3.1.1Caractéristiques morphosyntaxiques

Il est nécessaire de dégager les traits différenciant les adverbes des noms, des adjectifs et des coverbes, la distinction avec les verbes étant plus claire. La principale distinction entre nominaux, verbaux et adverbes est le fait que les lexèmes adverbiaux ne soient pas complexes sur le plan morphologique, ne comportant pas de suffixe dérivationnel ou flexionnel. En effet, il n’est pas possible de former des adverbes à partir de noms ou d’adjectifs, bien que la dérivation nominale à partir d’un adverbe ait été relevée, dérivation à l’aide du suffixe ‑aː attesté par ailleurs (ex 128a et 128b). Le fait que ce mécanisme de dérivation soit relativement productif pour les adjectifs (voir 6.1.2.2) et les coverbes (voir 8.6.2) permet de remettre en question la nature grammaticale de gùnsày, d’autant plus qu’il s’agit là du seul exemple dans notre corpus. Toutefois, les caractéristiques morphosyntaxiques de ce terme le rapprochent des adverbes, notamment le fait qu’il se situe immédiatement à gauche du verbe, hors de la portée des morphèmes marquant le constituant nominal (ex 128c).

128.(a) gùnsày (b) gùnsày-àː

debout-noms

debout fait d’être debout

(c) mɛ́sɛ́ː=nu tìndàgìn gùnsày t-ìnd-í

case=def à.côté.de debout 3s-exister-decl

Il est debout à côté de la case.

Sur le plan morphologique, un terme comme bàtàg rapidement ne peut être décomposé en bata + ‑g vite+ sg , comme sa forme pourrait le laisser supposer, du fait que ce terme n’alterne pas avec un pluriel, bataː, ou un pluratif, bata+SFX. De plus, si le radical de cet adverbe était adjectival, il serait réalisé bataː, la forme non suffixée et non marquée pour le nombre que l’on s’attend à trouver dans un contexte où il ne détermine pas de nom.

Le critère de complexité morphologique ne permet pourtant pas de distinguer adverbes et radicaux coverbaux, non complexes eux aussi. Il existe toutefois une différence majeure dans la distribution de ces termes. En effet, ces derniers sont systématiquement suivis d’un verbe support lorsqu’ils assument une fonction prédicative (ex 129) ou d’un suffixe nominal lorsqu’ils fonctionnent comme nom ou comme adjectif (voir chapitre 8), distributions dans lesquelles les adverbes ne sont pas attestés.

129. mɔ̀mɔ́=gù àn úlɔ̀g Φ-sù t-ám-s-ì

lièvre=sg.def emph s'étirer th-aux 3s-prendre-pl-decl

Le lièvre tend la patte et la prend systématiquement. (C5.04.07)

De façon générale, les adverbes sont non dérivés, bien qu’il ait été relevé quelques cas où une complexité morphologique pourrait être envisagée. Ainsi, la consonne finale de dràbà ɲ íŋ (ex 130) pourrait indiquer qu’il s’agit d’un radical nominal, cette consonne rappelant ‑aŋ, un suffixe de dérivation nominale (voir 4.5.1.1.3). Cependant, comme il n’existe pas de radical draba qui aurait un sens de dos en l’état actuel de la langue, nous considérerons ce terme comme faisant partie de la classe des adverbes, d’autant plus que ce terme précise la manière, fonction adverbiale par excellence.

130. táfíː=nún dràbàɲíŋ t-ìbìy-á

natte=loc sur.le.ventre 3s-se.coucher-pas

Il était couché sur le ventre sur la natte.

Il existe quelques termes pour lesquels la dérivation en ŋ à partir d’un nominal pourrait se vérifier, le plus clair étant l’exemple (ex 131). Cette dérivation reste néanmoins hypothétique du fait de l’insertion de ʃ , que l’on ne relève pas dans les termes rédupliqués et qui n’a pas de valeur dérivationnelle dans le système nominal.

131. (a) gìːr (b) gìrgìʃàŋ

giːr-giːr-ʃ-aŋ

côté-côté-?-car

côté sur le côté

Sur le plan syntaxique, les adverbes, contrairement aux noms adverbiaux, sont toujours insérés dans l’énoncé sans adjonction de clitique ou de suffixe (ex 132). Ils ne s’accordent pas avec le nom et ne gouvernent pas d’accord avec le verbe ou les déterminants.

132. ɲàː án kánáː wáŋ=gù bàtàg mɛ́d n-ír=tɛ́=gù?

quiemph parole dem=sg.def vitepot ptcp-aux=fut=sg.def

Qui est-ce qui peut dire cette phrase rapidement? (T3.11.01)

Sur le plan syntaxique, l’adverbe se trouve généralement à la gauche du terme ou du constituant dont il précise le sens (ex 133). Ainsi, les positions immédiatement à gauche du nom (ex 134a) ou du verbe (ex 134b) sont admises pour aŋaː, selon sa fonction dans l’énoncé. Dans le premier cas, l’adverbe porte sur le constituant verbal dans son ensemble, alors que dans le second, il détermine uniquement l’action du verbe. Ceci est aussi vrai, dans une moindre mesure, pour les noms adverbiaux.

133. t-únúŋ kàlà=gù sɛ́rɛ́m t-ɔ́kɔ́ː-r-í=ká

3s-père enfant\sg=sg.defattentivement 3s-voir.pas-pl-nfn=coor

Le père a regardé l’enfant attentivement, et …

134. (a) àŋáː ɲɛ̀rɛ́-g t-ìɲ-í

beaucoup boule-sg 3s-manger-decl

Il mange beaucoup de boule.

(b) ɲɛ̀rɛ́-g àŋáː t-ìɲ-í

boule-sg beaucoup 3s-manger-decl

Il mange de la boule, beaucoup. / La boule, il en mange beaucoup.

L’on pourrait considérer d’inclure àŋáː dans la classe grammaticale des quantifieurs non numéraux. Toutefois, ses relations avec les termes de l’énoncé sont identiques à celles d’un adverbe, modifiant un adjectif (ex 135a), un quantifiant non numéral (ex 135b) ou un verbe (ex 135c), permettant de l’inclure dans la classe des adverbes.

135. (a) àŋáː yɔ́wɔ̀ː t-í

très bon3s-decl

C’est très bon. (C3.02.14)

(b) àŋáː lɔ̀llíː w-ìɲ-í

très beaucoup 3p-manger-decl

Ils en mangent énormément.

(c) kɔ́l-íː=nu àŋáː w-ɔ̀ŋɔ̀n-í1

enfant\pl-pl=def très 3p-dormir-decl

Les enfants ont beaucoup dormi. (C5.04.09)

Des éléments d’autres catégories grammaticales ont une fonction les apparentant aux adverbes dans certaines distributions, les formes non déterminées pour le nombre de l’adjectif peuvent ainsi assumer une fonction adverbiale (ex 136), ces emplois étant toutefois limités à des adjectifs précisant la manière (voir 6.1.1.4).

136. nímmírɛ́ː Φ-nílɛ̀ː

bien th-écouter.imp.pl

Écoutez bien! (TH04.02)

Notes
1.

Bien que ce verbe ait une conjugaison présent, son sens est passé.