor
Qe çe ce ne (tey) veray, q’en moroie a dolor » 2275.’

Cette attitude de prière est celle d’un martyr chrétien ou d’un chevalier qui, tel l’archevêque Turpin, meurt les mains croisées sur la poitrine2276 et ce n’est sans doute pas fortuit : dans l’épopée franco-italienne, Domice incarne les vertus héroïques les plus élevées et donc également, implicitement pour un public médiéval, celles d’un champion de la foi2277. Ainsi, la peinture de sa mort participe du processus de christianisation du texte antique, processus déjà amorcé dans lesFet des Romains, mais poussé à son terme par Nicolas de Vérone. En outre, la mort du héros et l’attitude qu’il adopte face à elle font de lui un martyr.

Notes
2236.

La Prise de Pampelune, v. 2547.

2237.

La Prise de Pampelune, v. 2533.

2238.

La Prise de Pampelune, v. 2568-2570.

2239.

Guron est accompagné de Taindres et Andriais.

2240.

La Prise de Pampelune, v. 2907-2908.

2241.

La Prise de Pampelune, v. 2925.

2242.

La Pharsale, v. 1695-1700.

2243.

Les Fet des Romains, p. 534, l. 8-11.

2244.

La Prise de Pampelune, v. 3569.

2245.

La Prise de Pampelune, v. 3584.

2246.

La Prise de Pampelune, v. 3626, 3629, 3638, 3639, 3643…

2247.

La Prise de Pampelune, v. 3661.

2248.

La Prise de Pampelune, v. 3757.

2249.

La Pharsale, v. 1645.

2250.

La Prise de Pampelune, v. 1694.

2251.

La Prise de Pampelune, v. 1695-1696.

2252.

La Prise de Pampelune, v. 1709-1750.

2253.

La Mort le roi Artu, § 166, p. 213, l. 20-21.

2254.

La Chanson de Roland, v. 2366. Voir aussi les vers 2355-2356 :

Ço sent Rollant que la mort le tresprent

Devers la teste sur le quer li descent.

2255.

La Prise de Pampelune, v. 3770.

2256.

La Prise de Pampelune, v. 3793-3794.

2257.

La Pharsale, v. 1646.

2258.

La Pharsale, v. 2934.

2259.

La Passion, v. 866. Ce vers est une traduction de Jean, 19, 28. Cette omniscience se manifeste à plusieurs reprises, entre autres lors des annonces prophétiques et dès le début de la Passion. Voir les v. 67-69, 105-106, 134-139, 179-180, 190-191, 204-205, 334, 751, 818-819. Voir en particulier le v. 270 : « Qar le pont de ma vie vient dou tot aproçant ».

2260.

La Prise de Pampelune, v. 3758.

2261.

La Chanson de Roland, v. 2013.

2262.

La Pharsale, v. 1713-1714 ; les Fet des Romains, p. 534, l. 20-24.

2263.

La Passion, v. 886.

2264.

La Chanson de Roland, v. 2010. C’est également le cas dans la Chanson de Guillaume pour décrire la Passion de Vivien dont « grant fu l’anguisse », v. 867.

2265.

La Prise de Pampelune, v. 3814-3815.

2266.

La Prise de Pampelune, v. 3819-3820.

2267.

La Prise de Pampelune, v. 3823.

2268.

La Prise de Pampelune, v. 3824-3825.

2269.

Voir à ce sujet J.‑C. Payen, Le Motif du repentir dans la littérature française médiévale, op. cit., p. 99-100.

2270.

La Chanson d’Aspremont, v. 4311.

2271.

Gui de Bourgogne, v. 516-523. Cette promesse se trouve déjà dans la Chanson de Roland, v. 1127-1135.

2272.

Les Fet des Romains, p. 534, l. 11-12.

2273.

Lucain, De Bello civili, VII, v. 615-616 : « Non plura locutum / Vita fugit, densaeque oculos verter tenebrae ».

2274.

La Pharsale, v. 1739-1742.

2275.

La Pharsale, v. 1743-1746.

2276.

La Chanson de Roland, v. 2240.

2277.

C’est ce qui explique également que Nicolas de Vérone remplace la déploration sous forme d’interrogation rhétorique des Fet des Romains (« Mes que valut sa proece? », p. 534, l. 8-9) par des appels à Dieu : « Ay deu ! », « Ai dé ! » (v. 1695 et 1704) qui évoquent les formules épiques les plus convenues.