Le conflit et ses protagonistes

En l’espace d’une semaine, les représentants de la Smithsonian Institution sont convoqués à trois reprises devant la sous-commission parlementaire, les 16, 21 et 23 juillet 1970. Plusieurs des représentants présents, et non des moindres, sont connus pour leur soutien à la National Foundation for the Arts and Humanities (N.F.A.H.). C’est le cas du président de la sous-commission, Franck Thompson, qui avec John Brademas, également présent, est l’un des principaux acteurs au Congrès de la création de la National Foundation for the Arts and Humanities. En 1970, les deux hommes sont membres de la commission de la Chambre des représentants sur l’éducation et le travail et manifestent leur attachement à la question de l’éducation au cours de l’audition. On apprend par ailleurs que Frederick Schwengel et Barry Goldwater, présents en tant que membre de la sous-commission et en tant que témoin, ont également soutenu la récente législation sur la N.F.A.H.. La sous-commission compte donc parmi ses rangs des hommes potentiellement favorables à la mission d’« accroissement et de diffusion du savoir » de la Smithsonian Institution. Leur soutien à la création du Fonds National pour les Arts en 1969 est important puisqu’au cours des auditions, il est question du nouveau musée d’art moderne de la S.I.

A l’issue des auditions, et en se référant au rapport du General Accounting Office, Franck Thompson rédige un rapport sur la Smithsonian Institution qui présente le débat et les conclusions auxquelles arrive la sous-commission. Loin de rendre compte de tous les thèmes abordés au cours des auditions, il énumère les causes qui ont mené à l’audition de la Smithsonian Institution 219.

Le rapport traite en premier lieu du nouveau musée d’art moderne. Le Hirshhorn Museum, du nom du donateur des collections, est en cours de construction en 1970 et suscite de vives polémiques. Dillon Ripley, soutient activement le projet depuis 1966 avec le soutien de Lyndon Johnson. Dans le rapport, Ripley se voit reprocher son peu d’égards envers le Congrès à cette occasion et la consultation hâtive et partielle des commissions parlementaires sur un nouveau musée qui ne fait pas consensus220. Ensuite, le rapport aborde la question du statut privé ou public de la Smithsonian Institution et affirme sans équivoque son caractère public et sa subordination au pouvoir exécutif, législatif et judiciaire des Etats-Unis. La question de la gestion financière est également abordée, pour évoquer des détails budgétaires mais surtout, pour recommander que les comptes des fonds propres de la Smithsonian Institution soient accessibles au Congrès de la même manière que les fonds votés annuellement. Un assez long développement est consacré à des plaintes émises par neuf anciens employés de la S.I.. Enfin, une dernière partie soutient le projet de loi qui vise à financer la construction d’un nouveau télescope pour l’Observatoire d’Astrophysique de la S.I..

On notera que la longue intervention de Barry Goldwater à propos du projet de musée de l’aéronautique n’est pas mentionnée dans le rapport final. Selon le bouillant sénateur de l’Arizona, le National Air and Space Museum (N.A.S.M.) ainsi que le National Museum of Natural History (N.M.N.H.) souffrent de la négligence de leurs administrateurs. Le président de la sous-commission, Franck Thompson, va dans le même sens en montrant au cours de l’audition des photographies du site de stockage des collections du National Air and Space Museum. La présentation de caisses endommagées entreposées en plein air, au milieu des herbes folles, ne joue pas en faveur de la Smithsonian Institution. Son sous-secrétaire, James Bradley, rétorque que l’état d’avancement du projet dépend de fonds que le Congrès n’a jamais jugé urgent d’attribuer à la S.I. depuis 1946, lorsque la mise en œuvre du projet a été votée par les parlementaires.221 Est-ce parce que la réponse de Bradley est suffisamment satisfaisante pour la sous-commission ? Malgré le temps considérable consacré à cette question lors de la seconde audition, il n’en est pas fait mention dans le rapport final : il semble que la question soulevée par Barry Goldwater était annexe par rapport aux thèmes prioritaires de l’enquête.

