2.2.6. Synthèse

Le ralentissement très net de la construction de châteaux dès avant la signature du traité de Paris amène à considérer que la majeure partie de ceux qui sont en élévation au cours de la période sur laquelle est centrée cette étude datent des trois premières phases décrites plus haut. C'est d'ailleurs le cas des quatre exemples étudiés dans le détail. On a vu, en outre, que les évolutions décrites précédemment n'étaient pas propres aux châteaux construits par les comtes de Savoie et les Dauphins. Le constat effectué par Alain Kersuzan pour la Bresse et le Bugey est donc valable pour la plus grande partie de l'espace delphino-savoyard : non seulement les comtes acquièrent progressivement la plupart des anciens châteaux seigneuriaux, mais leurs propres constructions ne s'affranchissent pas des traditions antérieures.

J'ai constaté, plus haut, une différence chronologique dans l'évolution des fortifications de plaine et de montagne. On peut tester la validité de cette hypothèse en examinant l'évolution de l'altitude des châteaux de l'échantillon étudié selon les cinq périodes considérées (doc. 183).

Doc. 183. Indicateurs de tendance de l'altitude des châteaux apparaissant au cours de chacune des cinq périodes définies
  altitude
minimale (m)
altitude
maximale (m)
altitude
moyenne (m)
altitude
médiane (m)
838-1139 190 660 354 292
1140-1249 180 894 508 517
1250-1338 139 1371 541 469
1339-1395 200 910 417 346
1396-1476 279 769 486 480

La seule différence majeure que l'on peut remarquer est une augmentation très nette de l'altitude des nouvelles constructions à partir du milieu du XIIe siècle. Malgré les lacunes de la documentation, il paraît donc effectivement possible de distinguer deux grandes catégories de châteaux dans le monde delphino-savoyard.

La première est celle des châteaux de plaine ou de basse altitude, dont l'ancienneté attestée ou supposée remonte à la période qui s'étend du Xe au XIIe siècle. Ils associent au XIVe siècle de vastes basses-cours, un noyau ancien et une tour maîtresse. On y retrouve les sites de Moras et Montluel, qui subissent de profondes restructurations au cours du XVe siècle. Construits sur des sites de hauteur à 354 m de moyenne (collines, contreforts montagneux, etc.), ils sont en général à l'origine d'habitats groupés, allant de la simple basse-cour, comme à Albon, à de petites villes, telle celle de Montluel.

La seconde catégorie est celle des châteaux de moyenne et haute montagne, constructions datant au plus tôt de la fin du XIIe siècle et surtout de la seconde moitié du XIIIe siècle, comme ceux de Sallanches et du Queyras. Ces ensembles, construits à des altitudes de plus en plus élevées (541 m de moyenne pour les châteaux de la troisième phase, jusqu'à 1371 m pour Château-Queyras), sont de dimensions plus modestes, en raison notamment des contraintes du relief. Bâtis, pour beaucoup, dans l'urgence de la guerre delphino-savoyarde, ils répondent à une nécessité à la fois militaire et administrative. Ils sont peu à peu renforcés au XIVe siècle, avant d'évoluer vers une résidentialisation accrue.

Les exceptions à ce modèle sont d'autant plus intéressantes qu'elles sont pour une grande part le fruit de choix politiques, qu'il s'agisse des "carrés savoyards" des années 1260, des bâties construites pendant la guerre delphino-savoyarde ou encore des résidences princières, qui ne se limitent pas, comme on l'a vu à travers les exemples de Bonneville ou Ripaille, aux seuls châteaux d'Annecy ou de Chambéry. Dans tous ces exemples, les principes architecturaux antérieurs sont battus en brèche, au profit d'une adaptation plus grande des constructions à des besoins spécifiques, qu'ils soient militaires, administratifs ou simplement liés au confort des occupants. Dans ces châteaux, bâties et autres maisons-fortes comtales, le donjon est en général un grand corps de bâtiment, autour duquel s'organise une cour parfois unique. Même s'ils sont parfois construits en hauteur, ces ensembles particuliers peuvent aussi l'être en plaine ou en fonds de vallée, à l'instar des châteaux construits au bord des lacs du Chablais ou du pays de Vaud. L'essor des maisons-fortes seigneuriales, contemporain pour l'essentiel du ralentissement de la construction des châteaux, témoigne de la même démarche de la part des autres familles nobles, qui contrôlent l'essentiel de ces types d'ensembles fortifiés.

Ainsi, sans pour autant tomber dans le déterminisme, on peut proposer, plutôt qu'un modèle unique, l'existence d'au moins trois grandes catégories de châteaux dans l'espace delphino-savoyard : le vaste château des Xe-XIIe siècles, remanié au fil du temps, souvent centre seigneurial, le château de la fin du XIIe siècle et de la première moitié du XIIIe siècle, héritier du précédent, qui évolue au cours du XIVe siècle vers un rôle de forteresse plus marqué et, enfin, le château nouveau des XIIIe-XIVe siècles, proche dans sa conception des forteresses en question, mais aussi des bâties et des maisons-fortes de la même époque, dans lequel le donjon devient peu à peu l'unique bâtiment d'envergure de l'ensemble fortifié, à l'instar de nombreux châteaux français et anglais de la même période.

Dans le cadre de cette étude, chaque catégorie pourrait être considérée comme typiquement delphino-savoyarde pour la période qui nous intéresse ici : la première parce qu'elle rassemble la plupart des chefs-lieux de châtellenies, la deuxième parce qu'elle réunit la plus grande partie des châteaux qui forment le tissu régional des fortifications au début de la période étudiée et la troisième parce qu'elle correspond aux constructions nouvelles de cette période particulière. Il n'est donc pas possible de définir un modèle idéal de château dauphinois, savoyard et encore moins commun aux deux principautés. Ces différents types de fortifications structurent l'espace régional, contribuant tous ensemble à lui donner une identité propre.