Chapitre II
L’idée du retour

1. Introduction.

Depuis quelques années, le monde de la musique classique connaît, au sein de ses activités nombreuses, une présence affirmée des musiciens, des chefs d’orchestre adeptes du retour à la musique ancienne, plus précisément à la pratique musicale ancienne. Cette présence se manifeste à bien des égards : les concerts, l’enregistrement, l’enseignement, les écrits, les rééditions des œuvres anciennes, la restauration et la fabrication d’instruments anciens, et des recherches nombreuses ; activité empreinte parfois d’un certain volontarisme, visant un but suprême : le retour aux origines.

La quête menée par les partisans de ce retour aux origines, dont le mouvement a pris de l’ampleur surtout à partir des années soixante et soixante-dix, avec le renouveau des répertoires du Moyen Âge, de la Renaissance et de la période baroque, ne semble pas s’arrêter là. L’activité s’amplifie grâce à la concrétisation d’une idéologie bien définie concernant l’interprétation et la pratique des instruments d’époque. En se cristallisant, elle va embrasser un répertoire beaucoup plus large : les œuvres classiques, romantiques et même post-romantiques.

La recherche entamée d’abord par des passionnés amateurs du répertoire ancien, a dévoilé ensuite, des ambitions beaucoup plus vastes et beaucoup plus enthousiastes, avec la constitution d’ordres, de principes, de lois et de priorités, ce que nous avons déjà nommé une idéologie. Cette idéologie va non seulement créer un nouveau rapport avec la musique du passé, mais elle va également construire un monde à l’intérieur d’un autre : le monde de la musique ancienne, à l’intérieur du monde de la musique classique en général. Cela se produisit au moment où certains musiciens décidèrent de se consacrer totalement à la pratique et à l’interprétation des œuvres dites anciennes, terme employé pour signaler la musique écrite avant 1800. Cet emballement poussa beaucoup de musiciens à revisiter tout un répertoire tombé plus ou moins dans l’oubli, en s’appuyant sur un retour minutieux aux éléments historiques, et sur la profonde conviction que ce répertoire appartient entièrement à un contexte historique bien précis.

Ce regard porté sur l’œuvre ancienne était indissociable d’une recherche approfondie dans l’histoire, autrement dit dans le passé, considéré comme le chemin le plus juste pour arriver à dévoiler les secrets de cette musique, les secrets de son interprétation, et accéder à une exécution « correcte », authentique, fidèle et objective. L’adoption de ces termes par les partisans du retour au passé a accéléré la mise en oeuvre d’une rupture franche avec toute une tradition d’interprétation, estimée alors subjective et anachronique par rapport à l’esprit des œuvres anciennes.

Les travaux autour de l’interprétation de la musique du passé se multiplièrent, mais le point du départ était l’instrument : l’emploi de l’instrument ancien fut considéré comme une nécessité et même comme une obligation. Les instruments anciens furent alors sortis en nombre des musées, des greniers, des caves, et les musiciens adeptes de l’authenticité historique s’interrogèrent quant à la bonne manière de jouer ces instruments. Ils fouillèrent inlassablement dans les traités d’époque, dans les documents, les publications anciennes pour arriver à formuler l’idée d’une interprétation authentique. Et ils réalisèrent non seulement la grande différence qui existe entre l’instrument ancien et l’instrument « moderne », pour ce qui concerne la technique de jeu, la sonorité, le timbre et l’expression, mais ils se rendirent compte également de l’existence d’éléments stylistiques et esthétiques immanents à l’exécution des œuvres du passé. Cela encouragea leur renonciation à la pratique traditionnelle et alimenta, parallèlement, leur volonté de trouver une interprétation nouvelle, appropriée à une vision issue d’une quête purement historique.

Or, ce retour aux points de départ, qui a comme objectif de renouer avec l’époque de l’œuvre, du compositeur, de l’instrument, se fait de manière directe. Le déroulement historique, avec tout ce qu’il a apporté comme changements durant deux ou même trois siècles, semble secondaire. L’objectif de la démarche baroquiste est alors de placer l’œuvre dans un moment donné, son propre moment, c’est une tentative pour retrouver son état naissant.

L’activité du mouvement, qui commence comme une sorte d’expérimentation, de la part d’une minorité concernée, pour différentes raisons, par le répertoire ancien, va se transformer, elle va passer, en peu de temps, à un autre stade, en dessinant un véritable domaine de spécialisation. Les propos des partisans, qui étaient incompris et même rejetés au départ, vont gagner au fur et à mesure du terrain. Ils vont toucher une plus grande partie du public, en proposant des nouveautés : des concerts originaux sur instruments d’époque, des enregistrements jouant sur la dimension historique de l’interprétation des œuvres anciennes. Les interprétations « historiques » se montrent véritablement très novatrices ; elles sont tout simplement différentes, et constituent un véritable phénomène de mode.

Le mouvement évolue, mais cette évolution fait que le monde de la musique ancienne se trouve complètement séparé des pratiques actuelles. Ce monde se veut au fond, moderne, avec des pratiques tout à fait nouvelles, mais fondées sur et justifiées par les données du passé. Un fossé se crée et le monde de la musique se divise en deux : les partisans et des contestataires et le conflit commence à partir du moment où la musique ancienne se retrouve adoptée et « protégée » par des ensembles qui marquent une sorte de domaine réservé : toutes les autres pratiques, celles qui sortent des limites de ce monde, ne sont plus considérées comme justes ou légitimes. Les œuvres anciennes sont désormais la propriété d’un groupe, le seul jugé capable de rendre à cette musique sa vérité et son esprit. C’est autour de ce conflit que nous allons organiser une grande partie de notre étude. Ce qui nous intéresse en premier lieu, c’est de suivre l’historique de ce mouvement, de rechercher ses raisons d’être, ses origines, son évolution, pour pouvoir faire des constatations sur son influence sur le monde musical d’aujourd’hui et sur l’interprétation contemporaine des œuvres anciennes.

Pour entrer dans les détails et approcher les particularités de ce conflit et de ses conséquences sur la pratique musicale, nous considèrerons différents aspects ou questions, afin de nourrir notre recherche :

Qu’est ce que le mouvement du retour à la musique ancienne ( appelé par certains de ses détracteurs le mouvement « baroquiste ») ?

La complexité du rapport à l’histoire.

La diversité des regards portés sur la musique du passé en cours des siècles.

Les origines et les débuts du retour à la musique du passé.

La musique ancienne et le passage de l’amateurisme au professionnalisme.

L’évolution du mouvement et la nature des éléments qui ont favorisé cette évolution.

La place qu’occupe actuellement ce mouvement au sein du monde musical.

À travers ces différents aspects, nous allons essayer de cerner la réalité de ce mouvement, ses perspectives, les véritables raisons du désaccord entre ses partisans et leurs opposants. Cela nous aidera à réaliser son impact sur le monde musical et la pertinence du propos sur l’interprétation de l’œuvre ancienne en général, et sur l’emploi du piano en particulier.