Les prénasales, rétroflexes et palatales n’ont pas été traitées lors de la présentation des phonèmes. Ces consonnes sont considérées comme complexes, mais non pour les mêmes raisons. Les unes sont des consonnes à double articulation – les prénasales, d’autres sont constituées de deux éléments – les rétroflexes dans le système verbal, et par extension toutes les rétroflexes, les dernières enfin sont constituées de deux éléments quasi-simultanés – les palatales. Nous reviendrons sur l’analyse des rétroflexes dans la partie 9.3.1.5, mais quelques mots sur l’exemple (110) sont utiles. Ce verbe est constitué du radical rk.a, auquel le préfixe thématique t- est adjoint pour la seconde personne du singulier, personne marquée par le voisement de ce préfixe (ex 110b). La rétroflexe est analysée comme la coalescence de ce préfixe et de la première consonne du radical, consonne réalisée à la première personne du singulier (ex 110a).

Bien que présentant des similitudes, les consonnes complexes recevront deux interprétations phonologiques, les unes comme séquences – prénasales et rétroflexes, les autres comme unités – palatales. Le fait que seules les consonnes prénasalisées et rétroflexes ne soient pas géminées peut être une indication qu’elles sont à associer à deux positions consonantiques en médiane, la coda de la première syllabe et l’attaque de la suivante, et non une seule, l’attaque de la seconde syllabe. Par contre, les palatales ne peuvent jamais recevoir cette interprétation, comme elles connaissent des réalisations géminées, même si ce n’est que très rarement. De plus, des différences de comportement à la frontière de morphèmes justifient une différence d’analyse pour les palatales d’une part, et les rétroflexes et les prénasales d’autre part. Ainsi, dans l’exemple (111), l’élément occlusif tout comme l’élément palatal de la consonne palatale sont réalisés en finale de syllabe, alors que seul l’élément occlusif d’une prénasale apparaît à la surface dans ce contexte (ex 112a et 112b, où nous ne tenons pas compte de la structure syllabique).
111. wújwùjdàg
cure-dent
112. (a) tùrŋgá (b) tùráŋ=tɛ̀
Il s’est levé Il se lèvera
Les consonnes prénasales et rétroflexes recevront une interprétation identique, celle de séquence. Ces consonnes seront néanmoins associées à une seule position squelettale en initiale de syllabe, du fait que les séquences non ambiguës ne sont pas attestées dans cette position. Par analogie, étant donné que les interprétations à donner en initiale de syllabe sont les mêmes que celles données en initiale absolue, les deux éléments des prénasales seront associés à la même position squelettale. De plus, associer les prénasales à deux éléments créerait des séquences CCC en médiane, séquences non attestées par ailleurs, dans le cas de mots comme (113a). Il est envisageable d’associer l’élément nasal d’une prénasale à la coda de la première syllabe et l’élément occlusif à l’attaque de la seconde, mais cette analyse serait valable uniquement dans les cas où la première syllabe est ouverte (ex 113b et 113c). Les rétroflexes n’étant pas attestées en médiane, ces questions ne se posent pas.
113. (a) gɔ́rmbɔ̀l (b) kámbàg (c) kámbàg
gɔr.mbɔl kám.bàg ká.mbàg
margouillat garçon garçon
L’un des allomorphes du préfixe causatif est nnd‑ (voir 9.3.4), et constitue un argument pour l’analyse de la prénasale comme unité et non comme séquence (ex 114). Toutefois, comme cette interprétation ne permet plus de rendre compte de la réalisation des prénasales finale de syllabe, nous ne l’avons pas retenue.
114. tànndáwì
Il fait charger
Il existe donc un flottement pour l’interprétation des prénasales, des arguments en faveur d’une interprétation comme unité ou comme séquence existant. De plus, certains locuteurs les considèrent comme unité en médiane, la voyelle de la première syllabe étant fermée avant une voyelle fermée (ex 115b), alors que d’autres les considèrent comme séquence, bloquant par conséquent la fermeture de cette voyelle (ex 115c).
115. (a) ɲɔ̀ŋgú-g (b) [ɲò.ŋgúg] (c) [ɲɔ̀ŋ.gúg]
haillon-sg
haillons
La représentation non linéaire permet de traiter les consonnes complexes en associant deux segments à une position squelettale, ce dont nous n’avons pas tenu compte pour les types de syllabes proposés en 2.3.2.1. L’intérêt de cette représentation est qu’elle permet de rendre de la simplification des consonnes prénasales en finale de syllabe ou de mot, ainsi que de l’insertion d’une voyelle support dans le verbe. Nous présenterons les associations pour des consonnes palatales et prénasales. Les consonnes rétroflexes connaissant le même fonctionnement que les prénasales, nous ne ferons que les évoquer, comme elles seront reprises en 9.3.1.5.
Ainsi que nous l’avons mentionné, les consonnes palatales ont un comportement identique à celui de tout phonème consonantique non complexe, bien qu’elles soient constituées de deux éléments phonétiques. Dans la morphologie verbale, l’élément palatal n’est jamais dissocié de l’élément occlusif ou nasal, contrairement aux prénasales et aux rétroflexes, où les deux éléments constituant la consonne peuvent être disjoints. De ce fait, ces consonnes sont donc considérées comme des unités, un seul élément étant associé à une position squelettale (ex 116).

