C. Les relations entre les citadins et leur ville, quels enseignements tirer de la comparaison internationale ?

En étudiant certains rapports spécifiques des citadins aux espaces urbains, nous avons relevé plusieurs tendances communes aux quatre villes. Plus qu’une comparaison directe, les résultats de chaque cas ont été présentés successivement. Malgré les difficultés d’ordre méthodologique, nous avons construit un fichier de données regroupant les individus des quatre aires urbaines. Avec toutes les précautions nécessaires, nous souhaitons comparer l’immobilité, la relation au local et la pratique des pôles d’activités. La pratique du centre des aires urbaines n’a pas été étudiée ici car sa considération compliquait fortement l’analyse sans l’enrichir spécifiquement. Une analyse factorielle des correspondances multiples a été réalisée avec ces variables. Nous ne présentons ici que les résultats de cette analyse sur le premier plan factoriel, qui porte tout de même 84 % de l’inertie expliquée. Nous avons ensuite projeté sur ce plan les modalités de trois facteurs (le genre, le statut et la localisation résidentielle) pour rendre compte de leurs effets spécifiques dans les quatre cas. Ces variables sont dites supplémentaires, elles n’interviennent pas dans le calcul de l’inertie et des axes factoriels, leur projection n’a vocation qu’à mieux comprendre les positions respectives des modalités sur les deux premiers axes.

Le premier axe représente 47 % de l’inertie expliquée. Il oppose de gauche à droite l’accès aux pôles d’activités à l’immobilité. Le deuxième axe représente quant à lui 37 % de l’inertie expliquée et met en perspective la vie locale. Ces axes se retrouvent sur les trois schémas qui suivent.

Schéma 31 : Projection des localisations résidentielles des citadins des quatre aires urbaines sur le premier plan factoriel relatif aux comportements individuels dans l’espace
Schéma 31 : Projection des localisations résidentielles des citadins des quatre aires urbaines sur le premier plan factoriel relatif aux comportements individuels dans l’espace

Le premier schéma (schéma 31) que nous proposons renvoie aux comportements dans les espaces urbains des citadins des quatre villes relativement à leur localisation résidentielle. La superposition de plusieurs modalités a nécessité leur regroupement dans certains cas (ils sont nommés « autres zones Niamey », « autres zones Puebla », « autres zones Lyon » et « autres zones Montréal »). Si plusieurs tendances communes ont émergé entre les cas, ce premier schéma permet de montrer que les situations restent substantiellement différentes. La position de la plupart des modalités des zones de résidence niaméennes (valeurs positives et élevées sur le second axe) suggère l’importance déjà évoquée de la proximité dans les modes de vie de ces citadins (tout au moins relativement aux trois autres cas). Les positions des modalités des autres aires urbaines rendent compte également de la propension à l’immobilité plus importante à Puebla et Montréal qu’à Niamey et Lyon respectivement.

Dans chaque ville, les résidents des zones centrales se distinguent, les modalités correspondantes se positionnent plus haut sur le premier plan factoriel dans les cas niaméen et poblanais et plus à gauche dans les cas lyonnais et montréalais. Cela fait écho respectivement à la vie locale et l’accès plus large aux pôles d’activités par ces résidents. Pour Niamey, Lyon et Montréal, les zones de résidence les plus aisées (à partir desquelles l’accès aux zones les plus attractives est plus important) se distinguent également. Les résidents des banlieues lyonnaises et des périphéries populaires poblanaises sont plus fréquemment immobiles ou restent à proximité de leur logement. Il semble donc qu’un axe d’interprétation puisse être tracé traversant le premier plan factoriel du haut à droite au bas à gauche, et représentant la richesse relative des populations, entre les villes et à l’intérieur même de ces villes. Nous rappelons que les différences entre quartiers aisés et défavorisés s’expliquent plus par les caractéristiques individuels de leurs résidents que par d’éventuels effets de quartier.