Parmi les points centraux du rapport final figure la question de la subordination ou de l’indépendance de la Smithsonian Institution. La lecture des minutes de la sous-commission révèle que la question revient sous de multiples formes et donne la mesure de l’enjeu. Ainsi, l’un des parlementaires demande à Ripley de s’expliquer sur la création par la Smithsonian Institution d’un magazine intitulé The Smithsonian en 1970.222 Avec l’assentiment du Conseil des régents, mais sans prendre en compte les réserves de deux sénateurs, Fulbright et Anderson, Ripley avait décidé de lancer le magazine avec les fonds propres de la S.I.. Une telle manifestation d’indépendance peut avoir froissé certains parlementaires, sans compter que le succès du magazine ne se fait pas attendre. On fait également remarquer au secrétaire de la S.I. qu’il est peu souhaitable que les trois régents issus de la Chambre soient choisis parmi les membres de la commission parlementaire sur le budget, ce qui est alors le cas223. Ces deux points touchent aux limites de l’indépendance que le Congrès souhaite accorder à la Smithsonian Institution

James Bradley, alors sous-secrétaire de la S.I. et véritable cheville ouvrière de la coopération à l’enquête parlementaire, offre dans ses entretiens d’histoire orale une image remarquablement peu conflictuelle du rapport de forces qui se joue alors entre le Congrès et la Smithsonian Institution. Lorsqu’il évoque ses souvenirs de l’épisode, Bradley consacre beaucoup de temps à décrire le problème de procédure budgétaire dans l’attribution de fonds au Musée d’Histoire Naturelle, une question sur laquelle la Smithsonian Institution doit donner finalement donner raison au General Accounting Office Il insiste également sur l’importance de l’orientation du futur jardin de sculptures du Hirshhorn Museum, que l’on fait finalement pivoter de 90 degrés pour qu’il n’entrave pas le National Mall. Enfin, Bradley fait de l’épisode un moment très positif, en soulignant la conclusion élogieuse du rapport sur la Smithsonian Institution En 1975, lorsqu’il donne cette version des faits, Bradley semble ne pas avoir quitté sa prudence d’homme public. Son récit ressemble plus à une version officielle au service de la Smithsonian Institution qu’à ses véritables souvenirs.224

Car la question de l’indépendance institutionnelle est bien au cœur du problème, comme le suggère le rapport de Thompson. Au cours d’une réunion du Conseil exécutif des régents le 13 mai 1970, la discussion revient toujours aux revendications d’indépendance de la Smithsonian Institution 225. Dans le huis clos du Conseil, chacun peut en effet s’exprimer sans détour et la question de l’image publique ne se pose pas. Au cours de la réunion, le rapport financier détaille les efforts faits pour augmenter le capital : on y lit que la question « ne doit surtout pas être sous-estimée si la Smithsonian Institution veut préserver son indépendance face aux coûts croissants de l’inflation »226.

En second lieu est abordé le statut des employés non-fédéraux de la Smithsonian Institution. Leur statut est ambigu puisqu’ils bénéficient de certaines prestations sociales fédérales mais ne sont pas à strictement parler des employés fédéraux. Depuis 1947 cette ambiguïté donne lieu à un va-et-vient incessant entre l’administration fédérale et la Smithsonian Institution. C’est encore la question de l’indépendance institutionnelle qui sous-tend ce conflit.

Enfin, Anderson se dit en faveur d’un audit des fonds propres de la S.I. par les instances fédérales, ce qui équivaudrait à un contrôle accru de la part de l’Etat. Or le secrétaire – dans la tradition de ses prédécesseurs – veille à l’indépendance de ces fonds qu’il considère comme privés et qui à ce titre doivent être contrôlés par des auditeurs ne travaillant pas pour l’Etat fédéral. Il est soutenu dans cette interprétation par le président de la Cour Suprême. L’agence d’audit et d’évaluation du Congrès qui a soulevé le problème dans son rapport n’est en revanche pas convaincu par l’argument et, à la date où se tient la réunion des régents, des discussions sont encore en cours avec ses représentants.

Notes
219.

Subcommitte on Library and Memorials Report : Smithsonian Institution, Background and Present Policies, novembre 1970, House of Representatives 91e Congrès, 2e Session, pp. 91-1801.

220.

« Hirshhorn Museum Taking Shape in Washington : Gift Continues to Stir Ire in Some Circles », New York Times, 5 juillet 1971, p. 24.

221.

91e Congrès, 1ère session, Chambre des Représentants, « General Hearings before the Subcommittee on Library and Memorials of the Committee on House Administration », audition du 21 juillet 1970, vol. I, pp. 167-203.

222.

Ibid., audition du 16 juillet 1970, pp. 124-126.

223.

Ibid., p. 129.

224.

James C. Bradley, transcription des 11e et 12e entretiens avec Myriam Freilicher, 27 juin 1975 et 10 mars 1976, S.I.A., record unit 9515, pp. 219-246.

225.

Minutes du comité exécutif, Board of Regents Minutes, 13 mai 1970, S.I.A., record unit 1, pp. 10-27.

226.

« Indeed, the importance of this effort to increase our private-side resources can hardly be overstated if the Smithsonian’s independent nature is to be preserved in the face of continuing inflationary cost increases.» Ibid., p. 10.