Les prénasales et les rétroflexes sont constituées de deux éléments, associés à une seule position en initiale de syllabe, alors que seul le premier est associé à une position en finale de syllabe, le second étant flottant, et n’étant réalisé à la surface qu’en cas d’adjonction d’un morphème vocalique et, par conséquent, de resyllabification. Ceci permet de rendre compte du fait que les prénasales sont simplifiées quand elles apparaissent en finale de syllabe, et évite de poser des allomorphes du radical. Ceci est valable également pour les rétroflexes, considérées comme réalisations de surface d’une séquence occlusive+r. Cette analyse oblige cependant à poser deux éléments, voire trois – pour ndr, associés à la position initiale de la syllabe, que celle-ci soit en initiale de mot (ex 117a et 117b) ou en médiane (ex 117c).

Les règles d’association diffèrent de celles dégagées pour les traits vocaliques, effectuées à partir de la droite alors qu’elles le sont à partir de la gauche lorsque l’on lie segments et squelette syllabique. Tous les éléments sont nécessairement associés à partir de la gauche, alors qu’ils restent flottants à droite s’il n’y a plus de position squelettale à laquelle les associer, ce qui explique que tous les éléments d’une consonne complexe sont réalisés en initiale, mais non en finale de syllabe.
La réalisation d’une consonne complexe présentée dans (118), un terme tiré des paradigmes verbaux, est une illustration de ces règles. Le radical1 de ce verbe est w‑raŋg se lever. En dissociant les deux éléments de la prénasale, l’on peut rendre compte de l’alternance de surface ŋ / ŋg. g ne sera réalisé ni dans (118a) ni dans (118b), dans lesquels il se trouve en finale de syllabe, où un élément seulement est associé à une position squelettale. Dans (118b), comme ‑gt‑ n’est pas admis en initiale de syllabe, il n’est pas envisageable d’associer ‑g à la position initiale de syllabe. Par contre, dans l’exemple (118c), le mot est resyllabifié du fait de l’adjonction d’un suffixe vocalique, et ‑ŋg‑ se trouve en initiale de syllabe. Chacun des éléments de la prénasale est associé à une position squelettale, et réalisé en surface. a n’est pas associé à une position vocalique, du fait des contraintes de la formation du mot (voir 9.2). Il n’est pas possible de considérer que ‑ŋ fait partie de la coda de la syllabe précédente, comme ‑rŋ‑ n’est pas attesté en finale de mot, ŋ fait nécessairement partie de l’attaque.

Ce phénomène n’est pas limité au système verbal, mais a également été relevé dans le système nominal, pour d ɔ ́d ɔ ́r ɔ ́ŋ filet utilisé pour le transport, pluralisé en d ɔ ́d ɔ ́rŋg ɔ ́síː. Ces exemples, assez rares dans le système verbal, sont néanmoins très peu fréquents dans le système nominal.

Ces règles de réalisation permettent de mettre en relation la forme de surface du pronom indépendant de l’élocutif singulier, àm, avec le possessif de l’élocutif singulier, ɛ ̀mb ɛ ́g, et le pronom objet‑sujet Vmb‑ o2s.s1s/1/3p , ainsi que de rendre compte des réalisations du morphème de négation ‑àndì / ‑âːndì connaissant une variante morphosyntaxique ‑àn / ‑âːn. La forme sous-jacente du pronom indépendant est amb, l’occlusive n’étant associée à aucune position syllabique, et celle du morphème de négation est ‑ànd / ‑âːnd auquel est adjoint, ou non, un morphème tam vocalique.
Comme les faits pour les rétroflexes, dans le système verbal, font intervenir des considérations de morphologie, elles ne seront pas abordées dans cette partie. Par contre, dans le système nominal, elles n’apparaissent qu’en initiale de syllabe, et les deux ou trois éléments sont donc associés à une seule position squelettale (ex 117b et 120).

Nous donnons une représentation simplifiée du radical.