Le second schéma (schéma 32) que nous proposons ici rend compte de l’effet des statuts sur les pratiques spatiales des citadins. Nous retrouvons au premier regard les positions moyennes des modalités des aires urbaines de Niamey et Puebla. Les actifs salariés à Niamey et les actifs et scolaires/étudiants à Puebla se distinguent cependant par des relations à l’espace autrement plus dynamiques. Les modalités des villes de Lyon et Montréal sont quant à elles plus imbriquées. Les étudiants lyonnais et les scolaires/étudiants montréalais dans un premier temps, et les actifs (temps partiel et complet) dans un second temps, sont plutôt positionnés en bas à gauche du premier plan factoriel, ce qui fait référence à une pratique plutôt élevée des pôles d’attraction. Les chômeurs, les scolaires, les retraités et les sans-activité résidant à Lyon se distribuent dans cet ordre vers le haut tandis que les retraités et les statuts autres vivant à Montréal se positionnent plus à droite sur l’axe des abscisses. La tendance semble donc être plutôt à l’immobilité pour les populations sensibles à Montréal alors que la vie locale concernerait plus largement ces mêmes populations à Lyon. Il s’agit de tendances générales, mais elles permettent de pointer les désagréments d’une aire urbaine organisée trop directement par et pour la voiture particulière (ce qui est plus le cas à Montréal qu’à Lyon). D’autres villes nord-américaines nous auraient sans doute permis d’obtenir des résultats plus nets encore quant à la dialectique mobilité facilitée/immobilité. Cette question est au cœur des travaux de G. Dupuy [1999] sur la dépendance automobile.

Schéma 32 : Projection des statuts des citadins des quatre aires urbaines sur le premier plan factoriel relatif aux comportements individuels dans l’espace
Schéma 32 : Projection des statuts des citadins des quatre aires urbaines sur le premier plan factoriel relatif aux comportements individuels dans l’espace

Le troisième et dernier schéma (schéma 33) que nous proposons dans le cadre de la comparaison des comportements individuels des citadins des quatre aires urbaines concerne les différences de genre. Le schéma 33 permet de confirmer l’importance des écarts dans les comportements des hommes et des femmes à Niamey surtout et Puebla ensuite. Ils concernent les citadins de tous les âges dans ces deux villes. Si un positionnement légèrement différent des modalités de genre peut être observé à Lyon et Montréal, celui-ci fait référence à des différences qui concernent principalement les personnes les plus âgées (pour lesquels nous rappelons que les effets de génération sont assez forts) et les citadins vivant en famille avec des enfants en bas âge. A Puebla et contrairement aux trois autres aires urbaines, la modalité qui concerne les femmes est positionnée plus bas que celle des hommes (ordonnée plus faible), ce qui peut être lu comme une indication d’une vie locale réduite des femmes vis-à-vis des hommes dans cette ville. La plus faible mobilité des femmes renvoie alors surtout à une immobilité plus fréquente.

L’interprétation économique des dynamiques de localisations résidentielles s’affirme sur le premier des trois schémas, tandis que les contraintes et ressources associées aux statuts se révèlent plutôt sur le second. Les différences de genre ont pu être mises en valeur, à Niamey et Puebla surtout, sur le troisième schéma. Les analyses présentées dans cette section permettent pourtant de mettre en relief les contrastes entre les villes, nets malgré les tendances communes que nous avons pu parallèlement mettre en évidence. Les modalités lyonnaises et montréalaises sont plutôt positionnées vers le bas à gauche par rapport à celles de Niamey et Puebla. Le niveau de richesse relatif plus élevé des deux villes du Nord ressort donc à ce niveau. Nous relevons également que les modalités associées à Niamey et Lyon sont tirées vers le bas à droite par rapport à celles de Puebla et Montréal respectivement. Cela peut s’interpréter comme une propension plus grande des citadins des deux premières aires urbaines à la vie locale exclusive plutôt qu’à l’immobilité (en inversement pour les deux autres). L’organisation des espaces résidentiels et fonctionnels dans chaque aire urbaine, mais aussi les spécificités historiques et culturelles restent fortes et la vie locale par exemple n’a pas le même sens à Montréal qu’à Lyon, Puebla ou Niamey, ne serait-ce qu’au niveau des pratiques modales qui y sont associées. Il est difficile cependant d’interpréter ces différences au-delà de ces remarques d’ordre général, tant les méthodes de recueil des données diffèrent dans chaque cas.

Schéma 33 : Projection des genres des citadins des quatre aires urbaines sur le premier plan factoriel relatif aux comportements individuels dans l’espace
Schéma 33 : Projection des genres des citadins des quatre aires urbaines sur le premier plan factoriel relatif aux comportements individuels dans l’espace