B. De l’imaginaire au symbolique, de l’objet maternel à l’objet paternel, de l’oralité primordiale à l’oralité sublimée

Même si l’étude de trois récits, à savoir « Karain: A Memory », « La légende de saint Julien l’Hospitalier» et « Hérodias », a permis de mettre au jour l’expansion de la problématique orale sous l’angle paternel, ce travail s’est principalement circonscrit autour de la dimension imaginaire de l’oralité.

Dans « An Outpost of Progress », l’expansion de l’oralité ne se borne pas à l’imaginaire, elle fait tout à la fois pendant et obstacle à l’expansion coloniale puisque, d’une part, l’avant-poste dont il est question dans le titre du récit vise à assurer l’expansion de l’Empire colonial belge en Afrique centrale et, d’autre part, l’expansion de l’oralité permettra, comme nous le verrons par la suite, de déceler et dénoncer la jouissance que recèle cet Empire.

Après avoir porté successivement son attention sur « An Outpost of Progress »136 et Heart of Darkness 137 , Josiane Paccaud-Huguet a souligné que « la pulsion orale sous-tend le fantasme colonial » (Paccaud-Huguet, 2002 : 167). Dans le roman de 1902, c’est la forêt primitive, « spectre nocturne qui absorbe et vomit les corps », qui « tient effectivement lieu pour l’homme blanc d’Autre imaginaire » (Paccaud-Huguet, 2002 : 168), c’est-à-dire de mère dévorante qui, comme on l’a vu précédemment138, incorpore tout.

La forêt jouant un rôle mineur dans « An Outpost of Progress », elle ne peut faire l’objet d’une analyse aussi poussée que celle faite par Josiane Paccaud-Huguet à propos de la forêt qui constitue l’arrière-fond (dans tous les sens du mot) de Heart of Darkness. Nous pouvons, cependant, nous focaliser sur les défenses d’ivoire qui, selon Josiane Paccaud-Huguet, ont été prélevées sur cet Autre imaginaire :

‘Que sont en effet les défenses d’ivoire, sinon des déchets : plus exactement les restes d’un geste de coupure, d’une castration opérée sur la gueule (en latin, “os, oris” : même étymologie qu’“origine”) d’un animal exotique. L’objet d’ivoire ne serait alors rien d’autre que l’image même de l’objet (a) arraché à la gueule d’un autre originel imaginaire, et à ce titre porteur d’un “petit-plus-de-jouir” pour le “bien-être” de la civilisation. (Paccaud-Huguet, 1997 : 106, l’italique est de l’auteur)’

Étant donné que l’objet a se situe dans ce que Lacan nomme le réel, il est impossible d’y accéder. L’objet d’ivoire constitue donc le parangon de l’objet partiel dans la mesure où il est, à l’instar de la voix, du regard et du style, un substitut de l’objet a.

Pour mieux appréhender le rôle que joue l’objet d’ivoire dans « An Outpost of Progress », il est nécessaire de mettre en évidence l’ambivalence de cet objet. L’objet d’ivoire est sans doute un objet partiel, au sens où l’entend Lacan, mais il est également, à l’exemple du phallus (que la défense de l’éléphant, dont est issu l’objet d’ivoire, n’est pas sans rappeler), un objet partiel, dans l’acception que lui donne Freud139